Ce qu’un petit journal agricole m’a appris de l’avenir des médias

par Jean Abbiateci, rédacteur en chef adjoint de Heidi.news

Comice agricole de Feurs. Crédit: Mairie de Feurs

Heidi.news est un nouveau pure player basé à Genève et lancé au printemps 2019. Découvrez le projet et devenez Membre fondateur: heidi.news.


J’ai commencé mon métier de journaliste en 2003 dans un hebdomadaire agricole français du Massif Central. J’étais alors un débutant pétri de toutes les certitudes que l’on peut avoir à vingt ans, sur la politique, l’écologie, le monde.

Au sein de ce petit journal qui informait 4’000 paysans, mes semaines se déroulaient selon cette routine immuable: dès 8 heures du matin, quatre jours par semaine (le mercredi était réservé au «bouclage»), je montais à bord d’une vieille Citroën blanche sur laquelle figurait en grandes lettres gothiques le nom du journal, Paysans de la Loire. Et je partais sur les routes escarpées du Massif central pour aller raconter la vie de mes lectrices et de mes lecteurs.

A la louche, à raison d’une ou deux visites par jour, j’ai dû rencontrer en chair en os 400 lecteurs en deux ans, soit 10% des abonnés. J’ai bu des dizaines de litres de café, visité des centaines d’élevages, passé des milliers d’heures à discuter technique d’ensilage et politique locale. Je découvrais avec avidité un monde différent du mien, je perçais ma propre «bulle de filtre». A l’heure où trop de jeunes journalistes sont condamnés à débuter leur carrière vissés à leur écran, je mesure la chance d’avoir eu cette opportunité.


Ce lien extraordinairement étroit que le journal avait su tisser avec ses lecteurs s’incarnait chaque année lors d’une grande foire agricole. Pour l’occasion, nous déployions notre «dispositif spécial» qui consistait à délocaliser la volumineuse photocopieuse du bureau pour l’installer dans un coin d’une halle agricole, entre deux vaches charolaises, une ensileuse à maïs et une portée de jeunes cochons. Grâce à cet engin, nous éditions un petit journal quotidien, imprimé sur un simple format A3, plié, agrafé et distribué de la main à la main.

En fin d’après-midi, notre stand se transformait en bistrot. Nos lecteurs venaient récupérer et commenter notre gazette un verre de vin blanc dans une main et un bout de charcuterie dans l’autre.

Raconter ceci peut sembler dérisoire à l’heure où il est si simple de publier du contenu en ligne sur les réseaux sociaux. Mais à l’époque, Facebook en était à ses débuts et j’ignorais encore que cette expérience fondatrice portait en germe les raisons de mon futur engagement avec Heidi.news.


En 2005, j’ai quitté ce journal agricole pour d’autres horizons. Pendant dix ans, j’ai travaillé comme reporter freelance, notamment en Amérique Centrale et en Afrique. Et ces cinq dernières années, j’ai officié comme rédacteur en chef adjoint au journal Le Temps, à Genève puis à Lausanne.

Ce furent des expériences passionnantes. Mais je n’ai jamais retrouvé ce même sentiment d’une connexion aussi forte et puissante entre un média et ses lecteurs. Et c’est au fond ce que j’ai le plus à coeur de construire avec Heidi.news.

Ces quinze dernières années, le numérique a profondément transformé l’industrie des médias. Les journalistes ont perdu le monopole de l’information; ils sont devenus une voix parmi d’autres.

Internet et les réseaux sociaux auraient dû être un moyen formidable de rapprocher les journalistes de leurs lecteurs. Mais l’utilisation que beaucoup de médias en ont fait a surtout participé à distendre le lien. Les statistiques d’audience sont devenues le bûcher des vanités, alimentées par des titres racoleurs, comme le résume avec cruauté ce tweet d’un journaliste américain: «Trop d’éditeurs pensent qu’ils ont une audience, alors qu’ils n’ont en réalité que du trafic…»


Je suis persuadé qu’il faut revenir une promesse simple: pour mériter que des lecteurs paient un abonnement, un média doit être utile.

De quelle manière?

En écoutant ses lecteurs, leur expertise, leurs idées.

En ne gaspillant pas leur temps avec des articles creux et inutiles.

En respectant leur intelligence, en faisant le pari de la complexité plutôt que de la simplification manichéenne.

En leur donnant la parole.

En étant capable de reconnaître devant eux son ignorance — le fameux «je ne sais pas» que nous, journalistes, avons tant de mal à prononcer.

En sachant corriger ses erreurs.

En bousculant ses lecteurs et en les amenant à découvrir d’autres horizons et d’autres avis que les leurs.

En acceptant en retour d’être soi-même bousculé et surpris.

Voici ma conviction profonde.