Vers un nouveau pacte social pour l’ère numérique ?

A propos de “Hedge. A greater Safety Net for the entrepreneurial age” de Nicolas Colin, The Family

L’ouvrage de Nicolas Colin paru début juillet est un ouvrage bienvenu dans le débat sur la transformation de la société à l’ère numérique tant il rompt avec la litanie sans fin des livres dystopiques de ces dernières années sur les effets de la technologie. Ici, pas de robot tueur, d’IA malveillante, pas de machine learning ou de deep learning, pas de biais algorithmique, ni de données ouvertes ou d’intérêt général.

Non. Le débat est ailleurs et c’est une volonté affirmée de cet ouvrage que de le décaler vers une discussion plus globale et politique sur la refonte du système social à l’ère du numérique. De ce point de vue, le livre est salutaire tant on est en attente d’un autre débat que celui techno-centrée sur la fin de l’espèce humaine liée à la montée en puissance des machines intelligentes (au sens de S.Zuboff).

L’idée centrale est que le régime de croissance fordiste a été rendu possible grâce à une combinaison d’institutions qui ont permis une amélioration sensible des conditions de vie des populations et que ce sont précisément ces institutions que l’on doit s’empresser de repenser à l’ère numérique afin d’assurer une nouvelle ère de croissance économique.

Pour Nicolas Colin, ce qui caractérise le pacte social de l’ère fordiste repose sur quatre éléments (on pourrait dire cinq en fait car les développements sur le logement est également un élément essentiel de ce pacte que discute Nicolas):

  • un système d’assurances qui constituent un élément essentiel pour le individus dans la prise de risque;
  • une organisation du travail caractérisée par une rapport de force construit par les syndicats qui contraint utilement le système de production;
  • un système financier qui rend possible l’accès au logement et à l’automobile;
  • un système fiscal (bien que peu discuté dans l’ouvrage lui-même, mais sur lequel Nicolas avait déjà eu l’occasion de travailler, voir Mission d’expertise sur la fiscalité de l’économie numérique).

Ce sont donc ces quatre éléments du “pacte social” (tentative de traduction de “Safety Net”, même si c’est discutable) qui sont à repenser car la transformation technologique a comme principal effet selon Nicolas Colin la disparition de la grande entreprise, coeur du système fordiste, dans la mesure où la structure réticulaire électronique du monde permet désormais une externalisation d’une grande parties de ses processus de production aux utilisateurs (la multitude, voir son précédent ouvrage avec H. Verdier “L’âge de la multitude”).

Dans le monde en réseaux, les économies d’échelle classiques sont décuplées par les économies d’échelle liées à la demande que génèrent les effets de réseaux. Dès lors, les entreprises aptes à exploiter ces effets de réseaux, à faire alliance avec la multitude dans le langage de Nicolas, deviennent rapidement des géants dans une économie globalisée. En outre, dans un système économique mondial interconnecté, les instabilités et l’incertitude sont plus fortes, ce qui plaide en faveur d’une reconfiguration des systèmes de protection.

Dès lors, le modèle du salariat et de la carrière s’estompe au profit d’un modèle dans lequel les individus “rebondissent” d’un emploi à un autre. La conception des instutions apparaît donc inadaptée à cet âge de l’entrepeneur.

Par conséquent, l’ouvrage propose ensuite des pistes pour repenser ces institutions. Le point de vue développé repose sur l’idée que l’Etat n’est pas apte par lui-même à enclencher cette refonte du pacte social, peu agile qu’il est par sa taille et ses mulitples programmes d’intervention. C’est une association de l’Etat et des entrepreneurs qui est vue comme la solution à la reconception de ce pacte social, ce qui n’est pas très surprenant comme point de vue étant donné la position de Nicolas Colin en tant que dirigeant d’un fonds d’investissement dans des start-ups. Le contraire eût été étonnant.

Nicolas Colin appelle ainsi à la refonte du modèle des syndicats qui devraient se repositionner comme des prestataires de services pour les employés nomades qui changent régulièrement d’emploi (mais n’est-ce pas ce que font d’ores et déjà certaines entreprises de travail temporaire?). Le système d’assurance doit être repensé en s’appuyant sur les technologies et l’exploitation fine des données d’usage. Le marché de l’emploi devrait être repensé en reformant l’accès aux métiers: il devrait être possible aux amateurs de compléter et suppléer les professionnels notamment sur des segments de la demande délaissés par les professionnels, (comme Heetch le fait sur le marché intra-urbain du transport en complétant l’offre de transport des taxis ou des VTC, pu les petits travaux de dépannage). De ce point de vue, l’approche ici n’est pas très éloignée de celle de Patrice Flichy dans son ouvrage “Les Nouvelles frontières du travail à l’ère numérique”. A ces pistes s’ajoute une réflexion sur la question du logement essentielle dans une société où les individus sont des “chasseurs” (hunters) passant d’un emploi à un un autre.

Au final, la réflexion est stimulante même si parfois elle peine à convaincre complètement. A cet égard, un bonne partie du livre semble rédigée pour démontrer au lecteur américain la maîtrise du contexte socio-économique américain pour crédibiliser le propos, sans que l’on comprenne vraiment au final l’utilité de cette partie dans la démonstration d’ensemble.

Mais il y a d’autres hypothèses ou arguments qui sont plus contestables et qui amoindrissent parfois l’argumentation qui ne repose par ailleurs sur aucun chiffre, aucune donnée précise (ce qui est une vraie surprise concernant un ancien Inspecteur des Finances!). A cet égard, l’hypothèse sur le rythme d’innovation supposé comme plus rapide et plus intense à l’ère numérique, l’est-il réellement, comparé à celui qu’a connu la seconde moitié du XIXéme siècle ou le début du XXéme siècle ? On aimerait être davantage convaincu de cette caractéristique si prégnante dans l’argumentation.

Mais il y a plus gênant sur l’analyse du régime fordiste car celle-ci ne discute pas l’une de ses conditions, une énergie fossile très bon marché pendant plus de trois décennies qui a facilité cette économie centrée sur l’automobile. L’absence du facteur énergétique dans l’analyse obère quelque peu celle-ci tant la question énergétique constitue un enjeu central de ce modèle. Qu’en est-il pour l’ère numérique? Les énergies renouvelables fourniront-elles cette énergie bon marché aux data centers, usines de l’ère numérique, et aux objects connectés, dont la voiture électrique? On aurait aimé trouver une analyse qui n’ignore pas la question énergétique tant elle joue un rôle central dans les mécanismes de production que ce soit dans le régime fordiste ou numérique.

Par ailleurs, le régime entrepreneurial repose actuellement sur une abondance du capital à des coûts très faibles (taux d’intérêt très bas), situation rarement connue et directement issue de la crise financière de 2008. Cette situation conditionne vraisemblablement la vague entrepreneuriale actuelle par la facilité d’accès aux capital. Mais combien de temps cette situation perdurera-t-elle ? Personne ne s’avance sur ce sujet mais elle est déterminante pour l’émergence du paradigme que Nicolas appelle de ses voeux. Autrement dit on s’interroge sur la vigeur du phénomène entrepreneurial dont rien n’indique qu’il ne soit pas strictement conjoncturel et non structurel.

Dès lors, on s’interroge sur le rôle exact de la technologie dans la transformation et la fin du système fordiste. Sur ce point, le livre peine à convaincre sur le changement de paradigme auquel nous assisterions. Finalement la technologie est très peu présente dans cet ouvrage, sans doute parce que Nicolas Colin estime que son précédent ouvrage a déjà traité le sujet. Mais du coup, il manque quelques explications convaincantes sur la fin des modes d’organisation de la production centrés sur la grande entreprise et comment la technologie participe profondément de cette transformation.

Dans cette perspective, la discussion sur la question des mécanismes de création de valeur est absente. Or, les transformations de ses mécanismes précédent largement l’ère numérique qui n’a que systématisé la co-construction de la valeur par les clients. L’économie des services, dominante dans le monde occidental, dès le milieu des années 1950, mobilise déjà largement le client dans la création de valeur (l’avènement de l’hypermarché est exemplaire de cette mise au travail du client, particulièrement dans le cas Ikea qui porte le modèle à son paroxysme). C’est pourquoi on peine parfois à comprendre ce qui établit le basculement d’un paradigme à l’autre et le rôle de la technologie dans ce basculement. Quand s’effectue le début de cette rupture? On est donc plutôt dans une critique d’un modèle économique plutôt que dans une élaboration d’une analyse fine du passage d’un régime de création de valeur à l’autre. Au final, la notion de changement de paradigme ne convainc guère car on ignore les effets cumulatifs des périodes précédentes comme si, du passé nous faisions totalement table rase, alors même que dans chaque période se prépare la suivante (la période 1968–1973 devrait faire l’objet de toute l’attention pour l’étude de cette transition: peak oil US, naissance du microprocesseur, fin d’un système monétaire).

Enfin, une dernière hypothèse au coeur du livre mériterait une discussion beaucoup plus approfondie. L’argumentation repose sur l’idée que dans la paradigme de l’ère numérique les gains de productivité seront générés par une alliance entre la multitude et des plateformes, base d’un nouveau système de redistribution. Si cette hypothèse est très cohérente dans la pensée de Nicolas Colin, on peut toutefois fortement la questionner puisqu’elle repose sur des emplois dans des activités de service en centre-villes ou ceux des métiers du “care” qui seraient repensés par les entreprises du numérique qui n’ont jamais générés jusqu’à aujourd’hui d’importants gains de productivité. Il est difficile d’entrevoir la manière dont la technologie augmentera fortement ceux-ci. En outre, on peut avoir un doute sur le fait que ces métiers ne seront pas automatisés, y compris les métiers du “care”. Vu le choix qui a été fait, en France, d’emplois peu qualifiés, leur automatisation ne fait guère de doute sur le long terme. Comme le dit Soshana Zubboff: “tout ce qui peut être automatisé le sera”.

Mais bien évidement ce dernier point relève de l’ordre du débat et de différences de points de vue. Je vous invite, pour forger le vôtre, à lire le stimulant essai de Nicolas.