Pouvoir d’achat, numérique & “Gilets Jaunes”

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Photo by Justin Luebke on Unsplash

Depuis le début du mouvement social des “Gillets Jaunes”, si singulier pour les observateurs, le numérique apparaît une cause génératrice du mouvement, en particulier les réseaux sociaux Facebook et Twitter. Plusieurs chroniqueurs et hommes politiques imputent même la responsabilité du mouvement au réseau social sans jamais questionner au passage le rôle des chaînes télévisées d’information continue, véritable loupe déformante en temps réel sur le mouvement.

Le désarroi des commentateurs se traduit donc par la recherche d’un bouc émissaire et les réseaux sociaux constitue à cet égard le coupable parfait, déclencheur évident, quand il n’est pas considéré comme alimenté et manipulé par des puissances étrangères, sans qu’aucune preuve tangible et sérieuse ne soit jamais produite sur ce point. Qu’importe, les commentateurs ont leur théorie d’un mouvement qui n’a pas d’ancrage politique évident à décrypter, se refusant à considérer l’une des sources profondes du mouvement, la stagnation décennale du pouvoir d’achat.

Depuis 2008 et la crise financière, la plus importante que notre pays ait connu depuis celle de 1929, le pouvoir d’achat des français n’a pas augmenté. En effet, sur une décennie (T1-2008–T3-2018), l’évolution du pouvoir d’achat du Revenu Disponible Brut par Unité de Consommation s’élève à +6 % (données INSEE). En dix ans, comment un pays a t-il pu ne pas connaître d’explosion sociale alors que le pouvoir d’achat de la population ne progresse quasiment pas? Comment cette explosion sociale n’est-elle pas survenue plus tôt ? C’est cela la véritable question qu’il faut poser.

Si l’on cherche des réponses à une telle question, alors le numérique apparaît sous un tout autre jour que celui qu’on lui assigne dans cette crise et apparaît à rebours, comme un facteur qui a contenu cette explosion sociale pendant une décennie. Les français se sont emparés des services numériques pour faire face à une contrainte budgétaire toujours plus prégnante. L’étude du PIPAME pour la DGE de Juillet 2015 ,“Enjeux et perspectives de la consommation collaborative”, pointait de façon claire l’importance de la motivation pécuniaire dans l’utilisation des sites de consommation dite collaborative. Ainsi, 40% des français recourent à ces plateformes pour des raisons économiques la consommation collaborative est avant tout une opportunité qui permet de regagner du pouvoir d’achat dans un contexte marqué par la crise économique. C’est très clairement la réalisation d’économie et/ou le gain d’argent qui motivent leur entrée dans ce système de consommation qu’ils qualifient eux-mêmes d’alternatif. Fin 2014, 12% des 25–34 ans (1 jeune sur 8) ont le revenu issu de la consommation collaborative supérieur à 50 % de leur revenu global. On assiste donc à une transformation en profondeur de la consommation dans une partie de la population française.

Trois pratiques de consommation collaborative illustrent cette révolution silencieuse que les politiques n’ont pas su comprendre au cours de la décennie écoulée.

En premier lieu, l’extraordinaire succès du site Le Bon Coin apparaît comme une nouvelle façon de consommer pour une très grande majorité de la population française. Le site rassemble de 28 millions de visiteurs uniques par mois (source Médiamétrie/Netratings, avril 2018), un trafic qui rivalise avec celui d’Amazon, premier site d’e-commerce en France. Aucun autre pays européen ne connaît un phénomène équivalent dans le domaine de la consommation en ligne. Le site rassemble 29 millions d’annonces et 800 000 sont ajoutées quotidiennement . Si le phénomène a été largement décrit et analysé (voir l’étude de D. Menascé, “La France du Bon Coin”), notamment par Dominique Pasquier dans son ouvrage, “L’Internet des familles modestes. Enquête sur la France rurale”, force est de reconnaître que les analystes et les politiques n’ont pas décrypté ce que ce succès signifiait réellement. Ce site est un véritable outil de gestion de la contrainte budgétaire en offrant la possibilité d’accéder à des biens d’occasion moins chers mais également de revendre des biens pour regagner une marge de manœuvre budgétaire.

Que dire du succès de Blablacar dans le domaine des transports inter-urbains avec 15 millions de membres ? Qu’il procède pour un très grande part sur cette même logique, permettant de voyager moins cher et pour les chauffeurs, d’amortir le coût de possession de leur véhicule. Si Blablacar connaît un succès en France, encore une fois c’est beaucoup moins le cas dans les autres pays européens. Encore une fois ce succès français n’a pas interpellé davantage les politiques, sauf pour vanter les mérites d’une startup française dans un univers où peu de startups françaises connaissent un succès qui dépasse le cadre de nos frontières.

Il en va de même avec le succès d’un autre service numérique qui s’est fortement développé dans notre pays, AirBnB. Deuxième destination pour le site, la France, première destination au monde, a largement fait une partie du succès de la plateforme de location d’appartements ou de chambres. Encore une fois, nombre de français y ont vu un moyen de compléter leurs revenus qui stagnaient et également une façon de voyager moins chère et plus particulièrement les seniors qui ont hébergé plus de 1,7 million voyageurs en 2017; ils ont cumulé des revenus complémentaires pour un total de plus de 200 millions d’euros. Par ailleurs, la France compte la plus grande proportion d’hôtes seniors dans le monde: près de 20% des hôtes français sur Airbnb sont des seniors, une proportion en constante augmentation (ils étaient 14% en 2015).(Source: AirBnB).

Ces phénomènes mis bout-à-bout conduisent à esquisser une toute autre lecture de la place que le numérique a pris dans la vie quotidienne des français au cours de cette décennie. Cela explique également la demande forte de connectivité des territoires, notamment en matière de mobile, car celui-ci est devenu le terminal incontournable pour les français (75% de taux d’équipement en smartphone fin 2018, Baromètre Numérique, 2018; rappelons qu’en 2009 seuls 13% des français utilisent leur téléphone mobile pour se connecter à Internet (Credoc, LA DIFFUSION DES TECHNOLOGIES
DE L’INFORMATION ET DE LA COMMUNICATION DANS LA SOCIETE FRANCAISE
, 2009), et un terminal vital tant il est au centre de leur vie quotidienne, en atteste les commentaires parfois ahurissants sur l’équipement mobile des gilets jaunes (“Ils se paient un iPhone”, au-delà du commentaire surblombant et méprisant, c’est ne pas comprendre le rôle central du terminal mobile dans la vie quotidienne des français et l’importance accordée à ce compagnon quotidien très différent du vieil ordinateur familial.

Dès lors, les politiques devraient bien se garder de jeter l’anathème sur les services numériques qui ont agit comme un amortisseur de crise sociale et contenu une crise économique aussi longtemps, avant qu’elle ne soit si insupportable, qu’elle explose dans une violence rarement connue jusqu’ici. Rappelons que le Parlement a récemment introduit une nouvelle réglementation fiscale concernant les revenus issus des plateformes collaboratives (loi de lutte contre la fraude fiscale du 23 octobre 2018), qui tend à réduire les revenus exonérés et oblige les plateformes à déclarer les revenus des particuliers au fisc.

Les politiques saisissent-ils réellement l’état absolument dégradé du pouvoir d’achat et les adaptations auxquelles les français se sont livrés au cours de la décennie? L’impératif absolu qu’il y a rétablir une croissance du pouvoir d’achat sous peine de voir le mouvement se maintenir aussi longtemps que les Français auront le sentiment que celui n’aura été durablement rétabli? A cet égard les mesures d’urgence annoncées fin décembre semblent très loin de répondre à la crise profonde du pouvoir d’achat. Dans cette perspective, stigmatiser le numérique, comme trop de politiques s’y livrent n’augure rien de bon. Les français s’en sont emparés dans une révolution silencieuse et désormais bruyante. Empêcher ou entraver ses usages ne conduirait qu’à ajouter du ressentiment à une situation déjà totalement dégradée.

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