Gilles Deleuze dialogue avec Véloce

Hindelstark
May 31, 2018 · 4 min read

« Nous n’étions que deux, mais ce qui comptait pour nous, c’était moins de travailler ensemble, que ce fait étrange de travailler entre les deux. On cessait d’être “auteur”. Et cet entre-les-deux renvoyait à d’autres gens, différents d’un côté et de l’autre. Le désert croissait, mais en se peuplant davantage. » — Gilles Deleuze, Dialogues

Dans un texte récent aux accents freudiens, La vie réelle de nos reflets, Véloce s’attaque aux réseaux sociaux, et notamment à la fonction névrotique des profils, opérants une falsification toujours synonyme de glissement généralisé de l’être à l’avoir puis de l’avoir au paraître, propre à la phase présente de l’occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l’économie. Profil… Mur… Miroir… Trou noir… Fin anticipateur du devenir cybernétique de nos sociétés, Gilles Deleuze, dès 1977, entamait avec Véloce un dialogue :

« Et pire encore, les gens ne cessent pas d’être enfoncés dans des trous noirs, épinglés sur un mur blanc.

(…)

Il y a tout un système social qu’on pourrait appeler système mur blanc — trou noir. Nous sommes toujours épinglés sur le mur des significations dominantes, nous sommes toujours enfoncés dans le trou de notre subjectivité, le trou noir de notre Moi qui nous est cher plus que tout. Mur où s’inscrivent toutes les déterminations objectives qui nous fixent, nous quadrillent, nous identifient et nous font reconnaître ; trou où nous nous logeons, avec notre conscience, nos sentiments, nos passions, nos petits secrets trop connus, notre envie de les faire connaître. Même si le visage est un produit de ce système, c’est une production sociale : large visage aux joues blanches, avec le trou noir des yeux. Nos sociétés ont besoin de produire du visage. Le Christ a inventé le visage. Le problème de Miller (déjà celui de Lawrence) : comment défaire le visage, en libérant en nous les têtes chercheuses qui tracent des lignes de devenir ? Comment passer le mur, en évitant de rebondir sur lui, en arrière, ou d’être écrasés ? Comment sortir du trou noir, au lieu de tournoyer au fond, quelles particules faire sortir du trou noir ? Comment briser même notre amour pour devenir enfin capable d’aimer ? Comment devenir imperceptible ? “Je ne regarde plus dans les yeux de la femme que je tiens dans mes bras, mais je les traverse à la nage, tête, bras et jambes en entier, et je vois que derrière les orbites de ces yeux s’étend un monde inexploré, monde des choses futures, et de ce monde toute logique est absente… L’œil, libéré du soi, ne révèle ni n’illumine plus, il court le long de la ligne d’horizon, voyageur éternel et privé d’informations… J’ai brisé le mur que crée la naissance, et le tracé de mon voyage est courbe et fermé, sans rupture… Mon corps entier doit devenir rayon perpétuel de lumière toujours plus grande… Je scelle donc mes oreilles, mes yeux, mes lèvres. Avant de redevenir tout à fait homme, il est probable que j’existerai en tant que parc…”

(…)

Sur les lignes de fuite, il ne peut plus y avoir qu’une chose, l’expérimentation-vie. On ne sait jamais d’avance parce qu’on n’a pas plus d’avenir que de passé. “Moi, voilà comme je suis”, c’est fini tout ça.

(…)

Mais de fragment en fragment, se construit une expérimentation vivante où l’interprétation se met à fondre, où il n’y a plus de perception ni de savoir, de secret ni de divination : “Elle avait fini par en savoir tant qu’elle ne pouvait plus interpréter, il n’y avait plus d’obscurités qui lui fissent voir clair… il ne restait qu’une lumière crue”.

(…)

La grande erreur, la seule erreur, serait de croire qu’une ligne de fuite consiste à fuir la vie ; la fuite dans l’imaginaire, ou dans l’art. Mais fuir au contraire, c’est produire du réel, créer de la vie, trouver une arme. En général, c’est dans un même faux mouvement que la vie est réduite à quelque chose de personnel et que l’œuvre est censée trouver sa fin en elle-même, soit comme œuvre totale, soit comme œuvre en train de se faire, et qui renvoie toujours à une écriture de l’écriture.

(…)

On n’écrit que par amour, toute écriture est une lettre d’amour : la Reel-littérature. On ne devrait mourir que par amour, et non d’une mort tragique. On ne devrait écrire que par cette mort, ou cesser d’écrire que par cet amour, ou continuer à écrire, les deux à la fois. Nous ne connaissons pas de livre d’amour plus important, plus insinuant, plus grandiose que les Souterrains de Kérouac. Il ne demande pas “qu’est-ce qu’écrire ?”, parce qu’il en a toute la nécessité, l’impossibilité d’un autre choix qui fait l’écriture même, à condition que l’écriture à son tour soit déjà pour lui un autre devenir, ou vienne d’un autre devenir. L’écriture, moyen pour une vie plus que personnelle, au lieu que la vie soit un pauvre secret pour une écriture qui n’aurait d’autre fin qu’elle-même. Ah, la misère de l’imaginaire et du symbolique, le réel étant toujours remis à demain. »

Hindelstark

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Sociétés de contrôle et Rougemuraille — ex-InfocomR2, présentement entre le deuil du monde et la joie de vivre.

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