Réponse à Me Thierry Granturco
Le voilà. Le fameux article en question. Une des premières levées de bouclier contre l’esport aux JO, en invoquant des arguments bancals comme à l’habitude de nombreux opposants qui au final ne connaissent pas vraiment notre milieu. Il est temps de montrer que ces arguments sont faux, une bonne fois pour toutes.

Etant étudiant en fac de sport, je pense que ma double vision sport/esport peut apporter un plus au débat.
Clarifions les choses dès maintenant : ce n’est pas tellement le fait de dire “non à l’esport aux JO” qui m’a fâché, mais plutôt les arguments employés. Me Thierry Granturco soulève une vraie problématique en parlant de l’esport aux JO, mais ça ne sera pas vraiment le sujet de cet article (un prochain, peut-être). Nous nous concentrerons sur les arguments déployés pour décrédibiliser la pratique de l’esport, et empêcher sa reconnaissance en tant que sport.
L’article commence par une définition censée prouver que l’esport n’est pas un sport. Première chose : il n’y a pas de définition du sport. Du moins il n’existe pas une seule et unique définition. Chaque théoricien du sport, chaque organisme sportif a la sienne, ce qui d’ailleurs clos instantanément le débat “l’esport est-il un sport ou non” puisque on ne sait pas définir précisément ce qu’est le sport. Mais jetons tout de même un œil à la définition proposée par Me Thierry Granturco, tirée de la “Charte Européenne du Sport”.
“On entend par “sport” toutes formes d’activités physiques et sportives”
Voici la définition d’une activité physique par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) : “On entend par activité physique tout mouvement produit par les muscles squelettiques, responsable d’une augmentation de la dépense énergétique”. Il y a donc activité physique dans l’esport via le mouvement des doigts par exemple. “[…] toutes formes d’activités physiques et sportives”. Toutes formes, c’est donc ok pour l’esport.
“qui, à travers une participation organisée ou non”
La pratique de l’esport est tout à fait organisée mais nul besoin de développer plus car le “ou non” montre que ce point n’est même pas important.
“ont pour objectif l’expression ou l’amélioration de la condition physique et psychique”
Nul besoin de prouver l’expression ou l’amélioration de la condition psychique dans l’esport, et j’ai envie de dire qu’il en va de même pour la condition physique. Les réflexes sont une caractéristique physiologique (et donc physique) importante pour un cyberathlète.
“le développement des relations sociales ou l’obtention de résultats en compétition de tous niveaux.”
Aller en LAN, créer sa team esport, s’entraîner avec ses partenaires, sont des processus s’incluant parfaitement dans le développement de relations sociales, et je suppose qu’il n’y a pas besoin de prouver l’existence de résultats en compétition dans l’esport.
Fin de la définition, conclusion : l’esport est un sport selon la “Charte Européenne du Sport”.
Parlons désormais des fédérations d’esport. Il est tout à fait vrai que l’absence d’une fédération internationale peut empêcher l’esport de devenir sport olympique, mais comme dit plus haut ce n’est pas le sujet de l’article.
Il existe un semblant de fédération esportive en france, nommé “France Esport” (http://france-esport.org/), mais ce n’est qu’une fondation pour la création d’une “Fédération Française d’Esport”.
Je pense qu’arriver un jour à ce stade de fédération est possible, peut-être d’abord à l’international puis au niveau national. Il faut avant ça trouver un terrain d’entente entre tous les éditeurs de jeux et organisateurs de compétitions, et c’est le principal problème de l’esport. Il y a énormément de structures différentes, avec chacunes leurs propres intérêts, et trouver un accord entre toutes ces organisations semble pour l’heure impossible. Pourtant, un jour ou l’autre, l’esport se retrouvera face à son destin, et il faudra que chaque organisation esportive daigne à consentir certains sacrifices pour assurer le futur du milieu. Car selon moi, il faudra obligatoirement, un jour ou l’autre, créer une “Fédération Internationale d’Esport” pour cadrer et crédibiliser notre pratique. Elle ne prendra pas la même forme que celle des sports traditionnels, parce qu’elle ne le peut pas compte tenu des caractéristiques de l’esport et que le modèle actuel de fédération des sports traditionnels présente beaucoup de problèmes.

L’article de Me Granturco continue avec la présentation de deux arrêtés juridiques : l’un de la Cour d’Aix-en-Provence qui stipule que le sport a pour caractéristique principale l’implication d’une “activité physique” (l’esport implique une activité physique), et l’autre du Conseil d’Etat qui “juge que le bridge est pratiqué comme une “activité de loisir”, et non comme un sport, car il ne tend pas à la recherche de la performance physique”. Et c’est le cas pour le bridge oui, peut-être, mais certainement pas pour l’esport puisque la recherche de performance physique est présente, il n’y a qu’à reprendre l’exemple des réflexes, là où le bridge est une activité psychique uniquement.
Reprenons maintenant les propos de Me Granturco : “En d’autres termes, pour les ministres des sports européens, pour le législateur, pour la politique publique du sport et pour le juge, le sport implique une activité physique”. L’esport implique une activité physique, comme prouvé plus haut dans cet article. Selon les personnes nommées, l’esport serait donc bel et bien un sport, comme la “Charte Européenne du Sport” le montre.
Pas de définition du sport ? Pas de définition de l’esport non plus ! Me Granturco en propose donc une, apparemment “répandue” dans notre milieu. Chacun se fera son idée dessus. Le problème soulevé est cependant intéressant, il faudra obligatoirement penser un jour à définir notre pratique pour pouvoir la crédibiliser.

Me Granturco parle ensuite de marques construisant des PC, des consoles, des téléphones. Il nous faut donc obligatoirement du matériel de ces marques pour pratiquer l’esport, et cela pose problème selon lui. Je ne puis alors m’empêcher de remarquer que dans le sport de Me Granturco (il travaille à l’UEFA, la Fédération Européenne de Football), il faut un ballon, des crampons, un maillot, un stade, des filets, etc. Qui va construire tout ces équipements ? La Fédération Internationale de Football (FIFA) peut-être ? Non, bel et bien des marques. Qui se feront une joie de signer des contrats avec les différentes institutions footballistiques pour utiliser en exclusivité leurs produits, et vendre à des gamins bien naïfs des bouts de plastiques à plus de 100€ pièce. Mais merci pour cette leçon de morale, monde du football.
Viens ensuite un paragraphe où Dota 2 est présenté comme un FPS au même titre que Call Of Duty. Tout ça pour faire comprendre au lecteur que l’esport “c’est violent, bim, bam, boum, explosions, c’est l’apport de la violence aux JO”. Inutile de préciser que ces vieux clichés ont été brisés depuis bien longtemps et qu’il a été prouvé que les jeux vidéos “violents” ne créent aucunes pulsions destructrices chez les joueurs, et ne les emmènent pas vers un “culte de la violence”. Si on suit le raisonnement de Me Granturco, pourquoi la boxe est-elle un sport olympique ? C’est si violent ! Les jeunes qui regardent les boxeurs à la télévision vont avoir envie de faire la même chose dans la rue sur des passants innocents, c’est sûr !

Pour l’histoire des “compétitions payantes gérées par des organismes privés”, il y en a bien sûr, mais je ne crois pas que la Lyon Esport ou la Gamers Assembly, soit les 2 plus grosses LAN de France, soient des organismes privés, et je ne crois pas non plus que les pays invités à l’Overwatch World Cup aient à payer des frais d’inscription par exemple. Tout ça pour dire qu’il ne faut pas généraliser quand on ne connaît pas.
Retombons maintenant dans des clichés de type “ le jeu vidéo c’est violent” en accusant l’esport d’accroître la sédentarité ! Il est vrai que pour un gamer qui a envie de passer pro, qui n’est pas connu, et qui passe des journées entières dans sa chambre à jouer, c’est un vrai problème. Mais en même temps, ce gamer ne passera jamais pro comme ça. C’est en se déplaçant à des LAN, en allant voir des structures, en rencontrant des gens, en formant une équipe, qu’un gamer va pouvoir pleinement s’épanouir, atteindre son meilleur niveau et devenir professionnel.
D’un point de vue personnel, je pense que tout bon manager d’une team esportive doit rendre obligatoire à ses joueurs une séance quotidienne de 30 minutes à 1 heure de pratique d’une activité physique intensive, car le dicton “un esprit sain dans un corps sain” n’a jamais été aussi vrai que dans le milieu de l’esport.
Me Granturco présente ensuite 2 arguments qu’il considère comme “fallacieux” mais auxquels il n’apporte aucun contre-argument. En réalité, il faut comprendre que présentés dans le cadre du débat sur l’acceptation de l’esport aux JO, ces arguments sont “fallacieux”. L’esport aux JO, ce n’est pas vraiment le sujet de cet article, donc passons. Notons tout de même que ces arguments sont bons dans leur raisonnement.
Terminons sur ce que j’appellerai de la paranoïa aiguë. L’acceptation de l’esport au JO serait le premier pas vers la disparition de la notion de sport ? Allons allons, soyons raisonnables. Et puis, dans les faits, est-ce un si grand mal ? La notion de sport n’a-t-elle pas besoin d’évoluer avec son temps comme elle l’a toujours fait depuis des siècles ?
Pour finir, on passera le “au nom de puissants intérêts commerciaux” de la part d’un employé de la Fédération Européenne de Football.
C’en est donc terminé de cet article diffamatoire. Le véritable problème dedans n’était pas l’acceptation ou non de l’esport aux JO, mais véritablement la reconnaissance de l’esport en tant que sport. Ce qui arrivera un jour ou l’autre, j’en suis persuadé, au nom de puissants intérêts commerciaux ou pas.
