Défendre L’OTAN, défendre la Paix

A l’occasion de la campagne présidentielle en France, on découvre de nouvelles propositions pour la sécurité de la France: La sortie de l’alliance OTAN remplacée par une entrée de la France dans une alliance de pays sud-américains accompagnés de l’Iran et de la Russie (l’’Alba’ de Jean-Luc Mélenchon); La distanciation vis-à-vis de l’OTAN et une politique d’accommodement avec la Russie (Fillon); La sortie de l’OTAN et le rapprochement avec la Russie (Le Pen). Ces positions convergent vers une conférence ‘pour la paix’ en Europe où les prises de guerre de la Russie en Crimée et en Ukraine de l’Est seraient entérinées; et où le sort des Etats Baltes, pays démocratiques membres de l’Alliance Atlantique, serait laissé à l’appréciation de son voisin Russe. C’est ce qui ressort de l’intervention de M. Mélenchon lors du Débat du 20/3/2017, soutenue en direct par M. Fillon (voir les 8 minutes entre MM. Mélenchon et Fillon à partir de 2:36:30).

Ces propositions sont dangereuses. Premièrement, elles insultent la réalité et la volonté des forces en présence, marquées par une volonté du Kremlin de reconstituer la sphère soviétique et en face un outil militaire américain sans commune comparaison. Deuxièmement, sur le fond, elles remettent en cause les principes de sécurité collective qui fondent la paix en Europe depuis 1945. Elles nient la logique de la dissuasion tel que le démontre la théorie des jeux. Enfin, troisièmement, elles font l’impasse sur l’avènement d’une sécurité en réseau liée à la cyberdéfense, nouveau pilier stratégique de la défense du Continent. Appliquées, ces proposition augmenteront significativement le risque de guerre en Europe et provoqueront une rupture de la stabilité que connait le continent depuis 1945.


La réalité des forces en Europe

La Russie de Poutine constitue aujourd’hui un danger pour la stabilité du continent. Sur le plan intérieur, son économie a été incapable de se diversifier au-delà de la rente des énergies fossiles, qui représentaient 2/3 de ses exports avant que le cours du baril de pétrole ne perde la moitié de sa valeur. Au coeur de cette incapacité, il y a l’économie kleptocratique russe — ce que Daron Acemoglu du MIT appellerait un système économique extractif, profitant à une élite qui garde exclusivement pour elle les richesses. Cette nouvelle nomenklatura, issue de l’ex-KGB, a gérée l’économie productive comme la rente énergétique — un exemple (parmi d’autres): Pavel Durov, le créateur du Facebook russe, VKontakte, dépossédé de toutes ses actions au profit d’oligarques proche du Kremlin. La propriété privée n’existe pas encore vraiment dans la Russie de Poutine. En conséquences, les investissements privés en actifs mobilisés ont baissé de 37% en 4 ans. La somme de ces difficultés, c’est 3 ans de très faible croissance ou de récession; un niveau de vie qui a baissé de 10%; la difficulté de payer certains pensionnaires — et un PNB par habitant équivalent à celui de la Grèce, pour un PNB total autour de celui de l’Espagne.

Pour protéger ce système en difficulté, le Kremlin a réagit sur le plan domestique et international. Il s’est assuré le soutien des élites de l’appareil de défense et de renseignement en faisant passer le budget du secteur public de 35% à 70% du PNB et en accordant la part belle à l’armée (5.4% du PNB contre 3.3% aux USA et 2.2% ou moins en Europe) et au renseignement. Il a renforcé les avantages de l’élite — ce qui classe la Russie dans le bas du tableau de la corruption mondiale . En même temps, il a renforcé la répression contre certains bouc-émissaires comme les homosexuels, contrôlé des élections où bourrage des urnes et manipulation électronique des résultats restent de mise — tout en laissant des supplétifs tels que des membres des forces spéciales du président Tchétchène Kadyrov supprimer des opposants tels que Boris Nemtsov (Kadyrov fut décoré par Poutine deux semaines plus tard).

A cette action interne s’est ajoutée, crucialement, une politique de prestige qui devait passer par la reconstitution d’une union eurasienne intégrant les états d’Asie centrale, du Caucase, le Bélarus et surtout l’Ukraine. Or, cette stratégie échoue à l’hiver 2013–2014 quand la rue fait partir le Président Ukrainien qui, sous la pression de Moscou, avait fini par refuser un accord d’association avec l’Union Européenne. Pour la première fois, c’est la puissance d’attraction de l’Union Européenne qui provoque une révolution à l’Est — ce qui n’a pas été beaucoup noté en Europe de l’Ouest. Le Kremlin va réagir par une action militaire en Ukraine de l’Est et en Crimée qui débouche, dans pas mal d’improvisation, par l’annexion de la Crimée. C’est un moment de bascule au Kremlin — peut-être parce que l’on craint que les mêmes manifestations pro-UE ne reverse le régime à Moscou avec le souvenir des manifestations de 2011 dans les grands centres urbains, ou des révolutions arabes — ce qui est analysé de près par l’Etat major russe. La Russie renforce sa politique d’intimidation contre les forces aériennes et sous-marine en Europe; elle renforce une stratégie de guerre ‘hybride’ et de désinformation contre l’Occident; et va jusqu’à tenter de directement influencer les élections américaines et européennes. Le pouvoir se cramponne: Poutine lui-même remplace des gouverneurs régionaux par d’anciens gardes du corps et crée une garde nationale quasi-prétorienne de 400.000 personnes. Ne pouvant offrir de solution économique ou politique — le système étant bloqué dans sa flexibilité d’ouverture par sa nature kleptocratique, tout gage politique équivalant à la perte d’intérêts économiques parfois considérables — la seule issue reste la recherche d’une opération de prestige à l’extérieure, avec un consensus “autour du drapeau” forgé dans la mise en valeur de la menace externe. Une des cibles, ce sont les Etats Baltes dont parlaient — justement! — M. Mélenchon et qui constituent l’un des ‘canari dans la mine’ en cas d’une restauration éventuelle de l’Empire Soviétique. Avant l’Ukraine, avant la Géorgie en 2008, il y avait déjà eu ce premier test: celui de la cyber-guerilla contre l’Estonie en 2007.

Or, face à cette nouvelle agressivité russe, les pays scandinaves & baltes qui prennent conscience qu’ils sont en première ligne face à la nouvelle menace russe, et qui viennent pour certains de rétablir le service militaire obligatoire (Suède, Lithuanie) — ont parfaitement conscience qu’ils ont terriblement désinvesti dans leur outil militaire. La Suède par exemple n’a aujourd’hui que 20.000 militaires pour défendre son territoire contre presque 10 fois plus il y a 30 ans. En réalité, tant sur le plan des questions de défense “kinétiques” que sur le plan du renseignement/défense cyber, la puissance militaire américaine demeure la premiere puissance européenne. Seule une présence américaine, accompagnée des quelques dernières puissances militaires européennes avec une capacité de projection réelle (France, Grande-Bretagne), peut permettre une capacité de dissuasion conventionnelle à minima face à la Russie. A minima, car les wargames de la RAND Corp rendus publics en 2016 ont montré que les états Baltes ne peuvent pas être défendus militairement de manière conventionnelle si la Russie décidait de les envahir: l’OTAN serait défait en 36 heures. (L’installation de S-400 Iskander à Kalingrad n’ont probablement pas amélioré les chances de l’OTAN). La nervosité est d’autant plus grande en cet avril 2017 que la propagande russe fait entendre que, comme en Ukraine, certaines régions et villes de la Lithuanie telles que Klaipeda, la 3e ville du pays, devrait appartenir en fait à la Russie.

La seule solution que l’OTAN ait trouvé, c’est celle des bataillons “tripwire”, comme les bataillons placés au coeur de Berlin pendant la guerre froide (et dont parle Thomas Schelling dans “Arms & Influence”): pas de vraies capacités défensives en tant que tel, mais s’ils étaient attaqués, alors ils déclencheraient automatiquement une riposte US. C’était l’un des coeurs de la dissuasion pendant la guerre froide et c’est pour cela qu’on le réutilise aujourd’hui en Lithuanie. Ils sont au coeur d’une opération militaire de nature profondément politique: si l’OTAN ne souhaitait défendre les pays membres que sont les Etats Baltes, alors c’est toute la garantie de sécurité portée par l’Alliance Atlantique qui serait mis en défaut. Dans ce scénario, pour l’Ukraine, le message serait très clair: vous souhaitez rejoindre l’UE, mais vous n’avez pas d’autres destin qu’être dans l’orbite de la Russie. La même interprétation aurait lieu aussi en Europe de l’Est. En intervenant dans les Etats Baltes, la Russie pourrait rétablir l’influence de son ex-Empire — si l’OTAN refusait de jouer son rôle. Au moment de la crise, dans le tempo d’une action militaire pouvant se déboucler en 36 heures, avoir des dissensions fortes à l’intérieur de l’OTAN entre pays signataires pourrait mener à son impéritie. On comprend mieux dès lors les enjeux des élections françaises d’avril-juin et leur impact potentiel en Europe dès cet été.


Les principes en jeu

C’est dire l’importance primordiale pour la sécurité en Europe de nos principes de sécurité collective. Celle-ci vient directement des leçons tirées des années 30 et de la défaite de la dissuasion française et anglaise, très hésitante, précautionnieuse et jamais automatique à défendre la Tchécoslovaquie puis la Pologne (sans parler de la Rhénanie et de l’Autriche). La seconde guerre mondiale a été déclenchée parce qu’après Munich, Hitler s’est permis en mars 1939 d’écraser le reste de la République Tchécoslovaque. Les britanniques ont alors donné des “garanties” de sécurité à la Pologne au 31 mars 1939, mais sans envoyer de bataillons sur place. Hitler n’a pas trouvé crédibles ces garanties et a demandé à la Wehrmarcht de préparer des plans d’invasion de la Pologne dès le 3 avril suivant: Hitler a cru jusqu’au bout que Chamberlain ne bougerait pas si in fine il envahissait la Pologne. L’article V de la charte de l’OTAN tire les leçons de cet échec en postulant une défense automatique de tous les membres de l’Alliance si l’un des membres est attaqué.

Un front stratégique uni — avec des lignes rouges claires — est nécessaire car la Russie de Poutine, comme tous les acteurs agressifs, agit par opportunisme en cherchant les maillons faibles et en s’attaquant d’abord à des cibles ‘faciles’ qui soulignent en creux les abandons ou les manques de volonté de l’Occident. La Russie s’est réinséré en Syrie à la mi-2015 parce que les Etats-Unis l’avait abandonné en 2013. La Russie s’est attaquée militairement à la Georgie en 2008 et à l’Ukraine depuis 2014 parce que ces deux pays ne sont pas des pays OTAN. La Russie intervient directement dans des opérations non pas d’espionnage (ce que tout le monde fait) mais de provocation (ce que tout le monde évite) dirigé contres les partis politiques et les réseaux sociaux — parce que les Occidentaux n’ont jamais considéré les systèmes info des partis politiques comme ‘infrastructure vitale’ à l’égal des réseaux de distribution de l’électricité ou les télécommunications. La Russie a testé la volonté de l’Occident dans toutes ces zones géographiques ou fonctionnelles qui sont autant de ventre mou. Comme vu plus haut, les pays baltes sont un autre ventre mou militaire (difficilement défendable) doublé d’un ventre mou politique s’il y a des dissensions à l’intérieur de l’OTAN; et si un pays majeur de l’OTAN refuse de défendre l’un des pays baltes dans les premières heures de la crise militaire.

Sur le fond, remettre en cause ce principe du front uni, c’est aussi ne pas bien comprendre en théorie des jeux comment fonctionne la dissuasion. On pourrait évoquer à nouveau Thomas Schelling, mais aussi la lecture plus moderne en terme de théorie de jeux des principes de ‘Perfect Deterrence’ développée par Zagare et Marc Kilgour. Le risque de guerre n’est jamais aussi fort que lorsqu’il y a incertitude. La principale incertitude, c’est lorsque deux forces en puissance pensent qu’elles ont à peu près la même force. (A l’inverse, il n’y aura jamais de conflit entre Andorre et la France, par exemple — parce que l’issue serait evidente). Les principaux conflits en Europe ont eu lieu entre puissance établie et puissance montante, contestant la puissance établie: Grande-Bretagne contre France au XVIIIe et début du XIXe siècle; Allemagne contre France à la fin du XIXième siècle; Grande-Bretagne & France contre Allemagne au XXième siècle. Cette règle a été magnifiée par les grands conflits du siècle, et l’opposition des deux super-grands USA vs URSS après 1945. Dans une lutte d’influence, entre deux puissances qui se pensent équivalentes, aller au conflit réduit l’inconnu informationnel. C’est pour cela que l’adage “Civis Pacem…” reste encore d’actualité. Il n’y a qu’en faisant la démonstration de sa force, tant dans la posture militaire que dans la crédibilité politique, que l’on peut maintenir sa posture défensive et éviter le conflit: ol faut que l’information soit claire. Faire l’inverse — réduire la posture militaire et réduire la crédibilité de l’OTAN en en sortant — c’est augmenter le risque de conflit au regard de toute la littérature strategique, et au regard de l’histoire. C’est pourtant ce que l’on entend dans les discours de M. Mélenchon. C’est un contresens grave.

La nécessité d’une défense collective appuyée par une posture credible sont renforcés aujourd’hui par la cybersécurité, qui fonctionne en réseau de confiance. L’avantage compétitif dans le cyberespace appartient à celui qui comprend ce qui est attaqué, avec quels objectifs, quels mode opératoires et par qui. Sans cette connaissance la défense est aveugle et condamnée à la défaite. Seul celui qui est le mieux connecté au réseau de connaissance constitué par l’échange entre instituts de recherche, sociétés de cybersécurité, Etats-Nations — seul celui-là peut pleinement défendre ses intérêts et développer son influence. A contrario, quitter ce réseau, ce n’est pas comprendre comment fonctionne l’influence et donc se construit une indépendance nationale à l’age de l’interdépendance nécessaire des réseaux. Quitter ce réseau c’est tout simplement perdre en influence — il n’y a pas de réseau équivalent d’un point de vue technique et de l’étendue et la richesse de la connaissance. La cybersécurité elle aussi obéit aux effets d’effets de réseau. Cela n’interdit pas les stratégies d’influence même de petits pays: l’exemple d’Israël montre que si on est “plus” connecté plutôt que moins on peut défendre ses intérêts de manière indépendante et souveraine par rapport aux États-Unis. Mais cela nécessite d’avoir une approche audacieuse et d’aller de l’avant par rapport à ce qui existe en étant encore plus présent au coeur du reseau. Pas de se retirer sur des lignes Maginot ou de s’inventer des alliances en pays de Cocagne qui ne sont souvent pas autre chose que des instruments diplomatiques utilisés par la Russie. Le seul pays qui à la suite de la Russie a mis son veto à l’établissement d’une commission d’enquête sur l’attaque au gaz Sarin contre des civils à Idlib en Syrie — c’est la Bolivie, pays frère de l’Alba.

On est bien loin du sérieux et de la prise de conscience nécessaire des menaces qui pèsent sur l’Europe. Car s’il y a une crise grave face à la pression russe, cette dimension Cyber sera également en jeu: l’attaque à deux reprises des systèmes électriques en Ukraine en 2015 et 2016 par des cyber-attaques russes montre qu’une attaque contre les pays baltes pourrait ne pas s’arrêter aux frontières physiques. D’autant que des intimidations russes ont deja eu lieu contre la France: TV5 Monde à été victime en 2015 de cyber-attaques visant a stopper sa diffusion. L’attaque avait ete revendiquée par le “cyber caliphat”. Les enqueteurs francais et occidentaux pensent depuis qu’il s’agissait d’une attaque russe. Une réalité devrait s’imposer à tous: il n’y a pas de frontières dans le cyberespace. De la même façon que nous devons être solidaire de tous en Europe. Ceux qui veulent abandonner les Etats Baltes ou la zone Nord/Est de l’Europe reprennent sans le savoir probablement ceux qui ne “voulaient pas mourir pour Danzig.”

Le renoncement ou l’accomodement — ce que les britanniques ont appelé l’appeasement — constitue toujours la pire des stratégies. C’est celle qui mène le plus sûrement à la guerre. La plupart des électeurs d’avril-mai et juin en France l’ignore peut-être, mais c’est l’un des enjeux cachés et graves de ce qui se joue dans les semaines qui viennent.

Cette information très peu diffusée à ma grande surprise est l’enjeu de ces quelques lignes. Il n’est pas encore trop tard.

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