À chaque respiration, les Parisiens inhalent 100 000 particules fines. Depuis un an, la lutte contre la pollution atmosphérique s’active, s’organise et rassemble. Des sentinelles se battent pour offrir aux Franciliens un air meilleur. Chronologie d’une année de combat.

Une enquête réalisée par Benjamin Airey, Juliette Charles, Diane Maffre, Johanna Pelerin (École nationale supérieure des Mines de Paris), Olivier Goavec, Aziz Mounkaila (Université Paris-Dauphine), Jacques-Alexandre Essosso et Hélène Sergent (Institut Pratique du Journalisme de Paris-Dauphine)


5 mars 2014

Une semaine alarmante


Sous le brouillard, la Capitale. Mercredi 5 mars, Paris connaît un nouveau pic de pollution, plus long et plus intense que les précédents. Airparif, l’observatoire en charge de la mesure de la qualité de l’air en région parisienne alerte les pouvoirs publics. En quelques jours, les concentrations de particules fines, d’azote et de dioxyde d’azote dépassent largement les seuils réglementaires.

Paris vit alors au rythme des élections municipales. Anne Hidalgo, la candidate PS, a fait de la lutte contre la pollution de l’air, l’un de ses principaux sujets de campagne. Ses concurrents s’emparent alors de cette problématique. L’impact des polluants sur la santé des Parisiens et des Parisiennes devient un enjeu électoral.

Loin des préoccupations politiciennes, l’association Ecologie Sans Frontières (ESF) va profiter de ce pic de pollution pour mener une bataille juridique retentissante.


11 mars 2014

La plainte tonitruante

©BrunoLevy


Il aura fallu huit mois de préparation. Le 11 mars, ESF dépose une plainte contre X au pôle de santé publique du parquet de Paris pour « mise en danger de la vie d’autrui ». L’organisme, représenté par Nadir Saïfi, son vice-président, et Maître François Lafforgue, son avocat, bénéficie du soutien de l’association Respire.

En déposant plainte au pénal, ESF veut marquer les esprits. Au lendemain de cette action, Nadir Saïfi enchaîne les interventions médiatiques. Croisé dans les couloirs du Sénat, l’attaché parlementaire de Leila Aïchi, est confiant :

« Cela fait plus de quinze ans que l’on est dans ce domaine, explique-t-il. On s’est rendu compte que les lobbys étaient extrêmement puissants. Le seul moyen qu’on a trouvé pour influer, c’est l’action juridique. La plainte contre X, c’est la reine des plaintes »

Pour François Lafforgue, avocat spécialiste des litiges environnementaux, les conséquences de la plainte ont été immédiates :

Cette procédure présente un avantage pour l’association : elle ne nomme pas directement les responsables. « On sait d’où viennent les sources d’émissions, on sait qu’il y a des incidences sanitaires, puisqu’il y a des études scientifiques, on sait qu’il y a des réglementations qui ne sont pas appliquées, confie Sébastien Vray. Avec la plainte contre X, c’est à l’avocat général et au procureur de mener l’enquête et de déterminer les responsables ». Pour cela, les gendarmes de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (Oclaesp) auditionneront certains acteurs politiques, associatifs et industriels.

S’il semble impossible d’établir un lien direct entre la plainte d’ESF et la réaction des autorités, au sommet de l’État, l’impact du pic de pollution est pris au sérieux.


17 mars 2014

Le casse-tête de la circulation alternée


5h30. La circulation alternée débute dans les rues franciliennes. Ce lundi 17 mars 2014, seules les voitures dotées d’une plaque d’immatriculation impaire peuvent rouler. Les poids lourds et les véhicules légers sont interdits à la circulation. C’est la deuxième fois que la préfecture a recours à cette restriction. Le 1er octobre 1997, la circulation alternée avait été mise en place pour lutter contre un pic de pollution au dioxyde d’azote.

Pour faciliter l’instauration de cette mesure, la gratuité des transports a été décrétée. A minuit, le dispositif prendra fin et ne sera pas reconduit. David Belliard, conseiller de Paris (EELV) du XI arrondissement, salue l’opération mais reconnaît des lourdeurs administratives dans sa mise en place.

L’arrêté du 7 juillet 2014 va notamment alléger ces lourdeurs administratives.


7 juillet 2014

Après l’action, la réglementation


Au début de l’été, un arrêté inter-préfectoral « relatif à la procédure d’information-recommandation et d’alerte du public en cas d’épisode de pollution en région d’Ile-de-France » est instauré en toute discrétion. Les vingt-trois articles du texte définissent, entre autres, les polluants visés et les seuils d’alerte à mettre en place.

La mise en place de la circulation alternée est complétée. Les contrôles des véhicules sont renforcés pour s’assurer de leur conformité en matière d’émissions.

Assez rare pour le noter, l’arrêté inter-préfectoral s’est retrouvé sur les réseaux sociaux. Christophe Najdovski, adjoint à la Mairie de Paris en charge des transports a dédouané l’équipe Hidalgo. En réponse à un tweet offensif de l’association Les Amis de la Terre, l’écologiste a rappelé qu’en cas de pic de pollution, seul le préfet a le pouvoir d’agir.

Réglementation et sensibilisation vont de pair pour lutter contre l’inertie dénoncée par certains. Dans cette optique, des associations environnementales ont entrepris des actions à destination des citoyens.


14 octobre 2014

Université Greenpride : place aux citoyens


Quatre mois, après le pic de pollution, le résultat de l’enquête préliminaire se fait toujours attendre. « Il était attendu pour septembre, il arrivera surement courant octobre ou novembre. Actuellement, ils auditionnent des civils et des gens de la société civile ». En attendant des avancées sur le terrain judiciaire, l’association poursuit son engagement militant.

Le 14 octobre, Respire lance un cycle de dix conférences consacrées à l’air, aux côtés de l’association Greenpride, dans les grandes écoles d’Île-de-France. « La mesure de l’air : et après ?», « Métropoles : quelles opportunités pour améliorer la qualité de l’air », « Le travail, c’est la santé ? « Exposition des travailleurs à la pollution de l’air »… Cette thématique écologique est abordée sous différents angles. L’objectif : répondre aux questions des citoyens et sensibiliser les jeunes générations.

L’initiative est à saluer mais peine toutefois à attirer les foules. Lors de la première conférence, « La chimie au service de la qualité de l’air », une poignée d’étudiants a fait le déplacement. Dans la salle, on compte quelques curieux mais surtout des citoyens déjà sensibles à la cause environnementale. Un détail pour Sébastien Vray, qui considère que « les mentalités des gens sont prêtes à changer ».

Saisir les instances judiciaires ou convaincre l’opinion publique, les modes d’action se diversifient au fil des mois. Très vite, le lobbying apparaît, lui aussi, comme un outil efficace dans la lutte contre la pollution de l’air.


20 octobre 2014

Think tank : le troisième souffle


Lancé en 2014, le think tank « la Fabrique écologique » vise à « promouvoir l’écologie et le développement durable sur la base de propositions pragmatiques et concrètes ». L’organisme s’articule autour de plusieurs groupes de travail. Ces réunions composées d’experts et d’acteurs d’un secteur particulier concentrent leurs efforts sur la rédaction d’une note.

L’avocat Stéphane Illouz préside le groupe de travail intitulé « La pollution de l’air en région parisienne : quelles mesures pour mieux respirer ? ». Personnalités de la ville de Paris, du secrétariat d’état aux transports, cadres de Renault ou encore représentants d’Airparif planchent une fois par mois sur des solutions à apporter pour améliorer la qualité de l’air.

La charge de travail s’est vite accumulée. À tel point que la publication de la note, initialement prévue pour avril 2015, a finalement été décalée. Près d’un mois après la création de ce groupe de travail, le débat autour de la pollution de l’air est relancé en une du journal Le Monde.


24 novembre 2014

L’air à la Une


L’étude a de quoi faire frémir. D’après le Centre National de Recherche Scientifique (CNRS) :

« Le 13 décembre 2013, les rues de Paris étaient aussi polluées qu’une pièce de 20 mètres carrés occupée par huit fumeurs ».

Ces mesures de pollution ont été rendues possibles grâce au ballon Générali du parc André Citroën. L’installation embarque avec elle un appareil de mesure, le LOAC, développé par l’institut scientifique. Dans l’article, les journalistes expliquent que le 13 décembre, l’outil de mesure a enregistré six millions de particules très fines par litre d’air. Soit trente fois plus que la normale.

Informer mais ne pas alarmer. Les scientifiques à l’origine de l’étude ont organisé, dans la foulée, une conférence de presse pour expliquer leur démarche : « Nous menons ces études en altitude justement pour savoir quelle est l’évolution moyenne des concentrations et de la nature des particules avec l’altitude ».

Cette agitation médiatique remet au cœur du débat la question de la pollution atmosphérique à Paris. Dans les locaux de l’Hôtel de Ville, la thématique mobilise l’équipe municipale. 2015 doit être une année charnière.


9 février 2015

Anne Hidalgo met Paris au vert


Au conseil de Paris, Anne Hidalgo a fait l’unanimité. L’édile vient de présenter son plan antipollution, particulièrement attendu par ses alliés écologistes. Avec ce projet, la capitale se dote de sa zone à basse émission. Pour atteindre cet objectif, des restrictions s’imposent. À partir du 1er juillet 2015, les véhicules, poids lourds et autocars de plus de 14 ans ne pourront plus circuler à Paris.

L’année suivante, cette mesure concernera les voitures de particuliers et les utilitaires de plus de 20 ans. La maire entend également doubler le nombre de kilomètres de voies cyclables par rapport à la précédente mandature. Une mesure nécessaire face à l’augmentation de la pratique du vélo. Depuis 2001, le nombre de ses adeptes a doublé à Paris.

Le même jour, Valérie Pécresse, la députée des Yvelines (UMP) a fermement critiqué le projet d’Anne Hidalgo dans les colonnes du Figaro. Pour l’élue, « Paris se sanctuarise et est dans une logique de brimade du conducteur francilien ». L’association 40 millions d’automobilistes a lancé dans la foulée l’opération « Rembourse ma bagnole ». L’organisme dénonce une politique menée au détriment des propriétaires de voitures diesel.

Au Conseil de Paris, David Belliard fait partie des élus convaincus par la maire. L’élu du XIe arrondissement ne regrette pas son choix.

Si Anne Hidalgo a respecté son engagement de campagne, ce plan anti-pollution n’est qu’une étape dans la lutte contre la pollution atmosphérique. À la Fabrique Écologique, on peaufine la suivante.


17 février 2015

Une note, beaucoup d’ambition


À la Fabrique écologique, on applaudit des deux mains les propositions de la Maire de Paris. Le plan d’Anne Hidalgo est encourageant pour les travaux du groupe de Stéphane Illouz. Quatre grandes propositions se dessinent et doivent être validées. Le 30 juin, le président du groupe, Stéphane Illouz, communiquera le document lors d’une réunion de présentation publique.

« Nous allons rencontrer les grands décideurs — qu’ils soient parlementaires, dans l’exécutif, ou dans les collectivités locales — pour leur exposer nos propositions et leur montrer l’intérêt de les mettre en place. » L’avocat espère que sa note de travail sera prise en compte.

« Nos mesures ne sont pas spécifiquement françaises, elles ont vocation à être adoptées dans d’autres pays. » Dans le viseur de l’avocat, la conférence Paris Climat 2015 qui mobilisera les décideurs internationaux autour des questions climatiques.


11 mars 2015

Et après ?


Il y a un an, Nadir Saïfi posait devant les photographes, la mine ravie. Lors de notre dernière rencontre, à la fin du mois de février, le vice-président d’ESF, ne cachait pas sa déception. Pour lui, le combat est pourtant loin d’être perdu. Pour « célébrer » le dépôt de la plainte et dénoncer l’inertie de la justice, l’association prévoit la tenue d’une grande conférence de presse.

Car le bilan des investigations ne présage rien de bon. Le procureur et le gendarme en charge de l’enquête préliminaire ont été remplacés à la fin de l’année 2014.

De son coté, Sébastien Vray, président de Respire, envisage de se constituer partie civile avec d’autres ONG et de demander la nomination d’un juge d’instruction courant 2015.

Malgré ce constat plutôt décevant, les paroles de Sébastien Vray sur l’avenir de la lutte contre la pollution de l’air à Paris laissent entrevoir un réel espoir :

« Notre vision de l’avenir est très belle ! Hidalgo se positionne clairement sur la qualité de l’air et met la santé avant toute autre considération (…) la capitale va peut-être reprendre une petite bouffée d’air, très prochainement. »

David Belliard, conseiller de Paris (EELV) du XIe arrondissement, insiste sur le changement et la transformation des mentalités : « les gens utilisent moins leurs voitures, le nombre de cyclistes augmente. Il y a une transformation dans la manière de vivre la ville ».

L’avenir de la qualité de l’air à Paris se joue maintenant. Les textes évoluent et les actions se concrétisent. La sensibilisation et l’information sont au cœur des débats. Une petite éclaircie dans le ciel de Paris.


Ce projet a été réalisé dans le cadre du projet “ProPO sur l’environnement: Production de Petits Objets multimédia sur une controverse environnementale” de PSL au cours de l’année 2014–2015

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