Et que vive le “slow podcast”

Julien Baldacchino
Oct 22, 2019 · 4 min read

Il y a deux ans, nous étions quelques centaines à mener une activité dans un coin d’appartement, avec des bières sur la table et un champ des possibles infini. Aujourd’hui, cette activité, le podcast, a son syndicat interprofessionnel et une mission ministérielle.

Voilà plus d’un an que je mûris ce texte. Le premier Paris Podcast Festival m’avait laissé une drôle de sensation. J’avais l’impression d’assister à un festival professionnel, sérieux, qui ne parlait déjà presque que de monétisation, de distribution, de labels. J’avais ravalé mon inquiétude et continué à faire des podcasts avec une poignées d’amis, dans un petit paquet d’émissions où nous essayons à la fois de nous amuser et de tenter des choses inhabituelles.

Et puis il y a eu cette semaine, et ce week-end le Paris Podcast Festival, qui n’a fait que confirmer mes craintes. Acteurs des médias “traditionnels” (radios, presse écrite), grands labels (Binge Audio, Nouvelles Ecoutes) et distributeurs/producteurs (Majelan, Spotify, Sybel) forment désormais la sainte trinité du podcast, monopolisant la quasi totalité de l’attention, de la parole, et des débats. Je n’accuse pas ces acteurs-là de vouloir développer un podcast professionnel et commercial ; et je ne blâme ni les organisateurs du festival, ni celles et ceux qui y participent, d’un côté ou de l’autre du micro, qui sont tous des passionnés. Mais j’ai l’impression que cette deuxième édition a encore un peu plus fixé les lignes d’un écosystème totalement structuré et déjà verrouillé… alors même que, comme le révèle le sondage commandé pour l’occasion, seuls 9% des Français écoutent des podcasts “natifs” ou “originaux”, dites-le comme vous voulez.

Personne ne freine cette structuration de l’écosystème et du “format” podcast qui va à une allure effrenée, et c’est cela qui m’inquiète. Je redoute que lorsqu’une majorité du public français découvrira le podcast natif, l‘espace de parole (et les aides à la création) soit déjà accaparé, saturé, formaté.

Désormais, et le Paris Podcast Festival le confirme chaque fois un peu plus, la notion de podcast comme “média de l’intime et de l’émotion” semble désormais faire l’unanimité… au risque d’écarter les autres thèmes, les autres concepts ?

Ajoutons à cela les propos — qui ont beaucoup tourné sur les réseaux sociaux — du patron d’Arte Radio qui avance de façon très péremptoire qu’un bon podcast était une émission extrêmement bien montée et surtout pas un “podcast d’amis”. Quelle sera la prochaine étape ? On dira qu’il faut savoir bien parler dans le micro ? Qu’il faut enregistrer dans un vrai studio pour ne pas entendre la réverbération de la pièce dans laquelle on enregistre ? Au fond, qu’il faut faire de la radio comme à la radio ?

Le podcast a cette force de la liberté. On peut y décortiquer des affiches de films, y passer en revue l’oeuvre d’un seul artiste, y faire s’affronter nos goûts musicaux, y explorer toutes les facettes d’un courant politique, et on peut le faire en trois minutes, dix, deux heures et demie, à un, deux, cinq ou vingt. Je vois chaque semaine passer sur les réseaux sociaux tant de podcasts réalisés par des particuliers ou des petits groupes, qui ne bénéficient d’aucune couverture et ne peuvent surfer que sur la qualité de leur programme et le bouche à oreille pour glaner des auditeurs.

Pendant plus de dix ans, le podcast a été un terrain de jeu infini pour des podcasteurs et podcastrices qui ont bâti leur communauté sur un sujet, un concept, une liberté de ton, sans levée de fonds ni couverture médiatique. Depuis deux à trois ans le podcast est devenu “branché”, d’autres (dont je fais partie) s’y sont mis, attirés par cette liberté. Ne la brimons pas en voulant trop vite trouver un business model, un écosystème structuré.

C’est comme si l’on avait voulu créer le groupe NRJ avant que Carbone 14 ne se fasse connaître, ou mettre en avant Golden Moustache avant que 10 Minutes à Perdre (et bien d’autres) ne défrichent le chemin de la vidéo d’humour sur YouTube. Prenons le temps d’explorer les formats, les durées, les concepts et les sujets. Et laissons la place à des émissions originales, faites pourquoi pas par des non-professionnels de la radio, pourquoi pas des bandes de potes autour d’une table, pourquoi pas dans une zone périurbaine à 800km de Paris. Il serait trop dommage que le fameux classement iTunes des podcasts, qui était jusqu’à il y a peu occupé en très grande majorité par des rediffusions radio soit bientôt occupé à en très grande majorité par des rediffusions radio ET des superproductions (et que tout le monde s’en contente).

A côté de ces grands studios qui grandissent à toute vitesse (et non pas face à eux, car il n’est pas histoire de concurrence, et car leurs programmes sont — indéniablement — de grande qualité), défendons aussi un slow podcast, artisanal, exploratoire, et aussi fou et sympa que créatif et rigoureux.

Et n’oublions pas l’essentiel : le plaisir de créer et celui d’écouter.

Julien Baldacchino

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Ca se dit [baldakino]. Journaliste sur les ondes wi-fi de @franceinter. Fait des podcasts à gogo. Mes calembours n'engagent (et ne font rire) que moi.

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