Source : Rome II-Total War

Ello, Heartbeat et Diaspora : haro sur Facebook

NB : ce texte est à l’origine un commentaire sur un post… qui a dérapé. D’où son style informel.

L’ambition des fondateurs d’Ello n’est pas mince : remplacer Facebook. Elle repose sur la conviction que les utilisateurs de Facebook vont se rebeller contre la marchandisation de leur vie privée et donc basculer vers Ello. On verra bien, car prédire en la matière…

Côté business model, ils ont annoncé que ce serait un modèle de type freemium — sans pouvoir à ce stade en dire plus car, en bonne start-up, ils espèrent trouver en chemin la bonne formule. Reste qu’à partir du moment où le contenu n’est pas le support de la monétisation, c’est forcément payant pour au moins une partie des utilisateurs.

Conviction partagée par Aral Balkan, qui a lancé entre temps son propre projet concurrent à Ello, dénommé Heartbeat. Il reproche à celui-ci — avec raison à mon sens — d’avoir définitivement compromis leur “mission statement” en se finançant auprès d’un VC.

Balkan peut passer pour un puriste du mouvement “indie” (militant pour un web indépendant), sur qui il tente ces jours-ci une véritable OPA médiatique, non sans succès du reste (via son ind.ie/manifesto).

C’est en fait un modéré, sans doute parce qu’il est designer et non un développeur barbu asocial. Les hacktivistes promeuvent non seulement notre propriété de nos données, mais aussi la “re-décentralisation” du web — aujourd’hui devenu très centralisé autour des méga-plateformes de type Facebook.

Or cette centralisation est juste contraire aux principes fondateurs de l’internet, selon lesquels l’intelligence doit toujours rester aux extrémités du réseau : le mode “peer to peer” est préféré. Le souci de cette centralisation, c’est qu’elle tend mécaniquement à remettre en question la neutralité du net : ces méga-plateformes représentent des volumes de données considérables, que les FAI du coup essaient de rançonner.

Agacées de fournir à bas coût les tuyaux permettant à ces plateformes d’atteindre des capitalisations énormes, les FAI aimeraient bien ne pas rester des fournisseurs de “commodities” aux faibles marges. Et donc les FAI promeuvent une architecture différente de réseau, leur permettant de taxer spécifiquement les Netflix, Youtube, Facebook … et contrôler au passage les échanges de fichiers P2P.

Le sujet de la neutralité du net est l’objet d’une âpre bataille réglementaire aux USA depuis quelques mois, dont l’issue reste encore incertaine. En France, il prend une couleur particulière car certains bien-pensants de l’exception culturelle (entendre : les ayant-droits cherchant à protéger leur modèle disrupté) essaient d’opposer celle-ci à la neutralité du réseau. Car si le réseau n’est plus neutre, on peut en effet contrôler bien plus les usages et donc mettre fin (pensent-ils) au piratage.Ces lobbys organisent un certain nombre de colloques ces temps-ci, où les défenseurs de la Culture et de l’Art peuvent déclamer la fin prochaine de la Civilisation face aux… barbares (poke The Family). Tout en profitant des aménités de ces raouts financés par … Orange notamment. Pas de hasard.

Le PS au pouvoir est tiraillé entre les intérêts divergents de deux groupes largement marqués à gauche : d’un côté le secteur culturel (qui a obtenu de Fleur Pellerin la survie de la Hadopi) ; de l’autre le milieu internet associatif et militant, sur-représenté dans le Conseil National du Numérique. Cette seconde ligue a trouvé le soutien de la nouvelle secrétaire d’Etat au Numérique, Axelle Lemaire — qui se bat pour prouver sa légitimé après le passage très réussi à ce poste de … Fleur Pellerin. Or ce n’est pas un hasard du tout si “Fleur” (comme on dit dans le microcosme) a été nommée à la Culture au moment où Netflix arrive en France et que la neutralité du net est remise en cause.

Face à cette pression, les mouvements indie se mobilisent aussi, dont notamment Mozilla (en France, voir ces récentes rencontres : https://air.mozilla.org/paris-meetup-pour-la-decentralisation-dinternet-partie-2/).

Parmi les projets anti-Facebook, citons notamment Diaspora. En un mot, vous hébergez sur votre propre ordi les données que vous mettez aujourd’hui sur Facebook. Car c’est cela la re-décentralisation : échangez avec les autres mais en gardant sous contrôle, i.e. en hébergeant nos données sur nos propres ordis. C’est bien ce qu’on fait déjà en échangeant en p2p du reste… sauf que les données appartiennent à d’autres — puisque musique, séries et films !

La tension entre les modérés et les extrémistesdu mouvement indie découle de leur focus différent. Aral Balkan se soucie avant tout de l’expérience utilisateur, en bon designer. Les dev barbus réfléchissent en terme de structure du réseau. Et tous veulent défendre la vie privée et le refus de sa monétisation par la surveillance algorithmique permettant la publicité ciblée (Facebook, Google, …).

Cette tension n’est pas prête de disparaître… car les deux dimensions (UX et réseau) sont importantes. Reste néanmoins que l’approche privilégiant l’UX a plus de chance de succès public : Ello a sans doute acquis en quelques semaines plus d’utilisateurs que Diaspora depuis sa création.

Guénaël Amieux — @guenam

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