Quels sont les freins à la transformation numérique des cabinets d’expertise-comptable?

Ancient traditional windmill in Consuegra. Castilla la Mancha. Spain de Eduardo Estéllez

Alors que les portails collaboratifs sont perçus comme le moyen privilégié de leur transformation numérique, à peine 15% des cabinets d’expertise-comptable en sont aujourd’hui équipés. Quickbooks, RCA, Evoliz sont les plus connues de ces plateformes, mais aussi Tiime, Teogest, YesAccount, Fizen,….les plateformes se multiplient sans qu’aucune n’ait pour l’instant « pris le marché » comme est en train de le faire Silaë pour la paie. Pourquoi? Quels sont les freins à l’adoption massive de ces outils par les cabinets ?

Une étude menée au printemps auprès de la profession comptable nous permet d’abord de constater que les responsabilités sont partagées. Les craintes exprimées concernent aussi bien les éditeurs, les cabinets, que leurs clients.

Côté éditeurs, quels sont les « points de friction » ?

  • Il faut tout d’abord reconnaître les limites technologiques des outils proposés. Prenons l’exemple de l’OCR (Optimal Caractère Recognition), qui permet, après avoir scanné une facture d’achat par exemple, d’en retirer l’information souhaitée (Fournisseur, HT, TVA, Date, Numéro de facture,..). Selon les techno et les éditeurs, vous arriverez à 60–80% de taux de reconnaissance des informations recherchées sur une facture. Ce n’est pas mauvais, mais cela ne signifie pas que vous n’aurez qu’à traiter les 20 à 40% de factures restantes. Cela signifie en réalité qu’environ 70% des données souhaitées vont être reconnues, mais que vous devrez tout de même vérifier 100% des factures pour les corriger et les compléter le cas échéant. Du coup, la plus-value est amoindrie. Les éditeurs qui parviendront à proposer une solution capable de reconnaître 100% des champs requis sur les documents auront un véritable avantage concurrentiel quand on sait que la collecte et l’imputation des factures représente 80% du temps consacré à un dossier de tenue.
  • Les promesses exagérées des éditeurs apparaissent comme la 1ère cause de craintes dans l’enquête (50,9% des répondants). L’exemple précédent de l’OCR en est une bonne illustration. Ajoutez à cela un historique long et souvent douloureux avec les éditeurs d’outils de production qui se préoccupent de plus en plus de conserver une forme de rente plutôt que de servir leurs clients, et vous comprendrez pourquoi les processus décisionnels sont parfois longs et pénibles quand il s’agit de travailler avec de nouveaux éditeurs.
  • La sécurité des données est également un sujet de préoccupation important pour beaucoup. Les plateformes collaboratives fonctionnent toutes en mode saas. Les bénéfices du cloud sont nombreux (accessibilité géographique, multi-support, mise à jour automatiques et en temps réel), mais les incidents lorsqu’il y en a sont plus spectaculaires, que ce soit en terme de fuite d’informations — ex: wikileaks — ou de panne de réseau — en janvier 2015, Facebook a connu une panne pendant près d’une heure. Ce n’est pas très long, mais 1 milliard d’utilisateurs ont été affectés — Je vois une similitude sur ce sujet dans notre rapport à la sécurité dans les transports: l’avion est bien plus sûr que la voiture, statistiques à l’appui, nous restons cependant plus enclins à éprouver des craintes dans les airs que sur la route.
  • Les craintes liées au devenir des éditeurs. Les cabinets se posent légitimement la question de l’avenir de leurs clients qu’ils installent sous une solution ou une autre. Que se passerait-il si l’éditeur choisi venait à être racheté par un cabinet qui souhaiterait s’approprier l’utilisation exclusive de l’outil? Comment éviter cela? En dehors de quelques mesures de précautions de bon sens, vous ne pouvez pas complétement vous prémunir de ce risque. Vous noterez que personne ne peut non plus garantir à vos clients que vous n’aurez pas un grave accident vous mettant dans l’incapacité de travailler sur une longue durée, et cela ne les empêche pas de vous faire confiance. A chaque jour suffit sa peine disait un vieux sage…
  • L’inter-opérabilité entre éditeurs. Les plateformes collaboratives ne vous affranchissent pas du besoin de recourir à un logiciel de production comptable pour éditer un bilan, une liasse fiscale,…et il est vrai que les éditeurs comptables historiques refusent de laisser les systèmes tiers communiquer de façon fluide avec les leurs. D’où des imports et des exports plus ou moins simples, qui font perdre une partie des gains de productivité obtenus. Deux remarques sur ce point: 1/ C’est une partie seulement des gains de productivité qui sont perdus, cela signifie qu’il en demeure 😉 2/ Les nouveaux éditeurs ont pour certains une culture hacker dans leurs gênes. Faites leur confiance pour contourner cette difficulté. Certains proposent déjà la déclaration de TVA pour limiter le nombre d’exports…M’est avis que si les experts-comptables ne se font pas uberiser, il n’en sera pas de même pour les grands éditeurs historiques, qui n’auront pas su s’ouvrir à la concurrence. Les centrales de réservation de Taxi ne sont pas en train de mourir à cause d’Uber, mais avant tout parce qu’elles ont refusé de se remettre en question et d’évoluer lorsqu’il le fallait.
  • Le prix. Est-ce vraiment une cause? Il s’agit à mon avis d’un faux problème. A combien vous reviennent les solutions proposées par les éditeurs de plateforme collaborative, ramenées au dossier client? 10€, 15€, 20€HT/mois, disons environ 200€ par an? C’est assez peu, comparé aux gains de productivité qu’ils vous font gagner. Si un collaborateur de saisie qui vous coûte 46K€ traite 50 dossiers clients à l’année, le coût de saisie d’un dossier client est de 920€. Un bon logiciel collaboratif va vous faire économiser au moins 30% du temps de saisie, soit un gain de productivité de 306€/an/ dossier client. Vous voyez bien qu’il s’agit en réalité d’un centre de profit, et non de coût. Et je ne tiens même pas compte du temps gagné sur l’imputation, ou du fait que vous pourriez refacturer l’outil au client, car il en retire aussi des bénéfices.
“Lorsque souffle le vent du changement, certains construisent des moulins, d’autres des murs.” Proverbe chinois

Quelle est la part de responsabilité des cabinets ?

  • Une prudence excessive (si, si) qui engendre une lenteur dans la prise de décision, peu en phase avec la culture digitale qui transforme vite et profondément tous les pans de l’économie. Vous avez peur de vous tromper, aucun outil ne semble complet, parfait? C’est vrai, mais ils évoluent vite, et vous pouvez d’ailleurs contribuer à leur évolution par vos remarques. Testez, éprouvez, adoptez, et changez si nécessaire. Les éditeurs dignes d’intérêt ne vous enferment plus dans des contrats d’une durée sans fin, et vos clients vous reprocheront davantage votre immobilisme que vos tâtonnements. Vous avez donc le droit de vous tromper. C’est plutôt une bonne nouvelle, non?
  • La résistance des collaborateurs au changement. Ce sont bien souvent eux qui vont devoir utiliser l’outil de façon collaborative avec le client. Ils peuvent être facilitateurs du projet ou au contraire mobiliser les énergies contre la transformation numérique du cabinet. Il appartient au dirigeant de bien manager ses équipes, d’en faire les acteurs du changement, en les impliquant, en leur donnant des perspectives. Il y a un vrai travail de pédagogie, et il sera plus aisé de les rassurer si vous même êtes dans une dynamique de changement et de développement commercial, afin que les gains de productivité liés à l’utilisation du logiciel ne soit pas uniquement perçus comme une menace pour l’emploi de vos salariés. Si nécessaire, faites-vous accompagner par un Coach ou un DRH externalisé dans cette conduite du changement.
“Il y a deux choses que les experts-comptables ne savent bien souvent pas bien faire : Manager, et Vendre.” Un cadre dirigeant d’un grand groupement de cabinets français.
  • La difficulté à proposer et mettre à disposition l’outil aux TPE/PME. C’est un réel enjeu, car dans portail collaboratif, c’est ce dernier mot qui porte toute la valeur ajoutée… Et c’est un réel casse-tête pour les éditeurs. Soit nous basons notre business model sur le collaborateur avec des contrats longue durée pour nous affranchir de la vente au client final et faire notre beurre quelque soit le cas de figure ; soit nous allons chercher le client en direct et devenons des rabatteurs de business pour les cabinets avec le risque que nous puissions un jour être tentés de nous passer d’eux ; soit vous vous dotez d’une force commerciale digne de ce nom ; soit on le fait ensemble de façon collaborative et intelligente. Cette dernière option nécessite davantage de confiance et d’implication de part et d’autre, mais est à mon avis la meilleure pour un partenariat durable.

Et la part de responsabilité des clients alors dans tout ça?

C’est à nous éditeurs, et à vous Experts-comptables d’être suffisamment bons, créatifs, convaincus, et convaincants, pour lever les obstacles qui se dressent sur la route vers une transition numérique réussie : la vôtre, ainsi que celle de vos clients.

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