L’expérience Tinder qui fait mal, ou les dégâts du racisme ordinaire.

Si vous n’avez jamais entendu parler de Tinder c’est soit que vous êtes en couple depuis plus de cinq ans et que tout ce qui est “apps” c’est pas trop votre truc, soit que vous habitez sur Mars. En deux mots, Tinder est une app qui a révolutionné les rencontres en ligne avec l’objectif de les rendre plus humaines et d’encourager un maximum de rencontres spirituelles.

Non, je déconne … Tinder joue sur notre côté le plus animal en donnant l’impression que trouver un partenaire c’est comme choisir une boîte de céréales au supermarché. L’application permet à ses utilisateurs de balayer leur écran (swiper) à droite ou à gauche pour décider s’ils aiment ou pas les photos de la personne qui leur est proposée. C’est facile à utiliser, assez drôle, un peu malsain et très addictif.

J’étais en vacances à Toulouse dans le sud de la France avec ma famille pour le 90e anniversaire de ma grand-mère. J’y passais presque une semaine, et qui dit vacances en famille, dit temps morts. Du coup, pendant que j’essayais de faire des efforts surhumains pour ne pas répondre aux mails du boulot, mon frère s’étouffait de rire en me montrant les extraits de ses messages sur Tinder. C’était assez drôle. Ce qui était encore plus marrant c’était les fausses photos de beau gosse qu’il avait choisi sur son profil, entre faux air désinvolte et vrai pause travaillée.

Je me suis demandé ce qui se passerait si au lieu d’utiliser des photos triées sur le volet, les gens avaient des vraies photos à leur image. Si au lieu de mettre une des milles photos de mon mariage, je mettais celle prise par ma mère où on voit ma calvitie, mon gros nez et le trou dans mon jean sur la même photo. Si au lieu de mettre la fausse photo où je fais du vtt, j’en mettais une prise devant mon ordinateur au boulot. À force de me poser la question, je me suis dit qu’il n’y avait pas de meilleur moyen de savoir que de le tester ! Et vu que j’avais rien à perdre, ça serait ma première expérience sur Tinder.

Seul au monde…

Quand un utilisateur swipe à droite sur un profil qui lui est présenté, c’est enregistré comme un “like” par Tinder. Si deux personnes swipent à droite sur leur profil respectifs, ils “matchent” et peuvent commencer à “chatter”. Tinder a aussi un algorithme assez compliqué pour décider à combien de personnes l’application va proposer ton profil. En gros, plus tu utilises l’application, plus ton profil sera vu. Le problème c’est que les Likes de Tinder ne sont pas publics. Par défaut, quand on fait défiler les profils, on ne sait pas lequel a swipé à droite sur notre profil. Sauf si… on passe à la caisse et achète un profil Gold. Cet article m’a donc coûté trente dollars…

J’ai donc créé un profil Tinder avec des photos tout à fait banales et réalistes, j’ai swipé à droite sans discernement les 50 premiers profils qui m’étaient proposés et ai attendu 12 heures pour voir le résultat.

Au bout de 12 heures, je n’avais eu aucun like. Quelle tristesse. Le monde était-il donc vraiment si superficiel ? Piqué, j’ai changé ma sélection en mettant des vraies photos de winner. Du pur superficiel fait sur mesure pour Tinder. Elles racontaient à quel point j’étais beau gosse, pilote et toujours sympa. Ça m’a pris deux heures. J’ai ensuite swipé cinquante fois et suis allé dormir. Rendez-vous dans 12 heures.

Le lendemain matin… toujours zéro like.

Ok, c’était surement parce que c’était la nuit : bien sûr, les gens avaient mieux à faire que de passer leur temps sur Tinder après 21h… J’ai re-swipé cinquante fois mais j’avoue que cette fois j’ouvrais quand même l’application toutes les deux heures pour compter mes likes.

Au bout des douze heures, j’avais reçu en tout et pour tout… zéro like.

J’avais un peu tourné autour de Tinder quelques années avant, pendant que j’habitais au Pays-Bas et je ne me rappelais pas d’avoir été aussi peu populaire. J’ai répété l’opération plusieurs fois jusqu’à la fin de mes vacances. Au bout de trois jours et demi, et plus de 250 swipes, je n’avais obtenu qu’un like. Un seul. Sur toutes les fois où mon profil s’était affiché sur les écrans des toulousaines de Tinder, une seule s’était dit “bah… pourquoi pas”. Quelle misère !

Pendant ce temps, mon frère avait évidemment collectionné une liste de matchs plus longue que 20 fois la taille de son écran et avait plus de conversations en cours que je ne n’ai d’emails non-lus. Pendant ce temps, trop sympa, Alice essayait de minimiser le truc à coup de “mais non, c’est pas grave, c’est qu’une app stupide”. “Peut-être qu’il y a un bug ?”.

Un bug ? Un bug ! (Première étape du deuil : le déni). J’ai commencé à chercher des articles en ligne qui parlaient d’éventuels problèmes techniques, mais comme je pouvais m’y attendre pour une app qui vaut 1.6 milliards de dollars — rien. Juste une montagne de forums où des gens s’échangeaient des conseils pour recevoir leur premier match. Pas franchement rassurant.

C’est vrai que mon frère a une classe infinie, est musicien et a le sex appeal de Mick Jagger, mais quand même, ce n’était pas censé autant se voir sur les photos ! En plus, on se ressemble quand même assez pour que je reçoive un pourcentage non nul de royalties. Bref, il était midi, mon avion décollait dans cinq heures, et j’avais perdu mon amour propre (et pas mal de temps) à Toulouse. Il fallait que je passe à autre chose. J’ai supprimé mon compte Tinder et suis allé déjeuner avec ma grand-mère.

Yanis et moi

La condition impossible de l’assimilation

Entre les tomates farcies et le fromage, je me suis remis à me demander ce qu’il y avait de SI différent entre mon frère et moi, et entre ce fiasco et mon expérience sur Tinder aux Pays-Bas quatre ans auparavant.

1- j’étais à Toulouse et pas aux Pays Bas, et 2- j’étais moi, Hicham et pas Yanis. Super utile.

Puis une idée folle m’a traversé l’esprit. Il y avait une « variable » qui n’avait changé dans aucune des expériences que j’avais faite : mon prénom ! 1 — aux Pays Bas personne n’avait d’association particulière avec “Hicham”. 2 — Yanis c’est pas un prénom maghrébin classique.

Après le dessert je me suis précipité vers mon téléphone et ai créé un nouveau compte Tinder dans lequel j’ai repris exactement les mêmes photos, dans le même ordre, mais où j’ai choisi « Michael » comme prénom. Pourquoi Michael ? Je sais pas. C’est passe-partout, et je n’ai pas une tête de Charles ou de Jean-Baptiste. Comme pour l’expérience précédente, j’ai swipé à droite les cinquante premiers profils, sans discernement. Avant même de pouvoir arriver à la fin des cinquante swipes, j’avais déjà un match.

Avant que mon avion décolle, 5 heures plus tard, j’avais 18 likes, dont 3 matchs. J’ai bloqué ma localisation à Toulouse (une autre joie du profil Gold) et ai continué à swipé une dizaine de fois par jours.

À mon retour à San Francisco, une semaine plus tard, j’avais reçu plus de 250 likes, dont une vingtaine de matchs.

Les dégâts du racisme ordinaire

Cette expérience est particulièrement adaptée à Tinder pour deux raisons. D’abord, l’application collecte une quantité impressionnante de données statistiques, qu’elle utilise pour améliorer ses algorithmes. Le Profil Gold donne accès à une de ces données — le nombre de likes. Ensuite, Tinder joue très fortement sur le comportement instinctif de ses utilisateurs : il y a une profusion de choix, elle a un côté voyeur et permet aux utilisateurs de rester cachés, sans jamais révéler leur comportement. Cachés derrière leur écran, rien ne retient les relents racistes ou les préjugés de ses utilisateurs, et leur expression n’entraîne aucune conséquence.

Je n’étais pas le premier à tenter une expérience comme celle-ci sur Tinder. Plusieurs études ont par exemple mis en évidence que les femmes noirs américaines reçoivent le moins de “likes” sur l’application alors que les hommes blancs ont le taux de “likes” le plus élevé. Mais entre “attirance sélective” et racisme il y a un pas que je ne suis pas prêt à franchir.

En faisant abstraction des apparences et en se focalisant sur la partie la plus impersonnelle de l’identité — le prénom, cette expérience met en avant de manière assez claire le préjugé que peuvent avoir certaines femmes — dans ce cas Toulousaines — envers les maghrébins. Peu importe que j’aie un air sympa et qu’aucune de mes photos ne colle avec le stéréotype du maghrébin, le fait que je m’appelle Hicham semble suffire à faire remonter un apriori négatif dont je ne peux qu’imaginer l’impact lorsqu’il est vécu au quotidien et en personne.

Au pays-bas, une femme que j’avais invité à aller boire un verre a reçu un coup de fil en fin de soirée. J’ai compris que c’était sa mère et lui ai demandé si tout allait bien. Elle m’a répondu : “C’était ma mère, elle voulait s’assurer que j’allais bien parce que je lui ai dit que tu étais marocain”.

Au-delà de Tinder, il est important de garder à l’esprit combien il est difficile pour les maghrébins en France de se battre au quotidien contre les préjugés racistes des recruteurs pour un job, des proprios pour un appart et de tous ceux qui, comme sur Tinder, se cachent derrière le confort de décisions prises en privé pour éliminer des candidats à cause de leur prénom arabe ou d’un faciès trop “typé” — une expression tellement répandue dans le langage courant qu’on n’en perçoit plus le contenu raciste.

La partie la plus triste de cette expérience vient peut-être de la conversation que j’ai eu avec Mina, une des femmes avec laquelle j’ai matché. C’était une des rares maghrébines que j’avais vu sur Tinder et j’étais curieux de voir ce qu’elle pensait de mon expérience. Mais Mina est aussi un prénom germanique, du coup je lui ai demandé si elle était maghrébine.

“Oui” elle me répond, “mais je m’appelle pas Mina. C’est Yasmina mon vrai prénom, je suis algérienne. J’ai pas envie que ça se voit sur mon profil. Ça fait peur aux gens.” Incroyable. Je n’étais donc pas le seul à jouer à ce jeu, et avais du coup beaucoup moins peur de me faire lyncher en lui disant que moi aussi j’utilisais un faux prénom…

“Non ça ne me surprend pas trop, je comprends, c’est assez normal.” elle me répond. “Mais marocain encore ça fait exotique, algérien ça fait terroriste. Et puis entre les fétichistes et les racistes… au final je pense qu’on devrait rester sur mektoube.fr. D’ailleurs, ils m’énervent aussi les français clichés” elle dit en rigolant. “Mais bon si ça peut te rassurer je t’aurais liké même si tu t’appelais Hicham, tes photos étaient chouettes.”

“Et si je m’appelais Mohammed?”

“Pas sûr, faut pas pousser quand même”


Merci Alice Henry de m’avoir laissé faire l’expérience et Vix Jensen-Collins pour la relecture !