Six points clés du rapport de la Commission européenne sur la désinformation

Vous pouvez également lire cet article en anglais et en espagnol.

La Commission européenne a publié aujourd’hui le rapport final du groupe d’experts de haut niveau sur les « fake news », intitulé « Une approche multidimensionnelle de la désinformation ».

Ce rapport, soutenu par certaines des plus grandes entreprises technologiques, des journalistes, « fact-checkers », chercheurs et représentants de la société civile, comporte un certain nombre de points importants, et notamment : un important travail de définition rejetant l’utilisation de l’expression « fake news » ; un accent mis sur la liberté d’expression, droit fondamental ; un rejet sans ambigüité de toute tentative de censure des contenus ; un appel à renforcer la lutte contre l’ingérence dans les élections ; un engagement des plateformes technologiques à partager des données ; un appel à des investissements dans l’éducation aux médias et une évaluation des progrès réalisés dans ce domaine ; ainsi qu’à des recherches internationales sur l’ampleur et les conséquences de la désinformation.

Plus important encore, il présente un processus de recherche continue à mesure que les menaces évoluent et propose des mécanismes d’examen et d’évaluation de la mise en œuvre des recommandations décrites dans le rapport.

La composition du groupe avait été annoncée le 12 janvier. Ses 39 membres représentaient un large éventail d’experts représentants pratiquement l’ensemble des 28 pays membres de l’UE. Le groupe a été habilement présidé par Madeleine de Cock Buning, qui avait la redoutable tâche de devoir trouver un terrain d’entente au sein d’un groupe rassemblant des opinions extrêmement diverses.

Nous sommes quatre membres de ce groupe, qui se consacrent au « fact checking », à la vérification et à l’étude de la désinformation, originaires du Danemark, d’Italie, d’Espagne et du Royaume-Uni (1). Nous ne pensons pas que le rapport est parfait ; travailler et se mettre d’accord collectivement sur un tel document dans un laps de temps aussi court allait exiger des compromis de la part de tous.

Mais il constitue néanmoins une avancée significative.

Le rapport est global, collaboratif, et demande à la Commission européenne de prendre des mesures concrètes pour approfondir notre compréhension du paysage actuel de l’information, tout en soulignant les dangers qui peuvent découler de réponses législatives hâtives. Comme indiqué dans le rapport, “la plupart des réponses seront de nature non réglementaire” et, si elle est utilisée, la réglementation “devra s’appuyer sur des définitions très précises traitant des causes des problèmes de désinformation, assurer une procédure régulière, ainsi que la responsabilité et la proportionnalité des mesures”.

Bien que la désinformation soit clairement un problème, son échelle et son influence, ainsi que ceux qui la propagent et l’amplifient n’ont pas été suffisamment étudiés ou examinés. Sans cette base empirique, aucune action concrète ne devrait être prise au-delà d’autres initiatives de recherche et d’éducation, à condition qu’elles soient clairement évaluées.

De surcroît, bien que l’accent soit mis, et à juste titre, sur l’influence des technologiques qui permettent de créer et de propager facilement la désinformation, le rapport souligne que “la désinformation est un problème multiforme, qui n’a pas une cause unique et donc pas de solution unique (…) le problème concerne aussi des acteurs politiques, des médias et des acteurs de la société civile. »

À l’heure où de nombreux politiques semblent croire que la solution à la désinformation en ligne est une simple « loi anti fake news », le rapport indique sans ambiguïté que ce n’est pas le cas. Il insiste sur la nécessité d’être prudent et particulièrement méfiant sur toute régulation des contenus.

Au final, le rapport comprend un certain nombre d’éléments qui, selon nous, offriront une contribution significative au débat et à notre capacité d’intervention, et notamment:

  1. Un abandon clair et sans équivoque de l’expression « fake news » utilisée initialement par la Commission européenne. C’est important parce qu’elle est inadaptée pour traduire la complexité de la situation, et conduit à la confusion dans la façon dont les chercheurs débattent de la question, dans la façon dont les médias en font état et les politiques en parlent.
  2. Un appel à un soutien financier important pour les médias indépendants, la vérification des faits et des sources ainsi qu ’à l’éducation aux médias, en mettant l’accent sur les initiatives indépendantes, sans ingérence potentielle des autorités publiques ou des entreprises technologiques qui pourraient être tentées d’utiliser ces projets comme des opportunités de relations publiques.
  3. Un appel aux plateformes afin qu’elles partagent des données. Alors que la communauté des « fact-checkers » réclame depuis de nombreuses années un plus grand partage de données, cela est particulièrement significatif car le texte est signé par Google, Facebook et Twitter. Ceux-ci se sont maintenant engagés publiquement à travailler avec des chercheurs capables d’évaluer de manière indépendante la propagation et les conséquences de la désinformation. Le rapport invite spécifiquement les grandes entreprises technologiques à fournir des données qui permettraient d’évaluer de manière indépendante les effets produits par des projets tels que les “fact check tags” sur Google, l’utilisation du fact-checking par Facebook pour les “related articles” ou la rétrogradation de la désinformation dans le fil d’actualité.
  4. Un appel aux autorités publiques à tous les niveaux de l’UE afin de partager des données lorsqu’elles sont réclamées par des organismes de vérification des faits reconnus — et de les corriger dans les meilleurs délais le cas échéant. Le rapport reconnaît que les acteurs politiques et les institutions ont un rôle majeur à jouer dans l’amélioration de l’écosystème de l’information.
  5. La création d’un réseau de Centres de recherche axés sur l’étude de la désinformation dans l’UE. Nos connaissances actuelles proviennent presque entièrement des États-Unis et il est essentiel que l’UE dispose de davantage de données provenant d’études provenant de ses 28 pays membres pour mesurer les différences et les nuances dans la portée, l’ampleur et les conséquences de la désinformation.
  6. Enfin, le rapport insiste sur une approche collaborative, avec un fonctionnement et des processus précis qui permettront de mesurer les progrès réalisés et de montrer si certains des acteurs concernés ne prennent pas leurs responsabilités au sérieux.

Ce n’est également qu’un début. Et la partie du rapport qui devrait retenir le plus l’attention est la proposition d’établir un “Code de bonnes pratiques”, avec 10 principes qui visent spécifiquement les entreprises technologiques. Le groupe d’experts a également recommandé la création d’une Coalition multipartite qui garantira la mise en œuvre et le suivi de l’application de ce code. Sur ce dernier point, le rapport présente un calendrier ambitieux.

Le rapport sera sans nul doute disséqué, ligne par ligne. Mais compte tenu du nombre et de la diversité des participants, il doit être pris comme un compromis. Et les praticiens que nous sommes, plongés quotidiennement dans les problèmes soulevés par la désinformation, estiment que c’est un point de départ important, à partir duquel tous les acteurs peuvent travailler ensemble. Ceci est, à bien des égards, plus important pour nous qu’un document concis ou intellectuellement exact.

Après dix-huit mois de conférences et de débats sur ce sujet, il est temps que nous investissions significativement dans des projets indépendants de recherche, d’éducation aux médias et à l’information, et dans leur évaluation subséquente. Il est temps d’arrêter de parler et de commencer à agir. Si ce rapport permet enfin de démarrer, il sera rétrospectivement considéré comme un premier pas important dans la réponse collective à la désinformation.

(1) Clara Jiménez Cruz est basée en Espagne, où elle co-dirige le projet de vérification et de démystification Maldita.es. Alexios Mantzarlis est directeur de l’International Fact Checking Network (IFCN) basé à l’Institut Poynter en Floride, auprès duquel les principaux organismes de vérification sont accrédités. Rasmus Kleis Nielsen est directeur de la recherche au Reuters Institute for the Study of Journalism à l’Université d’Oxford où, avec son équipe, il travaille sur le journalisme, les médias et la désinformation. Claire Wardle dirige First Draft, projet du Shorenstein Center à la Harvard Kennedy School, et qui coordonne une communauté mondiale de vérification, y compris la gestion de projets collaboratifs de veille et de démystification.

*Grégoire Lemarchand de l’AFP était à l’origine un signataire de ce texte. Son nom a été retiré en attendant l’avis de son organisation.