Le petit bout sous la lame


Combattre les mutilations génitales c’est bien, mais encore faut-il connaître son adversaire. Surtout qu’il ne se cache pas forcément où on pense. Loin des campagnes choc et du paternalisme occidental, voici la face méconnue de l’excision.

Gri
Gri
Sep 12, 2015 · 19 min read
Campagne de sensibilisation contre les mutilations génitales féminines, Amnesty International

Il y a des pratiques que nos ancêtres eux-mêmes s’ils revenaient à la vie trouveraient caduques et dépassées. — Amadou Hampaté Bâ, anthropologue malien

« L’excision c’est tabou, on en viendra tous à bout ! » Voilà le discours sordide et surtout vide de sens que j’ai l’impression d’entendre chaque fois que je commence la lecture d’un article sur ce sujet. Un discours simplificateur, moralisateur et bienpensant qui ne permet guère de prendre en compte la complexité du sujet et les enjeux qui le composent.

L’excision est un sujet complexe avant tout parce qu’il ne s’agit pas d’une pratique mais d’une multiplicité de pratiques — et de la circoncision féminine simple à l’infibulation, il y a un monde ! Avant donc de condamner un fait encore faut-il le comprendre, encore faut-il qu’il soit expliqué.

Si l’on ne peut nier l’importance d’un débat sur l’excision dans la mesure où il s’agit d’un fait de société majeur, la réappropriation par les mouvements féministes et/ou politiques n’est pas nécessairement profitable. Quand les uns campent sur la nécessité d’interdire cet acte barbare qui n’est qu’un avilissement de la femme, les autres leur reprochent leur absence de compréhension de la culture d’autrui et le respect intangible qui doit en découler. Décolonisation oblige, l’Occident ne doit plus donner son avis… Dépassionner le débat et exposer les faits permet parfois d’avancer sur un sujet où chacun avance ses arguments sans même entendre l’opposant.

Pour commencer, l’excision qu’est-ce c’est ?

On entend parler à toutes les sauces d’excision, de mutilations génitales féminines (comme si les hommes étaient préservés… mais nous reviendrons sur la question) sans vraiment avoir de visions précises et pourtant ce terme retenu par l’UNICEF recoupe une multiplicité de pratiques regroupées en 4 grandes catégories dont le point commun est la modification d’une partie plus ou moins importante des organes génitaux féminins pour des raisons non-médicales :

  • la circoncision féminine ou clitoridectomie (type I) consiste en l’ablation du clitoris et de son capuchon, ou simplement du capuchon. Il s’agit de la forme la plus répandue dans la plupart des pays du Sahel.
  • l’excision (type II) consiste en l’ablation des petites lèvres, elle s’accompagne souvent d’une clitoridectomie
  • l’infibulation (type III) parfois qualifiée de pharaonique, également appelée « taf » au Sénégal, « hara » en Egypte ou « gudnii » en Somalie. Elle repose sur l’ablation de la quasi-totalité des parties génitales externes (clitoris, petites lèvres et une grande partie des grandes lèvres). L’orifice vaginal est alors rétréci et cousu, ne laissant qu’une faible ouverture pour l’évacuation de l’urine et du sang menstruel
  • la quatrième catégorie regroupe l’ensemble des autres pratiques (atrophie du clitoris par massage, cautérisation ou encore étirement, grattage, raclage des parties externes ou internes de l’appareil génital).

Le terme de mutilations ne sera pas employé ici dans la mesure où il induit intrinsèquement un jugement du caractère « barbare » de cette pratique, peu propice lorsqu’on tente de faire un état des lieux sans présupposé. Et dès lors que cela sera possible, différence sera faite entre les différents types d’excisions. A noter que si la langue française parle globalement d’excision, le terme de circoncision féminine est souvent préféré pour parler des types I et II par les anglophones mais également les sociologues, anthropologues et autres qui ont étudié ce rite de passage traditionnel et pour qui l’équivalence avec la circoncision masculine est souvent un objet d’étude.

A vous ensuite d’attribuer le terme qu’il vous plaira à cette pratique.

Où ? Quand ? Comment ?

La pratique de l’excision est donc multiple en fonction des territoires et des sociétés. Elle se concentre majoritairement en Afrique et au Moyen-Orient mais se retrouve également en Malaisie et en Indonésie et dans une moindre mesure en Inde et au Pakistan. Cette pratique se rencontre également dans les pays d’accueil de populations immigrées comme la France. Si la grande majorité des communautés pratiquant l’excision sont d’obédience musulmane, cette pratique est bien antérieure à la naissance de l’Islam et est également pratiquée par des populations chrétiennes (au sud-Nigeria ou au Burkina Faso par exemple) et juives (les Falachas d’Ethiopie).

L’infibulation concerne surtout les pays de la corne de l’Afrique comme la Somalie, l’Ethiopie, l’Erythrée, Djibouti, le sud de l’Egypte, le Soudan mais également le Mali en Afrique de l’Ouest.

Part des femmes entre 15 et 49 ans atteintes de Mutilations Génitales Féminines (MGF ou FGM) dans les 29 pays les plus touchés (UNICEF 2014)

L’origine historique de cette pratique est floue. Mais lorsque l’on définit l’excision -quelle qu’elle soit- comme une pratique ancestrale, on ne croit pas si bien dire. L’origine de cette pratique n’est pas clairement connue mais sa présence est déjà attestée vers 6000 avant JC en Egypte. Plus tard, Hérodote commente ce fait en disant des Egyptiens qu’ils se faisaient circoncire par pureté. L’épicentre de cette pratique serait donc l’Afrique puis elle se serait diffusée ensuite au gré des migrations et de la diffusion des cultures et des religions.

Les conditions dans lesquelles sont pratiquées les excisions varient énormément d’un pays à l’autre, notamment concernant l’âge de la jeune fille excisée et de la raison de cette pratique. L’excision était initialement l’objet d’un rite de passage et d’une cérémonie. Cette image du rite initiatique permettant à l’enfant d’entrer dans le cercle social des adultes est de moins en moins présente, en lien avec l’âge de plus en plus jeune de la jeune fille excisée.

Cependant, dans la grande majorité des cas, l’excision est pratiquée par une exciseuse avec une lame de rasoir ou autre objet tranchant sans d’avantage de précautions. Les cas où l’acte est pratiqué dans un contexte médicalisé existent mais sont beaucoup plus rares.

Je ne développerai pas davantage les conditions et le déroulement de l’acte en lui-même, vous pouvez en trouver des exemples assez explicites dans les médias, le cinéma (on pensera ici à la mise en image du roman Fleur du Désert de Warris Dirie, pour citer le plus connu) et pour ceux qui ont le cœur bien accroché, un film documentaire sur le rituel de l’excision (également disponible pour la circoncision) : cette vidéo est des plus explicites et peut heurter les sensibilités !

Les conséquences sur la santé des femmes

Lorsque l’on se penche sur les conséquences médicales de l’excision, c’est un peu comme lire le paragraphe « effets secondaires » de la boîte d’Efferalgan, sauf que dans le cas de l’excision, les chiffres ne sont jamais communiqués. Et pour cause, il est très difficile d’évaluer le risque réel et de faire la part des choses entre les conséquences de l’excision, les conséquences du contexte dans lequel elle a été pratiquée, des conditions de vie de la femme excisée, etc.
Il est donc très difficile de lister les conséquences directes et d’autre part, ces conséquences ne sont pas du tout les mêmes en fonction du contexte social et sanitaire.

Les conséquences immédiates sont étroitement liées aux conditions dans lesquelles l’excision est pratiquée. Les conditions sanitaires sont généralement plus que précaires (en Afrique mais également en France ou dans d’autres pays au système sanitaire existant mais où l’excision est pratiquée à l’abri des regards), et conduisent à de multiples complications pouvant aller jusqu’au décès de la jeune fille :

  • risque hémorragique
  • risque d’infection pouvant, lorsqu’elle n’est pas traitée, conduire à une stérilité voire à une septicémie dans les cas les plus graves
  • mauvaise cicatrisation
  • transmission de maladies et notamment du VIH

Les conséquences à long terme sont beaucoup plus difficiles à évaluer dans la mesure où les paramètres à prendre en compte sont beaucoup plus nombreux. Nous rapporterons ici deux études, l’une menée en Afrique, la seconde en France, toute deux dans un cadre hospitalier.

L’étude de l’OMS menée auprès de 28000 femmes excisées et non-excisées dans six pays d’Afrique montre que l’excision a des conséquences non négligeables sur les complications à la naissance. Ces résultats sont également à prendre avec précautions (l’étude a été menée dans des centres hospitaliers, les résultats ne sont donc pas généralisables à l’ensemble de la population).

Tableau issu du rapport de l’OMS Mutilations génitales féminines et devenir obstétrical : étude prospective concertée dans six pays africains

Compte tenu du caractère un peu barbare de présentation des résultats, une petite explication s’impose.

Pour chaque type de mutilation (type I ; II et III), le risque relatif d’avoir ladite complication est présenté sous forme d’indice (troisième colonne pour les primipares, c’est à dire les femmes accouchant de leur premier enfant, et quatrième colonne pour les multipares, c’est à dire les femmes dont c’est au moins le deuxième enfant). Les femmes n’ayant pas subi de mutilation sont ici prises comme référence. Ainsi, pour une femme primipare ayant subi une mutilation de type II, le risque de décès périnatal est 1,56 fois supérieur à celui d’une femme n’ayant pas subi de mutilation. Une nouvelle fois, les conséquences que l’on peut tirer de ces résultats sont à manipuler avec précaution afin de ne pas en déduire que l’excision de type III permet d’avoir de plus gros bébés !

Ces résultats varient sensiblement d’une étude à l’autre et en particulier dès lors que le système hospitalier est plus performant. Sans chercher à dédramatiser les conséquences de l’excision, je reprendrai ici les chiffres d’une étude française menée auprès de 3093 femmes excisées vivant en France et comparées à un groupe témoin.

Comme précédemment, ces chiffres sont toujours à prendre avec précaution. En effet, selon cet échantillon, la part des femmes souffrant de maux de tête est de 2 points supérieure dans le groupe des femmes excisées. On ne peut pas pour autant en déduire que l’excision cause des maux de tête… L’auteure met également en garde contre une éventuelle comparaison faite avec l’ensemble de la population : les femmes excisées rencontrées et interrogées le sont généralement au sein de centres de soins notamment de maladies comme le VIH. L’épidémiologie est un domaine complexe à manipuler avec précaution.

Les constats tirés de cette enquête montrent que la part de femmes excisées souffrant de maux ou de complications liées à l’excision n’est pas nécessairement plus élevée qu’au sein du groupe témoin non excisé. Là où la différence est nette c’est lorsque les questions concernent la vie sexuelle des femmes et l’aspect psychologique que l’excision peut avoir sur ces femmes. De nombreux facteurs sont aussi à prendre en compte et notamment le contexte social : beaucoup des femmes excisées expliquent également que leur premier rapport a eu lieu avec leur mari, souvent à l’issu d’un mariage arrangé voire d’un rapport non consenti.

Cela révèle bien la nature complexe du problème et la nécessité de le prendre en compte dans le cadre d’une vue d’ensemble.

Un rite ancestral

Historiquement et pour globalement l’ensemble des populations pratiquant l’excision, c’est un rite de passage suivi d’une cérémonie ou d’une période d’initiation souvent pratiquée peu avant la puberté et marquant généralement le passage de l’enfant à l’âge adulte (aujourd’hui elle se pratique à tout âge, de la naissance au mariage). Les rôles et les significations de ce rite changent d’une région à l’autre et les mythes fondateurs sont très divers.

On retrouve cependant des similitudes comme :

  • La dualité et la gémellité entre l’homme et la femme, comme étant deux êtres semblables : le prépuce symbolise alors la féminité de l’homme et le clitoris la masculinité de la femme (très présent dans les mythes maliens)
  • La purification nécessaire, prépuce et clitoris concentrant la force du mal et l’impureté qu’il faut supprimer
  • La dangerosité du clitoris qui peut blesser l’homme pendant le coït et l’empoisonner, blesser l’enfant à la naissance ou lui boucher les narines en le conduisant à l’asphyxie (croyances relevées lors d’enquêtes au Bénin, au Burkina-Faso ou encore au Nigéria)
  • L’excision permet également de diminuer l’ardeur des femmes, les pratiques sexuelles déviantes (à noter que, bien que controversée, la clitoridectomie était également pratiquée en Europe au XIXème siècle pour soigner la nymphomanie), le risque d’adultère ou encore éloigner les maladies et la folie
  • Cela favorise la naissance de fils

Ne pas être exciser peut amener le mauvais sort, la maladie ou l’infécondité puisque on se met ainsi en proie à la colère divine.


Quelques exemples des origines mythiques diverses et incertaines

Paysage éthiopien — Auteur: Marius Kluzniak — Licence

Une origine biblique — surtout présente dans la corne orientale de l’Afrique

Abraham avait une femme d’une grande beauté prénommée Sarah. Celle-ci avait reçu en cadeau de la part du roi Abdeler, fou de désir pour elle, une jeune esclave du nom d’Hadiara. Très proches l’une de l’autre, Sarah demanda à son mari Abraham de prendre Hadiara comme seconde épouse, leur donnant ainsi la possibilité d’avoir une descendance, puisque Sarah se croyait stérile. Hadiara donna ainsi naissance à Ismaël. Mais face à l’entente des deux époux, la jalousie de Sarah s’affirma. Cette dernière fit alors exciser puis exiler sa rivale et son fils. Ensuite, lorsqu’Ismaël fut en âge de prendre une épouse, sa mère lui dit : “Nous sommes tous circoncis, hommes et femmes, et nous n’épousons que ceux qui le sont.” Les femmes se circoncirent donc pour Ismaël. De son union naquirent douze fils, signifiant ainsi pour le peuple l’assentiment divin pour la pratique de la circoncision.

Le mythe de Dogon — Mali

Dans ce mythe, le sexe de la Terre est une fourmilière et le clitoris est une termitière. Lorsque le dieu Amma voulut s’unir à la Terre, la termitière se dressa et barra le passage, montrant ainsi sa masculinité. Devenant l’égal de l’homme, l’union n’aura pas lieu. Mais Dieu tout puissant abattit la termitière et s’unit à la Terre excisée. Dès lors que la Terre fut excisée, un cycle se mit en place : si le premier enfantement donna naissance à un chacal, symbole des difficultés de Dieu, dès le deuxième enfantement, des jumeaux naquirent. Chaque être humain est ainsi à sa naissance doté de deux “âmes” correspondant à deux personnes distinctes. Pour l’homme, le principe du féminin vient se loger dans le prépuce et pour la femme, le principe du masculin réside dans le clitoris. Ne pouvant se satisfaire de cette dualité, l’homme est circoncis par le dieu Eau tandis que la femme perd sa masculinité par le concours d’une main invisible.

Le mythe bambara — Mali

Dans ce mythe aussi, la Terre était peuplée de jumeaux. Balanza, roi de tous les arbres (et premier être mâle également nommé Pemba) s’unit avec sa soeur jumelle Musso Koroni. Lors du coït, ses (propres) épines la blessèrent au point de la rendre folle. Sa folie la poussa à circoncire et exciser tous les hommes et femmes qu’elle rencontrait, semant ainsi désordre et malheur, matérialisé par le Wanzo (une force néfaste). Dès lors, tout enfant naît avec en lui le Wanzo dans son sang. Cette force se retrouve dans le prépuce et le clitoris, qui symbolisent le désordre et empêchent la fécondité.

Une prairie, Mali. World Bank, Licence

La religion ?

L’excision est aujourd’hui « justifiée » par les populations à travers la religion et notamment par le Coran. Comme nous l’avons évoqué, l’excision préexistait à l’Islam et les liens entre la religion et la pratique traditionnelle sont flous.

Ces liens ont été faits a posteriori avec différents textes et surtout différentes interprétations de ces textes, qui soulèvent des critiques au sein de la communauté musulmane (l’excision n’est d’ailleurs pas pratiquée dans les pays du Golfe, à l’exception d’Oman).

Aucun texte, sourate ou hadith, ne commande l’excision et les quatre filles du prophète n’étaient pas excisées.

La seule allusion que l’on trouve dans les hadiths, c’est-à-dire la parole du prophète et l’ensemble des enseignements qu’il a transmis durant sa vie et qui s’inscrivent dans la Sunna, la loi immuable d’Allah, est une recommandation qu’il aurait fait à Um Habiba, une exciseuse d’esclaves, de ne “pas tout enlever et d’être prudente” au cours de l’opération :
« Lorsque tu effectues une excision, garde toi bien d’enlever tout le clitoris. La femme demeurera épanouie et son mari profitera de son plaisir. »

Pourtant certaines femmes font le lien et pour elles, l’excision se fait en conformité avec « la sunna du Prophète » disant qu’il faut diminuer l’ardeur des femmes en « réduisant cet organe supra-sensible, pour qu’elles se suffisent de leurs époux et d’eux seuls. » Cette citation n’est pas issue de textes religieux mais de propos de femmes recueillis dans le cadre d’une étude sociologique réalisée au Sénégal dans les années 1990 par Halimata Sy.

Religion et traditions se confondent alors, révélant le caractère avant tout social de l’excision. Une autre preuve du caractère plus social que religieux de cette pratique réside dans l’un des arguments avancés par les pro-excisions et notamment les religieux intégristes (de Khartoum, capitale soudanaise, en particulier): ne plus pratiquer ce rite serait accepter la culture occidentale et donc perdre ses racines, ses traditions et ne plus appartenir à la communauté.

La norme sociale

L’excision est historiquement un rite de passage qui prépare l’enfant à son futur rôle d’adulte en marquant l’entrée dans le groupe, la « puberté sociale » notamment par la différenciation sexuelle et la répartition sexuée des rôles. Elle était souvent associée à d’autres étapes importantes comme l’apprentissage de la médecine par les plantes ou des préceptes de l’éducation des enfants. Ne pas être excisée revenait alors à être exclue du groupe. L’exemple malien est significatif : ne pas être excisée ou circoncis revient à être « bilakoro », c’est à dire rester un être asexué et impur, sans reconnaissance sociale, sans religion, sans statut dans la société.

Aujourd’hui, si le rite a perdu sa signification initiale, l’excision conserve son rôle de garant des valeurs. La notion de pureté reste toujours présente et la pression sociale est une des dominantes des raisons de l’excision. Au sein d’une famille où les femmes sont excisées, la belle-mère n’acceptera pas une bru non excisée. Dans les sociétés où l’excision est la norme, une mère, consciente des risques de l’excision pour sa fille, fera tout de même pratiquer l’intervention, lui évitant ainsi les quolibets des autres femmes et lui assurant un passeport pour le mariage. Ce n’est plus le rite qui a son importance mais le fait d’être « coupée », de correspondre à la norme.

Au-delà de l’aspect purificateur, l’excision est également devenue une norme esthétique. Plusieurs enquêtes auprès de femmes montrent que celles-ci justifient également l’excision par soucis esthétique, mêlant aujourd’hui croyance ancestrale et intériorisation du regard du colonisateur qualifiant l’excision comme une nécessité au regard de l’hypertrophie de leurs sexes. L’hypertrophie des organes génitaux est en effet un élément présent dans l’imaginaire collectif (le clitoris pouvant grandir démesurément). Les anthropologues occidentaux de la fin du XIXème et du début du XXème siècle ont renforcé cette idée au travers de descriptions et d’explications raciales comme on savait bien faire à l’époque : “Il existerait, une hypertrophie d’origine raciale des organes génitaux féminins dans certaines populations du Nord-Est et du Sud et par extension chez les nègres et les sémites ”. Et cela va encore plus loin lorsque la description porte sur les Hottentots, peuple d’Afrique australe : « les femmes auraient un clitoris et des lèvres tellement grands qu’ils se rejoindraient et tomberaient comme un drapage sur leurs cuisses. Il s’agit de la fameuse “fable du tablier des Hottentotes’’. »

Certaines femmes africaines continuent de voir dans l’excision un modèle de beauté à suivre tout comme l’on retrouve des canons de la beauté en occident, variant au fil des siècles (sur la rondeur, les grains de beauté, ou toute modification apportée au corps comme aujourd’hui possible grâce à la chirurgie esthétique).

La lutte contre l’excision : un regard partial et ethnocentré ?

La question abordée ici ne porte pas sur l’excision en elle-même mais sur la tournure que prend le débat au sein des pays occidentaux. Loin de vouloir douter de la nécessité d’un débat sur l’excision, la forme qu’il prend aujourd’hui n’est peut-être pas la meilleure. Le discours tenu par les militants « anti-excisions » issus des communautés qui la pratiquent n’est d’ailleurs pas le même que celui qui est tenu dans les pays où cette pratique choque, c’est-à-dire les pays occidentaux.

Or, ceux-ci s’offusquent de telles pratiques depuis qu’elle les « touche » directement : durant la période coloniale, l’excision était déjà connue et commentée mais elle était vue comme une pratique traditionnelle ayant cours au sein de gentilles tribus et participait aux rites « puérils et pittoresques » qui faisaient le charme des gentils nègres. La volonté de lutter en Occident contre cette pratique n’est que récente et est en grande partie liée à l’immigration. Le regard de l’Occident s’est réveillé à partir du moment où les femmes excisées sont arrivées sur le territoire des femmes non-excisées et bien plus encore lorsque des jeunes filles ont été excisées sur le sol des « terres d’accueil ». En bref, « pas de ça chez nous ! ».

Aujourd’hui la plupart des campagnes de lutte contre l’excision parlent de parvenir à « expliquer » aux familles pourquoi ces pratiques traditionnelles ne sont pas « bonnes ». On doit « convaincre » ces familles qu’à « l’aube de l’an 2000 » de telles pratiques ne doivent plus avoir cours. Et avec un discours aussi connoté, éducatif et moralisateur, on se demande pourquoi des partisans de l’excision peuvent aussi facilement monter au crédo avec des arguments aussi simple que « ce sont nos racines » ou « l’Occident veut nous expliquer comment vivre » ?

“Soyez la mère qui mettra fin aux mutilations génitales féminines dans votre famille” — Si seulement c’était si simple…

Si le débat en lui-même n’est pas à remettre en cause, les arguments ne sont pas toujours légitimes et souvent ethnocentrés.

« Les jeunes filles ont droit à leur intégrité physique » et il faut éduquer les familles afin que cela n’ait plus lieu… Même si on regarde les actions des autres à travers le prisme de notre propre culture sans en avoir conscience, ce n’est pas pour autant une excuse pour ne pas y réfléchir : il faut prendre du recul face à nos propres arguments.

Pourquoi n’éduque-t-on pas les juifs et musulmans à l’intégrité physique des jeunes garçons qui perdent leur prépuce ?

Si les études, très peu nombreuses, portant sur la circoncision ne font pas état d’un ressenti physique différent entre homme circoncis et non-circoncis, la circoncision, quel que soit l’âge auquel elle est effectuée, est une opération laissant une cicatrice et qui n’est pas sans risque : les conditions d’hygiène dans lesquelles elle est effectuée peut induire les mêmes risques d’hémorragies, d’infections, de transmission de maladie comme le VIH (et oui, pour la circoncision masculine aussi les outils utilisés sont parfois douteux et non désinfectés)… Et les complications concernent quand même 0,2% à 5% des interventions lorsqu’elles sont pratiquées par un professionnel de santé.

D’autre part, généralement pratiqué sans anesthésie, c’est un acte douloureux qui peut laisser un traumatisme. Enfin, si pratiqué par une main peu habile, les conséquences peuvent être dramatiques et nuire à la vie sexuelle future de l’homme. Concernant les conséquences d’un pénis circoncis sur les pratiques sexuelles, les études notent tantôt une amélioration pour l’homme comme pour la femme, tantôt une atteinte de l’orgasme plus difficile pour les deux.

D’ailleurs, on qualifie sans distinction l’excision comme une « mutilation génitale féminine », mais dans ce cas, qu’en est-il de la labiaplastie (chirurgie visant à réduire les petites ou grandes lèvres) ou de la clitoroplastie (acte chirurgical consistant à la réduction du clitoris), qui ont droit à ce nom car pratiquée par un médecin, chirurgien esthétique dans un cadre stérilisé ? Si une grande partie de ces opérations sont réalisées pour des raisons médicales, en particulier en France, dès lors qu’elles visent à améliorer l’apparence des organes génitaux ces opérations sont de l’ordre de la chirurgie esthétique. Elles sont de plus en plus courantes en particulier outre-Atlantique (Etats-Unis, Brésil).

Or, vouloir des plus petites lèvres ou une plus grosse poitrine, cela correspond bien à un dictat social. Certes, cette pratique semble a priori le choix de la patiente. Pour autant, il n’y a pas d’âge minimum légal et le praticien est censé évaluer de la maturité de la jeune fille (et oui on peut être candidat à une labiaplastie à 12 ans, certes pas en France mais il suffit de traverser la Manche), et je me permets là de douter de l’intégrité de certains chirurgiens esthétiques…

“Tu es belle. Tu es incroyable. Tu es unique. Coupe juste le clitoris, et tu seras parfaite. Les femmes avec des mutilations génitales sont un idéal dans beaucoup de régions du monde. Soutenez notre lutte contre ce crime effroyable” — Campagne de sensibilisation allemande contre l’excision. Un exemple de campagne stigmatisante et moralisante à l’encontre de ces “régions du monde”. Mais l’Occident donneur de leçon est-il lui-même exempt de dictats sociaux dévastateurs ?


Nier le caractère « horrible », « inhumain » et bien évidemment avilissant de l’excision pour la femme, c’est devenir un macho sans nom pour ne pas dire le bourreau lui-même. Mais sans chercher à conférer une quelconque valeur à l’excision et encore moins un bien-fondé (oui la labiaplastie me semble aussi conne et inutile que l’excision mais c’est un point de vue totalement personnel et partial), c’est un problème complexe qui mérite une réflexion un peu plus poussée que celle que nous offrent les médias.

Bibliographie

A lire et à regarder

Rebelle, de Fatou Keïta (1998)
Tu t’appelleras Tanga, de Calixte Beyala (1990)
Efuru de Flora Nwapa ,(1966)
The Hidden Face of Eve, de Nawal El Sadawi (2007)

Fleur du desert, autobiographie de Waris Dirie (1998) et film de Sherry Hormann (2009)
Moolaadé, un film de Ousmane Sembène (2002)

Le témoignage sur Slate d’une femme française excisée dont le discours « nuit » à celui des associations de lutte contre l’excision (2015)

Un documentaire sur la situation dans le Kurdistan irakien par Nabaz Ahmed et Shara Amin, The Guardian et BBC Arabic (2013)

La coupure. L’excision ou les identités douloureuses, de Christine Bellas-Cabane (2008)

Why the Term Female Genital Mutilation is Ethnocentric, Racist and Saxist — Let’s Get Rid of It ! An opinion by Fuambai Sia Ahmadu — HYSTERIA (2014)

Sources scientifiques

Excision et Handicap (ExH) : Mesure des lésions et traumatismes et évaluation des besoins en chirurgie réparatrice, Armelle Andro — Marie Lesclingand — Emmanuelle Cambois — Christelle Cirbeau, mars 2009

Mutilations génitales féminines et devenir obstétrical : étude prospective concertée dans six pays africains, Groupe d’étude OMS sur les mutilations génitales féminines et le devenir obstétrica, 2007
http://www.who.int/reproductivehealth/publications/fgm/fgm-obstetric-study-fr.pdf?ua=1

“Fondements sociaux de l’excision dans le Mali du XXIème siècle” Christine Bellas Cabane, 2006 http://www.reseau-terra.eu/article485.html

Littérature féminine francophone d’Afrique noire francophone. P. Herzberger-Fofana, 2000 : http://www.arts.uwa.edu.au/AFLIT/MGF1.html