Mort aux vaches, mort aux condés…

Mort aux vaches, mort aux condés…, cet air ne me quitte plus depuis la mort de Schultz. Putain, 53 ans, ce n’est pas trop en demander, tout de même.

Dans le tourbillon qui m’entoure, la nouvelle m’a sonné, je me suis arrêté de courir. À droite, à gauche, tout a changé, le marathon a été long jusqu’ici, j’ai avancé sans trop me retourner. Je suis passé maître dans la discipline du coureur de fond, je n’ai jamais cherché la performance et encore moins à mener le peloton, non, je cours droit devant, par habitude.

Je ne le connaissais pas Schultz, enfin pas intimement, c’était plutôt un copain de route, comme pour beaucoup d’autres. Il était le curseur sur ma route toute tracée, une grande gueule anarcho-punk qui se rappelait à moi lorsque, de temps à autre, je daignais jeter un œil dans le rétroviseur.

Et les souvenirs affluent, les promesses se sont envolées, les rêves aussi, merde, je n’ai de comptes à rendre à personne, l’important n’est-il pas de tenir la distance ? Après le top départ, combien se sont oubliés ? Fini les attitudes, l’heure est à la cohérence, aux compromissions excusables, bouffer du bitume à longueur de journée, n’efface pas les regrets, il les modèle en de vagues silhouettes plus ou moins palpables. Et j’ai perdu le sens du toucher.

Tant de choses sont encore à accomplir, le chronomètre tourne, les aiguilles s’affolent, je ne vois pas la ligne d’arrivée et c’est tant mieux. Je n’ai pas de remords, car au fond de moi rien n’a changé, juste que je ne m’écoute qu’entre deux respirations. Remarque, je respire, c’est déjà ça, il ne faut pas trop en demander, des fois que la disqualification me pend au nez, ce serait dommage, tout ça pour en arriver là.

Alors je trace droit devant, pas comme un chien sur sa balle lancée, non plutôt comme un déserteur, la peur au ventre, les tripes à l’air, histoire d’attirer la gangrène, de jouer avec le feu et de sentir encore un peu le sang gicler dans mes veines. Pour moi aussi, le compteur marque 53 ans et mon couloir à la corde n’est pas pire qu’un autre.

Foulées après foulées, je gratte des centièmes, parfois même des millièmes, une vraie peau de chagrin cette foutue course et dire que je n’ai jamais eu d’entraîneur, si cela avait été le cas j’aurais appris à m’économiser, à en garder sous le pied, comme ils disent. La fuite en avant est un passage de relais comme un autre, c’est ainsi, à chaque coureur son handicap, je fais avec, tu fais avec…

Le souffle me manque pour regarder la performance des autres concurrents, car somme toute, il s’agit bien ici de compétition et peu importe les couleurs pour lesquelles chacun s’épuise. Mon dossard est noir, il le sera toujours, il flotte au grand mat d’un vaisseau trésor de guerre, perdu sur des mers chaudes et malgré tout je suis et serai toujours un enfant de Cayenne !

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