«Il est rare qu’un rédacteur en chef vous dise: ne reviens pas avant d’avoir tout compris de ton sujet!»

par Serge Michel, rédacteur en chef de Heidi.news

Arnaud Robert et Camille Andres, premiers auteurs pour Heidi.news (Crédits photo: Ben Depp et Bontron&Co)

Heidi.news est un nouveau pure player basé à Genève et lancé au printemps 2019. Découvrez le projet et devenez Membre fondateur: heidi.news.


Avec Heidi.news, nous voulons miser sur le reportage au très long cours. Arnaud Robert et Camille Andres, les auteurs de nos premières «Explorations», vous racontent comment ils se sont lancés, l’un dans un tour du monde, l’autre dans le tour d’un village vaudois

Ces «Explorations» seront une des spécificités de Heidi.news.

Le principe est le suivant: chaque mois, nous lancerons un grand sujet qui sera publié à raison d’un épisode par semaine pendant six, douze ou dix-huit semaines. Et à la fin, nous publierons une revue imprimée sur ce thème et organiserons une conférence à laquelle participeront la ou le journaliste, les personnages-clés de son reportage, des invités spéciaux ainsi que vous, membres de Heidi.news!

Pourquoi publier ces grands récits par épisodes, à la manière d’une série Netflix? Au XIXe siècle, les journaux vibraient par la qualité de leurs feuilletons littéraires, auxquels s’adonnaient les plus grands auteurs, Balzac, Dumas, Dickens, Hugo. Quelques décennies plus tard, les grands reporters prennent le relais comme moteur principal de la presse. Dans le monde francophone, le plus célèbre, Albert Londres, faisait doubler les ventes du Petit Parisien quand, durant les années 1920, il rentrait de reportage et publiait ses textes en feuilletons de 20 ou 30 épisodes.

Dans les médias généralistes, en particulier francophones, le récit journalistique s’est pourtant standardisé et appauvri ces dernières années, dans sa taille, dans son style et son écriture, dans les ficelles qu’il utilise pour donner de la couleur locale alors qu’il aurait fallu passer plus de temps sur le terrain. Cela a ouvert la voie à des médias spécialisés dans le grand récit, comme la Revue XXI en France ou Reportagen en Suisse, qui s’inscrivent dans la tradition du New Yorker ou du Guardian avec ses Long reads.

Chez Heidi.news, nous voulons redonner à l’écriture son souffle et son élégance, pour le plaisir de la lecture et l’appétit de la découverte. Parmi nos premières «Explorations», l’une fait le tour du monde (avec la fameuse révolution des toilettes) et l’autre le tour d’un village du Pays d’Enhaut. Nous avons appelé ce sujet le «MBA des fromagers de l’Etivaz», parce que les paysans membres de cette coopérative ont fait tout juste, à l’instinct, sans suivre la méthode des business schools.

Je laisse les auteurs de ces deux reportages vous en parler!


La révolution des toilettes, par Arnaud Robert

Dans l’Etat indien du Gujarat, visite admirative de toilettes neuves par une cinquantaine de ministres de l’assainissement du monde entier. « Ah ils savent bâtir ces Indiens », murmure un haut fonctionnaire béninois Arnaud Robert

Je crois qu’on était à Arles, à regarder des photographies. On savait que c’était l’été parce que Serge Michel portait son chapeau de paille.

– Tu voudrais faire un grand feuilleton mondial sur le caca?
– Non, pas vraiment.
– Une boîte suisse de parfum a trouvé des molécules pour en éliminer l’odeur.
– Je pars où et quand?

En fait, il ne s’agissait pas vraiment de caca — pas seulement en tout cas — mais de toilettes. Et d’une révolution mondiale qui se trame en parallèle dans les deux pays les plus peuplés au monde, la Chine et l’Inde, mais aussi dans le cerveau de Bill Gates. En gros, ce que nous considérons comme l’indépassable horizon de la civilisation (une toilette à chasse qui débouche sur des égouts avec, tout au bout, une station d’épuration), tout cela est à la fois obsolète et dangereux.

Cela fait 25 ans que je fais ça. Raconter des histoires. Mais il est rare qu’on vous dise: ne reviens pas avant d’avoir tout compris de ton sujet!

Pour Heidi.news, je suis donc parti.

J’ai rencontré des ministres togolais dans un village indien qui photographiaient des latrines, une dame-pipi chinoise qui dormait à un mètre de son lieu de travail, un ingénieur sud-africain qui testait dans un bidonville les toilettes du futur.

A Pune, mecque indienne des innovations en matière d’assainissement, la compagnie TigerBio teste des vers de terre mangeur d’excréments pour traiter les eaux usées — Arnaud Robert

J’ai vu Bill Gates à Pékin et des doctorants en toilettes à Dübendorf. J’ai vu une jeune femme de Firmenich qui fait chaque mois le tour du monde pour sauver la planète, j’ai croisé et recroisé les membres du Toilet Board, dont le siège est à Genève et, dans une coopérative genevoise, j’ai vu des milliers de lombrics qui mangent les excréments des locataires.

Dans un monde qui se complexifie, il n’est pas déraisonnable de prendre un peu de temps pour comprendre. Je ne connaissais rien aux toilettes, sinon l’usage désinvolte qu’on en fait tous les jours. Je sais maintenant qu’elles sont un enjeu fondamental de développement, d’écologie, de recherche, de santé publique, de culture et d’argent.

Elle est moins pipi-caca qu’il n’y paraît, cette histoire. J’espère que je saurai vous la raconter!


Le MBA des fromagers de l’Etivaz

La famille Favre décore ses 46 vaches pour la désalpe du 30 septembre 2017 au dessus de l’Etivaz — Valentin Flauraud pour Keystone

C’était l’été dernier au café du Simplon, en-dessous de la gare de Lausanne. Je revenais d’un week-end à la montagne, j’avais rendez-vous avec Serge Michel pour qu’il m’explique les grandes lignes du média qu’il préparait. Il a parlé des «Flux» et des «Explorations». Il a donné quelques exemples. Et soudain, il a parlé de l’Etivaz. J’ai tout de suite compris que ce sujet était pour moi.

En Valais, j’étais allée voir mon frère qui passait une saison comme alpagiste à traire des vaches et brosser des fromages. Grâce à lui, j’avais entrevu cette vie si particulière, à la fois harassante et magnifique. Je n’avais jamais imaginé qu’un alpage pouvait être une île, un espace rude, idyllique, hors du temps. J’en revenais à chaque fois un peu différente.

Pour l’Etivaz, Heidi.news m’a laissé carte blanche.

Je suis partie sans idée précise, en exploration, justement. Pas de papier au format limité à rendre dans la journée, pas de vidéo à tourner en trois minutes.

Depuis septembre dernier, je parcours le Pays d’Enhaut plusieurs jours par mois. J’ai pu prendre le temps, laisser une rencontre me mener à la suivante, me perdre parfois. Ma seule boussole était de comprendre. Comprendre par quel génie économique ces paysans de montagne ont réussi à vendre leur fromage de Paris à Sidney en passant par Moscou. Comprendre leur vie, entre tracteur dernier cri et vêlages impromptus. Entrer, un peu, dans leur intimité: j’ai vu de la tristesse et des rires, des coeurs qui se sont ouverts.

Cette histoire s’est construite au fil des rencontres, avec des personnages étonnants. Elle s’écrit autrement que mes reportages précédents. Mis bout-à-bout, mes épisodes forment déjà presque un livre. Le vécu y tient une place importante, le leur, le mien. Je n’aurai peut-être pas toujours la distance critique que l’on nous enseigne dans les écoles de journalisme. Ce n’était pas le projet. Mais je vais tenter de vous raconter une histoire de paysans suisses partis à la conquête du monde et qui forcent aujourd’hui l’admiration des profs de business schools.