Légende d’automne sur la ZAD

Un Zapata géant se balance mollement devant l’entrée de la ferme de la Rolandière. Un peu de café, de brèves présentations, quelques consignes devant le paperboard et on s’en va patauger dans la boue de Notre-Dame-des-Landes sur le chantier du phare.

Des bateaux ivres pour remplacer les avions

“Tous les enfants sont architectes, bien plus doués que la plupart de mes étudiants. Mais tout est perdu en grandissant” nous expliquait la veille l’associé d’une importante agence d’architecture nantaise.

Faudrait qu’il vienne faire un tour ici où tout semble possible, ce qui étonne encore Camille (nom générique donné à tous les habitants des zad pour garantir leur anonymat), activiste qui en a pourtant vu d’autres. On dit "faisons un phare" comme on lance une bouteille à la mer et un voisin répond qu'il a repéré un vieux pylône électrique abandonné dans un champs, d’autres prêtent des tracteurs pour le transporter, des architectes et soudeurs apportent leurs savoirs et ceux qui ne savent rien faire de particulier, comme moi, apprennent sur le tas à percer ou faire du ciment.

Autour du pylône en radoub on se croirait déjà dans un port. Des nationalités et des trajectoires de tous les horizons se croisent dans les odeurs mêlées de sciure de bois, de disqueuse en surchauffe, de paille et de clopes. Une zad en miniature finalement, là où on prétend réinventer constamment, difficilement, une forme d'organisation loin des rivages de “Babylonne”.

On a beau être en zone humide, le principe de ce phare ne fait pas l’unanimité. Des féministes dénoncent l'érection d’un symbole phallique. D’autres trouvent que ça ressemble à une tour de contrôle. C’est comme ça, tout est discuté, débattu, critiqué au cours d’interminables réunions ou via le canard local Zad News.

“Ni côte de boeuf, ni botte de keuf”

C’est ce que proclame le panneau à l’entrée d’une ferme encore en activité. Paysans, activistes, altermondialistes, écolos, artistes, punks, hippies, marginaux, anarco-autonomes-libertaires, étudiants ou autres, les trajectoires et les revendications s'entremêlent, brouillant définitivement la définition du terme “zadiste” (appellation rejetée par les habitants). Au-delà de la lutte contre le projet d’aéroport, le capitalisme et les institutions sont les véritables berges mornes contre lesquelles se battent les habitant.es.

C'est pas une communauté mais des dizaines de communautés qui vivent dans un espace politique commun, nous précise Camille.

Et pourtant les habitants eux-même se distinguent, se classent. La séparation est/ouest n’a rien à envier aux logiques urbaines. Les plus radicaux, à l’est, sont étiquetés comme « les arrachés », en opposition aux “organisés”. Certains vivent sans eau ni électricité dans un idéal quasi rousseauiste, tandis que d’autres sont branchés en permanence sur le réseau dans des fermes en dur.

“On nous reproche d’être encore trop propres” dixit une habitante accusée de “gentrifier” la zad.

Ca reste à voir. Ce jour là on a la visite d’un type qui essaye de reconstituer le trajet de deux habitants atteints de la gale. Son diagnostic : éviter de s'asseoir sur le milieu canap du salon.

Ici, même l’architecture est en lutte. L’écologie et l’auto-défense sont intégrées sous forme de toilettes sèches, compost, parquet transformable en bouclier, cabanes avec “dispositifs anti-flics”, bassins de traitement des eaux et éolienne DIY pour les plus équipés. Les bois sont peuplés de cabanes si rustiques qu’on frissonne à l’idée que certain.es y passent l’hiver comme des naufragé.es. La zone entière est un archipel de lieux de vie organisés en collectifs autonomes et dispersés au gré d’une cartographie aléatoire. Un vrai triangle des bermudes pour les visiteur.ses, ou les forces de l’ordre. Ici pousse un dôme métallique à l’allure futuriste et là une immense charpente en bois en attente d’un toit.

Du côté de la bien nommée "rue des chicanes", l’urbaniste en chef doit s’appeller Mad Max. Sur plus d’un kilomètre se succèdent des barrages de pneus, de palettes et de carcasses de voitures siglées ACAB. Des tours d’observation en matériaux de récup et au sommet desquelles flotte le drapeau pirate émergent dans la brume automnale. Dans cette portion de la zad, les regards sont suspicieux et les chiens aboient le tout venant. Un décors façon épouvantail pour tous ceux qui dénoncent ce territoire “hors la loi".

Fluctuat nec mergitur

A midi on se partage du dal aux lentilles et du crumble de légumes sur une grande tablée en évoquant pêle-mêle le gouvernement, l’écologie radicale, l’activisme, les violences policières ou les élections. Les repas sont à prix libres, comme tout le reste : les livres, le pain, produits agricoles produits sur place, etc. Dans les bars improvisés des fermes du coin, la bière est à 1 euros. On fait en fonction de ses moyens, en général assez faibles. C’est la débrouille, le RSA, les dons et beaucoup de récup. Il y a aussi la possibilité de se former sur à peu près tout ce qui permet de vivre en relative autonomie. Faire du pain, cultiver, fabriquer un abris, se défendre… tous les savoirs sont mis en commun au cours d’ateliers.

Chose marquante, le rejet des partis est unanime, y compris ceux qui soutiennent la lutte. De toutes façons, ce n’est pas ce qui préoccupe le plus les habitant.es en ce mois de novembre. Quelqu’un fait remarquer que l’hélico de la police n’a pas survolé la zone depuis plusieurs jours. Les Talkie-Walkie ne sont jamais loin. Le sommeil est léger et chaque bruit de moteur réveille des dormeurs toujours en alerte. Convaincus d’être infiltrés, les habitant.es ne font pas facilement confiance et la plupart refusent d’être pris en photos ou filmés. Pour palier à toutes éventualités, des exercices d’autodéfense grandeur nature ont eu lieu récemment. C’est un territoire en lutte où chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe. Faut dire que tous s’attendent à un raz de marée d’uniformes bleus depuis la décision du tribunal d’autoriser les travaux. Demain peut-être. Dans la semaine surement. Le mois de novembre ravive le souvenir du naufrage de l’opération César en 2012.

Dans l’immédiat, les menaces ne découragent pas l’équipe du chantier qui progresse rapidement avec des méthodes de gestion de projet très pro. Les archis phosphorent sur l’étape du levage. Aucun ne l’a fait avec une structure aussi importante. Peut-on la lever sans la déformer ? Combien estimer son poids ? Faut-il souder le balcon de veille avant ou après ? Une tempête est prévue cette nuit. La pluie s'intensifie, le jour s'assombrit déjà. Le chantier s’arrête.

Devant la ferme, des lampions diffusent leurs faibles lueurs ce qui lui donne un petit air de bal perdu. Pendant que les architectes conçoivent leur chorégraphie de palans, d’élingues et de tire-forts, les autres se rendent à l’accueil pour une conférence consacrée au poète surréaliste Benjamin Péret. “Changer la vie, transformer le monde”, on navigue entre Rimbaud et Marx devant un public de connaisseurs. Peut-on faire de l’architecture automatique comme on fait de l’écriture automatique ? Avec un phare et une bibliothèque en récup, la ferme s’inscrit déjà clairement dans le sillage de Gorz et du facteur Cheval.

La bibli de la ZAD s’appelle le Taslu. Elle est toute en bois avec des rangements savamment agencés, comme ceux d’un voilier. Jean Bart n’y figure pas mais Henry Thoreau dialogue avec Hervé Kampft dans un fond bien achalandé en critique sociale. Dans un coin, on peut voir un curieux bouclier de livre, souvenir du passage récent du comité de soutien de l'EHESS venu de Paris à bord d’un bus à impérial pour l’opération “Barricade de mots”. Un type nous raconte les larmes aux yeux qu’au départ du bus à Châtelet, des touristes tunisiens sont montés à bord persuadés de se rendre à Disneyland, et n’ont rien dit jusqu’à leur arrivée. La tête qu’ils ont dû faire à leur descente du bus avec leur bouclier de livre en main... L’attraction nationale, quelle chance.

La conférence s’achève, on sort les bières et les chips. Dehors le vent souffle et la pluie pèse ses gouttes. On s’inquiète pour Zapata qui claque dans le vent comme une voile. “Il résistera” lance quelqu’un.

Chant des sirènes VS chant du cygne

Trois semaines plus tard l’atmosphère est nettement plus détendue. Il faut dire qye Cazeneuve a annoncé qu’il ne ferait pas évacuer la zone. Les habitant.es savent désormais pouvoir compter en mois et non plus en jours. On a même rapporté les vivres et les livres stockés en sûreté hors de la zone. Toute la tension se focalise désormais sur la délicate opération de levage du phare. Le Manitou se fait attendre et on sent les (malgré tout) chefs du chantier fébriles, d’autant plus il reste peu de temps avant que l’obscurité n’empêche toute opération. L’équipe piétine devant les habitants venus nombreux malgré l’épaisse brume qui recouvre la zad depuis le matin. Il y a même une caméra de TF1 (gentiment éconduite) en quête de réactions après l’annonce Cazeneuve.

Le Manitou apparaît enfin. Dans le ciel, un étrange disque lumineux perce brièvement l’épais brouillard, comme un feu de détresse lointain. Tout le monde a conscience que l’accalmie sera de courte durée si la droite passe. Les slogans sur Bruno Retailleau, élu local particulièrement virulent contre la zad et potentiellement ministrable, fleurissent déjà. Rien ne se passe comme prévu et on frôle la catastrophe lorsque la structure qui soutient le pylône ploie soudainement. Heureusement la débrouille prend à nouveau le quart sous forme d’un treuil miraculeux amené par un agriculteur.

On parvient enfin à lever le pylône qui s’arrime au port de justesse et se dresse désormais fièrement le long de la départementale. Un habitant se lance à son ascension, décroche les câbles et allume un fumigène. Premier feu. On sort le rhum, on se prend dans les bras et on se promet de fêter ça dans une nuit pleine de bières et de drames. On oubliera pour un soir que si la droite ou la Marine qui débarque ici après les élections, le phare devra se faire sémaphore.

A l’époque les gardiens baptisaient leurs phares en fonction des conditions de vie : ceux isolés en mer étaient “les Enfers”, ceux sur les îles “les Purgatoires” et ceux situés à terre “les Paradis”. Comment baptiser ceux en plein bocage sinon “les Utopies” ? Il faut croire que les architectes de 10 ans ne se sont pas tous résignés.

Le phare aujourd’hui
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