La Suisse romande a besoin d’un nouveau média de qualité, voici pourquoi

© Bontron & Co

Heidi.news sera lancé au printemps 2019. Voici quelques éléments sur la façon dont nous avons pensé ce nouveau média et les raisons pour lesquelles innover dans ce domaine et à Genève nous a paru absolument nécessaire. Par Serge Michel, rédacteur en chef.

Il est d’usage de compter chaque année le nombre de journalistes morts dans l’exercice de leur fonctions. Déjà soixante-trois en 2018, nous apprend Reporters sans frontières. Ces atteintes à la liberté d’expression sont intolérables, d’autant qu’un seul a eu droit à une vraie couverture médiatique, le saoudien Jamal Khashoggi. Mais à ma connaissance, personne ne compte le nombre de titres de presse ou de médias qui disparaissent, en Suisse ou ailleurs, alors que c’est un affaiblissement tout aussi évident du pluralisme. Faute de statistiques précises, il faut regarder autour de soi. En ce qui me concerne, la moitié des titres pour lesquels j’ai travaillé sont morts: le Journal de Genève, le Nouveau Quotidien et l’Hebdo. Parmi les autres, Le Temps a souffert d’importantes réductions d’effectifs alors que Le Figaro et Le Monde, que j’ai quitté au début de cette année pour lancer cette nouvelle aventure, se portent mieux. Mais tous trois ont connu des transformations qu’il était impossible d’imaginer lorsque j’ai commencé ce métier comme reporter freelance, l’année de la chute du mur de Berlin.

J’ai grandi dans un monde où les journaux étaient des institutions. Ils occupaient des bâtiments imposants, ils avaient des rotatives, parfois juste en-dessous de la rédaction comme au Journal de Genève. Ils avaient l’air éternels.

Que s’est-il passé?

Le passionnant rapport Post industrial journalism: adapting to the present, de l’Université de Columbia, propose une réponse paradoxale: ces trente dernières années, tous les acteurs de l’industrie de l’information ont gagné en liberté — sans que cela n’encourage forcément le journalisme de qualité.

Prenez les annonceurs. Longtemps, ils n’avaient pas d’autre choix que de payer (cher) les titres de presse pour faire passer leurs messages publicitaires ou leurs petites annonces. Aujourd’hui, grâce aux plateformes numériques, Google et Facebook surtout, ils ont gagné d’infinies possibilités pour atteindre leurs clients.

Les lecteurs formaient une audience passive, ils sont devenus des communautés actives

Ou alors prenez les journalistes. Pendant des décennies, ils ont été limités à un seul mode d’expression, le texte, le son ou l’image. Ils devaient convoyer un matériel encombrant (la machine à écrire Hermès de mes premiers reportages!) et butaient sur d’innombrables obstacles physiques allant d’une cabine téléphonique défectueuse à un billet d’avion au prix prohibitif. Aujourd’hui, ces journalistes, même s’ils sont nombreux à se montrer inquiets, voire défaitistes, n’ont jamais bénéficié d’une telle facilité à exercer leur métier ni d’un tel impact potentiel de leur travail. Remettez-vous devant un film classique au sujet du métier, comme All the president’s men avec Robert Redford and Dustin Hoffman, et voyez quels immenses avantages l’époque numérique actuelle aurait offerts aux deux investigateurs plongés dans des océans d’annuaires téléphoniques ou de fiches de la bibliothèque du Congrès!

Quant aux lecteurs, ce sont eux qui ont gagné le plus de liberté. Ils étaient une audience passive, ils sont devenus des communautés actives. Ils ont vu s’ouvrir mille sources nouvelles, gratuites ou payantes, dans la langue de leur choix, sur des supports aussi divers qu’un téléphone dans leur poche, un journal offert dans le tram ou une borne connectée dans la cuisine à qui l’on peut demander en sachant que la réponse sera précise et fraîche du jour: “Dis, Siri, qui a payé le voyage de Pierre Maudet à Abu Dhabi?”

Les grands groupes de presse ont investi partout, sauf dans le journalisme

Adieu le courrier des lecteurs, qui n’avait que très peu de chance d’être publié. Ils peuvent s’indigner sur Twitter, raconter leur vie sur Facebook et mettre en avant leurs compétences sur LinkedIn, tout en s’informant sur ces plateformes. Ils peuvent aussi, en une seconde, changer de statut: passer de lecteur à auteur, voire éditeur, avoir leurs propres lecteurs et possiblement du succès.

Pourquoi toutes ces libertés nouvelles n’ont-elles pas renforcé l’information de qualité, en particulier dans notre pays? Peut-être parce que les grands groupes suisses de presse ne sont plus des groupes suisses de presse. Ils ont investi partout, sauf dans le journalisme. Ils se sont massivement diversifiés en achetant des sites de e-commerce et ont développé leurs activités dans des dizaines de pays étrangers. Mais dans leur métier d’origine et leur pays d’origine, ils ont renoncé à toute activité de recherche et développement et à toute innovation éditoriale. Ils ont industrialisé l’information dans des rédactions où tout le monde est interchangeable et où la production est aussi rapide que pasteurisée. Ils ont privé la Suisse romande de centres de décision en matière de médias et ont perdu le lien charnel que leurs titres avaient avec leurs lecteurs.

Mais après tout, tant pis pour eux!

L’essentiel n’est pas là. Il est dans ce mot, liberté. Il est frappant que dans le rapport de Columbia, ce terme positif, freedom, explique des phénomènes largement perçus comme négatifs: bouleversement des modèles économiques, disparition de médias, multiplication des fausses nouvelles.

Face à la disparition de titres de presse, la seule chose à faire est d’en créer de nouveaux

Et pourtant, c’est bien de liberté dont il faut parler, et notamment de la liberté d’entreprendre et de la liberté de concevoir des projets qui ne ressemblent pas aux précédents. Ou de la liberté de prendre des risques et de lancer un média quand toute la profession affiche une triste mine. Car face à la disparition de titres de presse, la seule chose à faire est d’en créer de nouveaux, pour davantage de diversité et de qualité ainsi qu’une meilleure représentation culturelle et politique de la Suisse romande.

Heidi.news — titre souriant pour un projet ma foi très sérieux ! — sera de son époque : mobile, ouvert, utile, curieux. Dans quelques jours, je vous présenterai le projet, vous expliquerai nos choix et vous dirai comment vous pouvez y participer. Pour l’instant, j’aimerais vous exposer nos convictions, celles de l’équipe fondatrice qui planche sur ce nouveau média depuis des mois. Si vous partagez ces valeurs, vous pourrez aider à construire un nouveau média suisse à ambition internationale et devenir l’un des artisans de son succès.

Ce à quoi nous croyons:

  1. Le monde qui nous entoure est de plus en plus complexe. Il y aura donc besoin de toujours davantage de bon journalisme pour le rendre intelligible et pour donner aux citoyens de quoi fonder leurs décisions.
  2. Seule compte l’information de qualité. Celle qui rapporte des faits justes et vérifiés, mis dans leur contexte. Celle qui éclaire, celle qui défriche, celle qui dérange. Celle qui exige de s’affranchir des fausses contraintes de la vitesse et de l’immédiat pour prendre du recul.
  3. Cette information a un prix, lequel doit être payé en grande partie par le lecteur. Sinon, c’est le lecteur qui se retrouve vendu comme marchandise aux annonceurs, aux influenceurs et aux géants comme Facebook ou Google par des sites obligés de “faire du clic”.
  4. Certains médias, face aux difficultés économiques, ont mordu la ligne qui jadis séparait l’information de la communication. Erreur fatale! C’est justement dans les moments difficiles qu’il ne faut rien lâcher de l’éthique et de la déontologie. Le premier principe du journalisme reste de servir les intérêts du citoyen.
  5. Des patrons, des hommes et des femmes politiques affirment pouvoir désormais se passer des médias et s’adresser directement à leur public grâce aux réseaux sociaux. Peut-être. Mais rien ne remplace le bon journalisme pour raconter le monde qui nous entoure, pour représenter l’intérêt public et pour mener une activité aussi triviale que la recherche de la vérité.
  6. Le bon journalisme restera de l’artisanat, pas de l’industrie. Bien sûr, un artisanat du XXIe siècle, agile et technologique. Comme dans le sport, la recherche ou la culture, il faut dans les rédactions des talents et des caractères.
  7. Il fut une époque où les journalistes étaient toujours en mouvement et pouvaient ainsi raconter le monde à des lecteurs immobiles. Désormais, c’est presque le contraire. Les médias ont fermé des bureaux de correspondants et raréfié les envoyés spéciaux. Une bonne partie de la profession fait du “desk”, c’est-à-dire du journalisme assis, scotché à l’écran. Les lecteurs, eux, étudient à l’étranger, travaillent parfois sur deux continents. Alors comment redonner de l’intérêt, de la pertinence à l’information? En renvoyant des journalistes sur le terrain mais aussi en leur demandant davantage de modestie, afin d’être à l’écoute des compétences et des connaissances de leurs lecteurs.
  8. Seuls des médias économiquement sains et indépendants peuvent faire prospérer du bon journalisme. Et il est sain qu’un média basé en Suisse romande ait des investisseurs locaux.
  9. Imaginez une région connue dans le monde entier pour ses apports à la paix et au développement, une région qui est un creuset d’idées et d’innovation après avoir été un carrefour des Lumières, où se concentrent d’importants pouvoirs financiers et diplomatiques, scientifiques et technologiques mais que les grands médias auraient désertée ou qu’ils traiteraient de loin… C’est aberrant et c’est pourtant le cas de la région lémanique et de Genève. Heidi.news sera basé à Genève, sans aucun chauvinisme local et couvrira avec la même énergie la région lémanique, la Suisse et le monde.

Serge Michel, co-fondateur et rédacteur en chef, Heidi.news