A Alès, un centre commercial qui pourrait prendre l’eau

A Alès, dans les Cévennes, un permis de construire autorise l’édification d’une zone commerciale au bord du Gardon. Le terrain, reconnu comme inondable, est le dernier espace encore non urbanisé. De quoi provoquer l’ire des défenseurs de l’environnement et du quartier.

A l’entrée sud d’Alès, les rives du Gardon sont toutes bâties. C’est à en oublier que la rivière divise la ville en deux et peut se montrer menaçante. Les zones commerciales à perte de vue ternissent un tableau déjà grisé par le mauvais temps de cette matinée d’octobre. Un seul terrain est encore vierge. Et certains se battent pour qu’il le reste.

Devant le terrain de Claude Dhombre (© Hippolyte RADISSON)

Bien connu dans la région, le promoteur Claude Dhombre a acheté cette terre de 30 900 m² sur la rive gauche du Gardon dans les années 2000 dans le but d’en faire une zone commerciale, « Porte Sud ». Depuis, rien ne s’est passé comme prévu pour le PDG de Dhombre Groupe Société. Cette zone serait en effet inondée en cas de rupture de digue, ce qui explique pourquoi le projet divise. Jusqu’à arriver en 2016 sur les bureaux des magistrats du Conseil d’Etat, la plus haute juridiction administrative française. Deux associations, Saint Hilaire Durable et Sauvegarde de l’Identité de la Praire, luttent pour empêcher les travaux de se poursuivre. Ironie du sort, c’est dans une galerie commerciale située sur un terrain appartenant à Claude Dhombre que se déroule la rencontre avec ces opposants.

Un terrain inconstructible

Au Rond point bar, sur la rive droite du Gardon, Rémy Coulet, président de Saint Hilaire Durable, Jean Sagnol, membre de cette dernière, et Jean-Paul Chapal, président de Sauvegarde de l’Identité de la Prairie s’assoient autour d’un café. En arrière-plan, des passants vont et viennent caddie en main faire leurs courses à l’hypermarché, situé à quelques centaines de mètres du terrain de Porte Sud. Dehors, la pluie ne cesse de tomber. Le département du Gard est en alerte orange « orages et inondation » pour la journée.

Jean-Paul Chapal, chemise à carreaux et pull en laine, sort consciencieusement des documents d’une pochette en plastique verte. Il tient en main la lettre envoyée le 27 octobre par son association au ministre de l’Écologie, François de Rugy. Dans celle-ci, il appelle « à la responsabilité des services de l’État pour faire appliquer le PPRI [Plan de prévention du risque inondation, NDLR] ».

Ce plan a été mis en place en 2010 par la préfecture. Il vise à encadrer la construction en bord de Gardon. Suite à la crue historique de 2002, il classe le terrain en « aléa fort », le rendant donc inconstructible. La suite, Rémy Coulet la connaît par cœur : « la mairie et le promoteur font appel du périmètre du PPRI. Le tribunal administratif de Nîmes leur donne raison en 2012, signifiant que les parcelles ne sont pas inondables », ce qui est confirmé par la Cour d’appel de Lyon deux ans plus tard. En 2014, le promoteur parvient à obtenir de la ville d’Alès un permis de construire.

« Carence de l’administration »

Après un passage au Conseil d’Etat, le jugement est renvoyé en Cour d’Appel. Cette dernière décide d’annuler la décision prise par le tribunal de Nîmes. Le plan inondation s’applique à nouveau. « Ce jugement est rétroactif, car le PPRI est un document supérieur d’urbanisme. Cela annule donc toute possibilité de construire, assure Rémy Coulet. Les décisions du Conseil d’Etat sont envoyées dans toutes les mairies. Pourtant, le permis a quand même été prorogé en 2017 par le maire d’Alès [Max Roustan (LR), NDLR] ! », s’insurge-t-il. Contactée, la Foncière de France, filiale de Dhombre Groupe Société, assure que « l’autorisation est toujours valable même si le terrain a été classé inconstructible par la suite ». Le cabinet du maire n’a pour le moment pas souhaité répondre.

Le tumulte des caisses de l’hypermarché se répand dans la galerie. Le ballet des clients, prêts à dégainer leur parapluie une fois la sortie franchie, est incessant. Les trois opposants à Porte Sud restent impassibles, concentrés sur leur affaire. « On est face à une carence de l’administration, juge, l’air grave, Jean Sagnol, le juriste de l’association. Par deux fois, la DDTM [Direction Départementale des Territoires et de la Mer, un service déconcentré de l’État, NDLR] a laissé passer un permis sans l’étudier alors qu’il n’est pas conforme au PPRI ». Une négligence qui serait due à un « manque de moyens », selon Rémy Coulet.

« Personne ne se rend compte du danger »

Entre la rocade et la digue du Gardon, le terrain de Porte Sud est battu par les eaux. Les permis de construire du parking et des bâtiments figurent sous une pancarte « ICI PROCHAINEMENT / ZONE COMMERCIALE ». Jean-Paul Chapal, nostalgique de la période où ces terrains n’étaient destinés qu’à la culture maraîchère, est inquiet : « La zone est soumise à une triple peine. Il y a à la fois un risque de rupture de digue en cas de forte pluie, et un phénomène de ruissellement, car l’eau descend des collines alentour pour s’écouler jusqu’ici. Il y a aussi un risque de rupture du barrage de Sainte Cécile d’Andorge, situé moins de 20 km en amont. Dans ce cas de figure, on ferait face à une vague déferlante ! »

Le terrain de “Porte Sud” un jour d’alerte “orages et inondations” (© Hippolyte RADISSON)

Quelques pneus jonchent le sol. Entre la boue et les flaques de plusieurs mètres de long, on peut apercevoir un sol goudronné par endroits. « Si l’eau s’engouffre après une rupture de digue, elle forme un syphon qui emporte tout sur son passage lorsqu’elle se retire, détaille Rémy Coulet. Alors comment évacuer la zone si les routes sont impraticables ? » Il déplore : « Les gens ont la mémoire courte. Personne ne semble se rendre compte du danger. Mais quand la zone sera inondée, TF1 va débarquer et tout le monde parlera au micro, comme en 2002. »

Le bras de fer continue

Sur le terrain, des piquets en fer à béton ont été posés. Durant la rencontre au « Rond point bar », Rémy Coulet apprend de Jean-Paul Chapal leur apparition, signe que la construction devrait débuter. Quelques jours après, le sexagénaire envoie une lettre au préfet et au sous-préfet « pour leur demander d’intervenir ».

Extrait de l’arrêté préfectoral du 29 octobre 2018

Début novembre, c’est « le dernier rebondissement » selon les opposants au projet. Un arrêté du préfet du Gard, Didier Lauga, enjoint le promoteur à « procéder à la remise en état intégrale des parcelles concernées par le remblaiement ». Et ce, avant le 31 décembre prochain. La Foncière de France précise que « Porte Sud n’est pas concernée par l’arrêté puisqu’il s’agit seulement de deux parcelles en aval du chantier ». Les associations y voient pourtant une première victoire. Selon Jean Sagnol,« la logique voudrait qu’un second arrêté rappelle l’interdiction de construire pour les autres parcelles. Car le PPRI ne concerne pas que ces deux parcelles ».

Le promoteur, lui, est bien décidé à aller jusqu’au bout : « Porte Sud sera livrée entre fin février et début mars 2019 à ses locataires », assure la Foncière de France, avant de rappeler l’ampleur du projet : « Dix millions d’euros sont déjà investis. La zone fera travailler une quarantaine d’entreprises du bassin alésien ».

Pour les associations, la lutte continue. Jean-Paul Chapal, qui a vécu plusieurs des grandes crues du Gardon, s’alarme : « Si on avait une crue de type 1958, avec l’urbanisation d’aujourd’hui, ce serait catastrophique ». « On l’aura, lui rétorque Rémy Coulet. En 2020, 2028, ou 2035… je ne sais pas quand. Mais on l’aura, c’est sûr. »

Hippolyte Radisson