Le journalisme peut-il sauver le monde?

par Serge Michel, rédacteur en chef

Légende et crédit: Village de Abreha We Atsbeha en Ethiopie — Emeline Wuilbercq

Heidi.news est un nouveau pure player basé à Genève et lancé au printemps 2019. Découvrez le projet et devenez Membre fondateur: heidi.news.


A quoi servent les médias? Certains tentent de se réformer pour éclairer la voie des solutions plutôt que de régner par la peur.

Que faites-vous, chères lectrices, chers lecteurs, quand les médias vous assomment de mauvaises nouvelles, de drames, de faits divers sanglants et de situations désespérées? Bien souvent, vous éteignez le poste, vous fermez le journal.

Les chaînes d’info en continu, les tabloïds, la presse gratuite et d’autres appliquent une bonne vieille recette: «If it bleeds, it leads». Si ça saigne, ça fait la Une. Une recette qui ne fonctionne plus comme avant. En 2017, une étude de l’institut Reuters montrait que 48 % des gens qui avaient cessé de suivre l’actualité (ils sont nombreux!) l’avaient fait parce qu’elle les mettait de mauvaise humeur, et 27 % en disant: «de toute façon, qu’est-ce que je peux y faire?»

La nouveauté, c’est que «If it bleeds, it leads» a aussi fini par écœurer certains journalistes. La semaine dernière, nous étions 500 à Genève, venus de 50 pays différents, à chercher une autre voie. La conférence annuelle du journalisme constructif s’est tenue à l’Institut de Hautes études internationales et du développement (IHEID).

«Le bombardement constant de mauvaises nouvelles crée de la peur, de la méfiance et de l’apathie. Cela prépare le terrain du populisme et fait le lit des fake news», estime Ulrik Haagerup, ancien patron de la télévision danoise. Il a fondé le Constructive Institute, pour «changer le journalisme».

C’est un responsable du Guardian qui le dit: «le journalisme de news est devenu l’art de chercher des nuages un jour de grand soleil». Mark Rice-Oxley sait de quoi il parle. Il a récemment lancé le projet The Upside pour raconter autre chose que les trains qui n’arrivent pas à l’heure. «C’est plus facile d’écrire un bon papier sur un tremblement de terre que sur le fait que la pauvreté a été divisée par deux dans les pays en voie de développement ces 50 dernières années».

Constructif, le journalisme?

Pour ma part, je préfère l’expression «journalisme de solution». Ce n’est pas la gazette des bonnes nouvelles. Cela consiste à mener une enquête rigoureuse sur les façons de répondre à un problème au lieu (ou en plus) de seulement décrire le problème.

Je vous donne un exemple de l’époque où je dirigeais Le Monde Afrique. Sur la sécheresse en Éthiopie, on me proposait à l’été 2016 un reportage sur les champs asséchés où plus rien ne pousse, sur le bétail qui meurt et les paysans contraints à l’exode. Mais ce reportage, même s’il allait être très bien écrit et rassembler des témoignages poignants, avait toutes les chances de passer inaperçu.

Alors j’ai plutôt envoyé ma correspondante dans le village de Abreha We Atsbeha, au nord du pays, dont j’avais entendu parler dans une conférence de la Fondation Initiatives et Changement à Caux, au-dessus de Montreux. Après des années durant lesquelles ses 5000 habitants n’ont survécu que grâce à l’aide alimentaire, le village réussissait, avec des méthodes simples et beaucoup de travail, notamment pour retenir l’eau des maigres pluies (voir la photo, © Emeline Wuilbercq), à vaincre la sécheresse. Ce texte-là a fait sensation. Il fut le plus partagé, le plus commenté, le plus lu du site du Monde pendant plusieurs jours.

Et pourtant, j’ai dû pratiquer au Monde ce journalisme de solutions avec une certaine discrétion. Parce qu’au sein de la profession, les résistances sont encore fortes. Beaucoup voient cette aspiration à un journalisme plusconstructif, soutenu d’ailleurs par certains grands philanthropes, comme un dévoiement, un journalisme de complaisance. «Ce n’est pas Bill Gates qui va m’apprendre mon métier», m’a répondu un jour l’une de mes collaboratrices en refusant d’envisager son sujet sous l’angle des solutions.

Pour moi, le journalisme de solutions est une des solutions pour le journalisme. Nous l’adopterons chez Heidi.news dès le début! Ce sera davantage de travail: chercher les pistes pour résoudre un problème prend plus de temps que de s’offusquer de l’existence de ce problème…

Mais cet effort est indispensable. Enquêter sur les solutions, c’est lutter contre le défaitisme, c’est permettre l’engagement et l’action, donner une prise pour changer les choses. C’est aussi ouvrir le dialogue avec les lectrices et les lecteurs qui, davantage que les journalistes, savent, pour un problème donné, quelles solutions fonctionnent et quelles solutions ne fonctionnent pas.