Les Carnets de Guantánamo

En 2005, après trois ans d’emprisonnement dans la tristement célèbre prison cubaine de Guantánamo, le prisonnier numéro 760 achève la rédaction d’un témoignage de 466 pages. Ce livre, écrit dans une langue que le détenu 760 ne parlait pas avant son arrivée dans la prison américaine et n’a donc appris qu’au contact de ses geôliers, revient sur les quatre dernières années de sa vie depuis son arrestation chez lui en Mauritanie jusqu’à sa déportation à Guantánamo, en passant par son expérience des sordides prisons jordaniennes.

Ce livre, lourdement censuré par les autorités américaines et longuement gardé secret, n’apparaît que de manière publique en 2012 et ne sera publié que dans sa version éditée par Larry Siems en 2015. Le manuscrit original est aujourd’hui disponible en ligne et consultable à cette adresse.

On peut situer l’origine des problèmes de 760 au début des années 1990 alors qu’il n’est qu’un jeune étudiant mauritanien vivant en Allemagne. En décembre 1990, il choisit de partir combattre le gouvernement communiste de Mohammad Najibullah en tant que moudjahid et prête serment d’allégeance aux forces d’Al-Qaïda. Néanmoins, avec la chute du régime afghan en 1992, 760 coupe tous ses liens avec l’organisation aujourd’hui tristement célèbre pour ses nombreux assassinats et repart vivre en Allemagne. Ce vœu ne sera pas oublié des agences de renseignement américaines qui, des années plus tard, l’interrogeront de multiples fois à propos des attentats du Millenium Plot et, après le 11 septembre 2001, sur ses talents de recruteur pour Al-Qaïda. Pas une seule fois ses interrogateurs ne trouveront de matière à pouvoir l’incriminer.

Cependant, lors de son arrestation par la police mauritanienne en novembre 2001, le futur prisonnier 760 est toujours considéré comme l’un des éléments clefs de « l’enquête » américaine. Tout d’abord confié aux bons soins du gouvernement jordanien qui, malgré la torture ne parviendra pas à lui arracher des aveux, 760 est envoyé à Guantánamo en 2002. Il est d’abord interrogé par le FBI puis directement par l’armée américaine qui, elle, ne s’encombrera pas de questions morales pendant ses interrogatoires. Rapidement enfermé dans une celle sans fenêtre, isolé du reste de ses compagnons d’infortune, et continuellement soumis à la torture pendant plusieurs mois, l’armée américaine pousse 760 au bord de la folie. Parmi les méthodes employées afin de le briser on retrouve les célèbres privations de sommeil ou la soumission de son corps à des températures extrêmement basses, mais aussi des méthodes plus exotiques telles que le litre d’eau qu’il est obligé de boire toutes les heures, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, la menace psychologique (on lui fait croire que sa mère sera emprisonnée à Guantánamo et torturée elle aussi) ou encore les sévices sexuels (l’armée américaine demande à ses propres soldats de sexe féminin de torturer 760). Cet homme, quoi que les autorités états-uniennes ne l’aient sans doute jamais considéré comme tel et qui vient de passer plusieurs années en prison sans qu’aucun jugement ou qu’aucune condamnation n’ait été prononcée, finit par craquer et confesse des crimes qu’il n’a pas commis.

On pourrait alors croire qu’une fois cette période de sévices terminée, 760 serait libéré. Il n’en est rien. Cela fait aujourd’hui quatorze ans que cet homme de 45 ans, qui a passé un tiers de sa vie en prison, se trouve à Guantánamo. Cela fait aussi onze ans que la rédaction de son manuscrit est terminée et six ans qu’un juge fédéral américain, considérant qu’aucune preuve n’avait été trouvée indiquant son implication avec Al-Qaïda, a ordonné sa libération. Néanmoins, 760 se trouve toujours dans la même cellule qui l’a vu être torturé et menacé par ses bourreaux. Le Pentagone a récemment accordé une audience à 760 et à son avocate Nancy Hollander afin de statuer sur son cas et on peut se permettre d’espérer que cette fois-ci, les preneurs de décisions réaliseront leur erreur, et lui rendront la liberté.

L’objet livre

En guise de conclusion, quelques mots à propos de l’objet livre. Les Carnets de Guantánamo ont été écrits par Mohamedou Ould Slahi en 2005 après plusieurs mois de torture dans les prisons jordaniennes et américaines. Quoi que le manuscrit soit lourdement censuré d’épaisses bandes noires qui empêchent la lecture d’être fluide, et que certains passages soient complètement censurés pendant plusieurs pages d’affilée, on ne peut s’empêcher de rire jaune devant l’amateurisme avec lequel le gouvernement américain a censuré ce document.

Ainsi, lorsque l’interrogateur est une femme, toutes les références à son sexe (i.e. en anglais, le pronom she, les prénoms des personnes lorsqu’ils sont écrits) sont barrés, ce qui n’est pas le cas des interrogateurs masculins et permet donc de différencier les personnes interagissant avec Mohamedou. D’autre fois, ce sont des prénoms qui sont barrés dans un chapitre mais ne le sont pas dans un autre, ce qui permet là aussi de connaître le surnom ou le prénom de telle ou telle personne.

Enfin, il est à noter le caractère poignant de cette lecture. Mohamedou est d’une vivacité d’esprit et d’une intelligence sans pareilles. L’humour parvient à se tailler une place dans le témoignage d’une vie parmi les plus horribles qui soient et la lucide compréhension de certains aspects de la culture des États-Unis au fil des conversations avec ses geôliers introduisent dans ce récit autobiographique glaçant une touche d’humanité particulièrement rare.

Pour aller plus loin

Une pétition lancée par l’Union Américaine pour les Libertés Civiles (ACLU) est actuellement en cours :

https://action.aclu.org/secure/free-slahi?ms=oth_150120_nationalsecurity_freeslahi_pressandevent

Le livre aux éditions Michel Lafon :

http://www.michel-lafon.fr/livre/1522-Les_Carnets_de_Guantanamo.html

Des lectures du livre par Elif Shafak, Neil Gaiman ou encore Brian Eno peuvent être entendues ici : http://guantanamodiary.com/