Entre le monde d’avant et celui d’après

Réflexion d’un lecteur de Girard sur la crise du Covid-19

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FONTEBASSO Francesco, Le sacrifie d’Iphigénie, 1760, fresque, Venise, Palais Contarini-Corner.

A l’ère la plus ouverte et la plus connectée de l’humanité, un homme sur deux vit reclus à son domicile. L’Etat-nation, vestige d’un XXe siècle meurtrier dont le souvenir toujours semble peineux, est rappelé à la vie pour redessiner des frontières oubliées et déployer sa police, opposant au « laisser-faire, laisser-passer » des attestations de déplacement dérogatoires sous peines d’amende et de prison. On peut se perdre, nous dit Aimé Césaire, par dilution dans l’universel ou par ségrégation murée dans le particulier ; il semblerait que quelques semaines aient suffi au monde pour passer d’un extrême à l’autre.

Grand penseur de la violence et des crises culturelles, René Girard apparaît comme un guide tout désigné pour appréhender l’épreuve qui se présente à nous. A la grippe espagnole, l’académicien dont l’élégant jugement corrige Freud avec Sophocle et Camus avec Stendhal, aurait sans doute préféré l’analogie de la peste de Thèbes dans Œdipe Roi. La crise chez Girard s’articule toujours sur deux plans : l’un visible, l’autre invisible. A Thèbes comme aujourd’hui, l’épidémie se rapporte à son aspect éminemment visible, celui de la mort qui rôde. Le second aspect, quant à lui, doit être cherché dans la crise culturelle, laquelle provoque l’épidémie dans le sens où elle en réunit les conditions de possibilité. Ce qui distingue la crise d’une mauvaise passe, c’est l’alignement singulier de la nature de ses causes sur le paradigme dominant, laissant ce dernier dans l’impuissance stricte d’en traiter les symptômes apparents sans se réinventer lui-même. La crise n’est donc, par définition, jamais uniquement accidentelle, mais toujours structurelle et également morale. C’est une crise de la gouvernementalité au sens foucaldien, et sortir de la crise, c’est fonder un nouvel ordre culturel avec sa rationalité propre. On peut distinguer chez Girard trois caractéristiques universelles aux crises : ce sont des crises de l’indifférenciation, elles coïncident avec un déchaînement de la violence par un phénomène de contagion et elles s’achèvent par le sacrifice d’une victime émissaire.

Acte 1 — L’indifférenciation

L’égalité peut-elle souffrir des différences ? Voici une question qui anime assimilationistes et multiculturalistes depuis quelques temps déjà. A celle-ci la Constitution nous répondra qu’elles ne sauraient exister que dans le sens de l’utilité commune, chose que l’anarcho-capitalisme interprète sous le prisme des écarts de richesse ou de la performance de ses agents de production. Il serait en effet incorrect de penser que l’effacement des distinctions conduirait à un tout uniforme, c’est-à-dire difforme ou monstrueux selon les termes de Girard. L’ouverture politique des frontières n’efface pas la contrainte socio-économique du déplacement, profitant à ceux en capacité d’en jouir, tandis que l’ouverture des économies définit bien des gagnants et des perdants. L’effacement des distinctions de sexe coïncide, lui aussi, avec la création de nouvelles catégories comme les « non-binaires », dont la différence tient au fait qu’ils refusent d’être différenciés, ainsi qu’à des catégories de genres multiples. Récusant l’idée d’un propre de l’homme, les anti-spécistes les plus radicaux sont bien en peine d’attribuer à la vie d’un coléoptère une valeur morale égale à celle d’un orang-outang. Nos productions algorithmiques, portant l’espoir d’une adaptation fine aux utilisateurs aux antipodes de l’uniformisation des consommateurs du marché global, semblent-elles aussi nous confiner dans des catégories de recommandations qui nous font tendre vers des idéaux-types. Dans cette confusion entre distinctions anciennes et catégories nouvelles, la question du juste tracé se pose impérieusement aux équilibristes que nous sommes, précaires funambules entre les deux pôles de Césaire.

A l’image de notre temps, le virus frappe indifféremment. Comme nous, il s’attaque aux plus faibles et sa colère ne connaît ni frontière, ni Dieu, ni maître. Éminemment libre et égal dans sa fureur, il est terriblement moderne. Il s’incarne dans notre ère post-véridique, où l’humanité connectée ne parvient pas à discriminer le vrai du faux. Tandis que les fake news inondent nos réseaux sociaux, politiques et scientifiques, les autorités présumées de l’information, vacillent. Les uns se rendent coupables de mensonge d’Etat, les autres s’avèrent incapables de s’entendre sur les mesures adéquates. Corona appelle à une action mondiale coordonnée, tâche herculéenne pour un système fondé sur la compétition internationale et le bénéfice d’opportunités d’arbitrage qui ne connaît ni trêve ni interdit. On annonçait récemment que des commandes de masques en direction de la France étaient rachetées à même le tarmac chinois par une puissance alliée. Le virus s’incarne manifestement dans une crise de la moralité collective, et tandis que le président Macron en appelle à une union sacrée pour faire front commun face au fléau, il semble bien qu’il se trompe de siècle en remuant les oripeaux du patriotisme à l’ère des espaces apatrides. Il ne suffit plus aujourd’hui d’agiter le drapeau pour qu’aussitôt accoure la jeunesse citoyenne. Agent économique averti et fin statisticien, le jeune moderne conscient du spread de risque qui le distingue de ses aînés dans le cas d’une contamination, ceci toute pondération faite de la probabilité que ses hypothèses soient liées à de fake news, génère ses prédictions rationnelles, c’est-à-dire dépassionnées. Et tandis qu’on lui demande de se soumettre aux règles de prudence, il demande d’une voix calme : « Qu’ai-je donc à gagner à rester chez moi ? Que m’offrez-vous en échange pour sauver vos vies ? ».

Folie collective à qui chacun attribuera le nom qu’il lui préfère, tu as bien rempli ton funeste office. Rationnel jusqu’au cœur, le jeune moderne cultive sa froide indifférence pour survivre au terrible de la vie dont il n’est que trop familier, côtoyant chaque jour la misère dans ses rues et dans ses journaux la famine du bout du monde. Insensible aux incitations non-rationnelles, il ne se risquera pas au jeu de l’empathie sans déduction fiscale ou crédit à taux bas. Droit dans les yeux, il vous interroge calmement : « Que voulez-vous que j’y fasse si je vous suis insensible ? ». Appelé dans un monde où l’insensibilité constitue l’avantage sélectif des individus adaptés, comment la lui reprocher ensuite ? Et pourtant, cette tranquille amoralité semble bien pâle comparée à des comportements dont l’indécence même s’offusquerait, à l’instar des cambriolages de pharmacies ou de ces attaques informatiques ciblant des hôpitaux et appelant pour l’ignominie à une définition nouvelle. « Cela aurait été pire il y a 10 ans » entend-on ici, est-ce là l’unique réponse des solutionnistes technologiques qui, hier encore, nous promettaient la mort de la mort ?

Acte 2 — La violence

A l’heure où les syndicats en appellent à la mobilisation, où les partis d’opposition remplissent leur fonction la plus basse, où partout les incivilités se multiplient tandis que les provocations réciproques entre forces de l’ordre et jeunesse populaire embrasent toujours les mêmes quartiers, les violences ménagères ne font pas exception. Un vent mutin s’est élevé à l’ombre des cellules carcérales et souffle désormais sa brutalité jusque dans les hôpitaux, conduisant récemment un établissement à mettre son personnel sous escorte. Au cœur de l’infosphère, les cyber-harceleurs confinés trompent leur ennui, s’affairant à l’ouvrage de sorte que la haine ne connaisse pas de crise. Si la guerre n’est presque plus, le conflit est omniprésent et ce qui devrait nous unir nous désunit. La polémique renoue avec sa racine grecque pólemos une intimité nouvelle et jette sur la pólis sa fureur belliqueuse. Ceux qui portent des masques quand les médecins en manquent et ceux qui n’en portent pas au péril de tous, ceux que l’insouciance promène dans les rues à l’heure du confinement, ceux dont les mesures sont toujours trop tardives, ceux qui ne réorientent pas leur production, ceux dont la générosité ne saurait être suffisante, ceux qui concentrent l’espoir dans des remèdes discutables, chacun est aujourd’hui la victime potentielle de cette violence collective, responsable désigné de la persistance du fléau. Que cela vous plaise ou que cela vous choque, la crise sanitaire est un bloc.

La perspective girardienne ne porte guère à l’optimisme, prêtant à la modernité une capacité inédite à soutenir un état de crise perpétuel dont le modèle, loin de neutraliser la violence, a su en multiplier les formes pour la produire structurellement en proportions industrielles. En l’absence de vertige dionysiaque, toute révélation semble aussi inévitable qu’impossible et le symbolisme reprend ses droits pour qualifier une violence dont chacun est le témoin involontaire autant qu’il s’interdit, collectivement, de lui attribuer le nom qui est le sien. Des efforts nouveaux nous sont alors demandés pour refouler dans un élan anti-freudien Celui-dont-on-ne-doit-pas-pronocer-le-nom, l’insoutenable vérité dont le moderne n’est que trop conscient. Les sacrifices sont aussi permanents qu’inefficaces et la crise parfois s’accélère mais jamais n’atteint son insoutenable apogée.

Acte 3 — La victime émissaire

Sans faire ombre aucune aux victimes d’aujourd’hui, toutes aussi individuellement innocentes et dont le nombre n’est pas moins tragique que les conditions de décès, il s’agit ici de considérer une autre victime innocente qui, contrairement aux premières dont le cumul donnera l’intensité du changement, en indiquera quant à elle la direction. Il ne s’agira pas d’une mise à mort formelle, pareille à celles des sociétés primitives et des tragédies antiques, mais plutôt d’une canalisation de l’ensemble de la culpabilité sociale sur un point de convergence unique, tenu pour responsable de tous les maux de la société et, au premier chef, de l’épidémie. Plusieurs candidats se préparent déjà à l’échafaud, des responsables politiques aux scientifiques apprentis sorciers, mais aussi des systèmes, des catégories sociales et des pays tout entiers.

Si les Etats ne sauraient sortir de cette crise que dans la coordination, la tentation pour chacun de jouer les passagers clandestins pour relancer son économie sera sans doute plus puissante que raison. C’est d’une relance morale dont le monde a besoin mais ce sera sans doute d’une relance keynésienne qu’il écopera, et avec elle, combien d’années de servitude encore ? Comment penser sereinement le monde qui se dessine lorsque pour tous les pays déjà les chaînes de la dette ont été préparées ? S’il est impossible de se prononcer sur le résultat de l’élection victimaire, gardons à l’esprit que le funeste élu sera innocent des maux dont on l’accusera sans avarie. Victime expiatoire d’une crise éminemment culturelle, victime innocente mais socialement nécessaire, victime sacrifiée sur le bûcher de nos vanités modernes, je place en toi mes espoirs de changement.

Acte 4 — Le monde d’après

Face à cette crise culturelle, aboutissement intermédiaire ou final d’une crise de la modernité pour laquelle l’encre n’a déjà que trop coulé, il ne s’agit évidemment pas de répondre avec les vieux grincheux que c’« était mieux avant », puisqu’« avant », c’était déjà la crise. A contrario, il faut percevoir dans le tragique de la crise l’espoir d’une opportunité de renouveau. A l’image de ces soignants-modèles, miracles ambulants de résilience à la fatigue, à la brutalité et au manque de moyens, refusons de nous constituer comme maillons de cette violence orageuse et opposons-lui le calme d’une volonté morale inflexible. Il appartient à chacun de se vaincre soi-même pour s’ériger en pilier moral d’un nouvel ordre culturel fondé sur la compassion, de tendre l’autre joue, de faire de tout son corps barrage contre la brutalité du monde.

Il faut s’attaquer de front à remodeler la rationalité fondamentale de nos sociétés, s’engager sans tiédeur contre les conditions d’éclosion du ressentiment et désactiver ce que Sloterdijk nomme à juste titre les « banques de la colère », voyant dans la société moderne l’avant-garde d’une rupture entre deux espèces, fantaisie intellectuelle à laquelle les projets transhumanistes apportent un réalisme glaçant. D’aucuns l’appelleront morale, d’autres justice sociale, d’autres encore empathie ou amour de son prochain, mais c’est bien de cela qu’il est question, afin que le monde d’« après » ne soit pas pire que celui d’« avant ».

A cette période charnière de notre évolution, sans doute plus que jamais est-il nécessaire de relire les premières pages des Confessions d’un enfant du siècle. Là où Musset se fait spectateur de l’inéluctable fin d’un monde et conscience claire d’un avenir incertain, sans doute faut-il lire en miroir à notre compte l’impossible changement dont nous aspirons être acteurs et repenser, à l’aune d’un catastrophisme éclairé, notre mesure du probable et de l’impossible. Sur un monde de nouveau en ruines s’assoit une jeunesse toujours plus soucieuse.

Hubert

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