Entre Tradité et Modernation — JOUR 3

La première chose que j’ai mangée vendredi matin se trouvait être une délicieuse brochette de poisson blanc, de fromage et de poitrine fumée, trempée dans une sauce soja sucrée qui avait transformé le tout en une sucette parfaite pour entamer la visite du marché de poisson de Tokyo. C’était le début de mon troisième jour.

Bienvenue dans ce carnet de voyage un peu 5 4 3 0 et après paf pastèque.

Tsukiji

Vendu dans tous les guides et par tout le monde comme l’endroit à voir absolument à Tokyo, je débarque vers 9 h 30 au marché — de toute façon avant c’est réservé aux professionnels. La rue principale est remplie de touristes occidentaux, ils débordent, crient, gênent la circulation. Des poissonniers passent à toute allure sur des machins à moteur on dirait des ogives nucléaires. Ce marché est avant tout un lieu de travail et il semble évident qu’on les emmerde. Ils vont tellement vite que toutes mes photos sont floues. Gégé les gars.

Le bâtiment en lui-même, gigantesque halle torsadée, ne ressemble pas à grand-chose de dehors. À l’intérieur par contre, on dirait un vieux vaisseau spatial qui se serait crashé sur le port.

Au ras du sol, les pieds trempent dans un mélange d’eau sale et de poisson crevé. Au niveau des genoux, des caisses s’amoncellent et s’entassent, remplies de marchandises encore en vie ou déjà découpées : du thon aussi rouge que du bœuf, des pieuvres qui tentent de s’enfuir, des huîtres et des crustacés aux mâchoires claquantes, des bocaux d’œufs de poisson jaunes, orange, glauque.

Plus haut, légèrement sous moi quand même, les poissonniers et les travailleurs jettent des regards noirs aux touristes. Un Anglais manque de se faire écraser à cause d’un selfie. Des Israéliens hurlent encore plus fort que les marchands. Quant aux Palestiniens, ils ont autre chose à foutre que de voyager et on les comprend quand on voit ce qu’il arrive chez eux en ce moment.

Dès lors qu’on lève un peu la tête, on comprend que chaque poissonnier possède au moins deux mètres de fatras au-dessus des stands : sont rangés là outils, caisses, bocaux gigantesques, échelles et escabeaux, des chaises parfois. On panique légèrement en imaginant un tremblement de terre tandis qu’ils commencent leur déjeuner. Ils piochent dans de larges bentos fumants en nous jetant des regards en biais.

La voûte céleste reste noire : le plafond a depuis longtemps pris une couleur sombre qui évoque le brûlé ou le gras de cuisine. Le bâtiment, qui s’étend sur plusieurs centaines de mètres, sera détruit en fin d’année prochaine pour les Jeux olympiques de Tokyo. Saloperie de Jeux olympiques. Ça a l’air insalubre, OK, mais au moins ça a de la gueule.

Le déjeuner de onze heures

Même pas onze heures et je fais déjà la queue pour un restaurant de sushi. Il n’y a presque que ça dans le coin de toute façon. L’adresse que j’ai notée est aussi la plus populaire, bien notée à peu près partout. Difficile de savoir si c’est une arnaque puisqu’il y a autant de Japonais à l’intérieur que de Chinois, d’Américains ou d’Européens. Alors j’y vais.

Une grosse dame s’occupe de gérer la file dehors. Le fond de teint dont elle s’est tartiné le visage a coloré le col de sa veste nacrée. Ses chaussures noires vernies jurent un peu avec la ruelle bordélique et pas franchement propre. Elle imite l’ours que j’ai sur mon t-shirt pendant un moment de flottement, dévoilant un appareil dentaire orange fluo. Je finis par entrer, avec sur les talons deux Chinois visiblement paniqués à l’idée de ne pas parler japonais. On discute un peu en anglais en cherchant une place ; ils iront sur une table et moi au comptoir, la place de choix pour le solitaire au Japon.

La carte est simple, avec des photos et des mots anglais balancés au petit bonheur la chance. Je prends le truc classique, de base, avec des sushis : anguille, thon, saumon, seiche, œufs, une petite omelette… une quinzaine de pièces en tout. 2200 yens, soit 17,40 €. J’hésite un instant avec le set spécial au thon, quasiment deux fois plus cher. Je m’en empêche.

Le chef se tient à deux mètres de moi. Il enchaîne les commandes à toute allure, prépare des sushis avec une habitude rythmée. Il danse. Il me tend mon assiette. Je le mitraille et il semble heureux (ils ont toujours l’air heureux ma parole).

Vient s’asseoir à côté de moi une femme que j’identifie immédiatement comme française (mon sixième sens de voyageur, sans doute). Son envie de m’éviter confine au malaise lorsque le chef prend sa commande. Elle cherche ses mots, tente de parler en japonais, se fait gentiment rembarrer, passe en anglais approximatif, se fait poliment remercier, embraye sur le français. Elle commande le même menu que moi. Faut dire que je pousse des cris orgasmiques à côté d’elle façon Sally au diner (la référence de vieux). Le wasabi planqué entre le riz vinaigré et le poisson ultrafrais est dosé à la perfection. C’est fantastique du début à la fin, même les sushis non identifiables (c’est sans doute une sorte de pâte à base d’œufs de poisson). Et tant pis pour mon allergie à la crevette, me dis-je en sentant mes lèvres me brûler.

Je paye, je ressors et je tombe nez à nez avec un vendeur de rue assez antipathique qui propose des daifuku, une spécialité printanière déclinée sous différentes formes. Je deviens fou en voyant la variante avec de la crème pâtissière et une fraise glissée entre les deux fesses rebondies du mochi… J’en achète un et je m’enfuis avec dans une allée sombre pour la déguster, véritable vampire du foodporn.

C’est tout d’abord incroyablement doux : l’extérieur est moelleux sans être aussi étouffe-chrétien que dans les mochi « industriels » que j’avais déjà mangés ; l’intérieur est lui fantastiquement crémeux et sauvé de justesse du trop de sucre par la fraise acidulée. Je fais demi-tour pour en commander un deuxième. Le visage du vendeur s’illumine en me voyant revenir et me baragouine trois mots en anglais. J’aurais franchement passé toute la journée à déguster ses pâtisseries. Mais quelque chose me disait qu’il existait d’autres merveilles un peu plus loin.

Ce quelque chose était sans doute mon guide touristique.

Shiodome

Bonne idée : voir Tokyo depuis le haut d’un gratte-ciel.

Mauvaise idée : le fait après avoir bouffé comme un cochon.

Le voyage en ascenseur pour le 46e étage (même pas trente secondes) me secoue un peu les entrailles. Mes camarades de machine infernale ne mouftent pas. Surtout qu’ils faisaient tous face à moi qui regarde le paysage par la vitre. Eux préfèrent visiblement éviter de contempler le vide stratosphérique sous nos pieds.

Le bâtiment tordu, c’est le marché de Tsukiji.

(ne pas penser aux tremblements de terre… ne pas penser aux tremblements de terre…ne pas penser aux tremblements de terre…ne pas penser aux tremblements de terre…ne pas penser aux tremblements de terre…ne pas penser aux tremblements de terre…ne pas penser aux tremblements de terre…ne pas penser aux tremblements de terre…)

De là-haut, c’est beau, très beau, mais pas trop près quand même monsieur. J’en profite pour faire un petit tour dans l’étage des restaurants aseptisés et pas trop chers. Ça pourrait valoir le coup de les tester une prochaine fois.

En redescendant en quatrième vitesse de Robert Aldritch (référence de vieux), je percute que je suis à Shiodome, un genre de centre commercial qui réunit plusieurs bâtiments et magasins, ainsi que deux stations de métro en fonctionnement et une troisième « historique » qu’on peut visiter (nope).

Je suis attiré par une musique entêtante qui m’amène au rez-de-chaussée (le 2e ou le 3e, c’est assez labyrinthique) où je découvre une horloge murale géante en mouvement. Machineries tentaculaires, balcons penchés, créatures anxiogènes, mais mignonnes… c’est du Miyazaki à coup sûr. Je tourne un peu et je ne trouve aucun panneau, je suis pourtant sûr de mon coup.

Sophie ? Calcifer ?

On dirait tellement Le Château ambulant, sans doute mon film préféré de Hayao Miyazaki. En rejoignant le métro, je découvre que j’avais raison sur le plan des lieux (digne d’un niveau de Dark Souls). Mais trop tard, me voilà déjà bien en retard pour le Nezu Museum dont mon guide me vante les mérites depuis le premier jour.

Je trépigne.

Métro jusqu’à Nezu

Le musée est donc fermé jusqu’au 12 avril et j’emmerde royalement le couple de Français croisé en sens inverse qui auraient pu me dire quelque chose quand même. Je les hais.

Heureusement, le quartier de Harajuku est charmant même si plutôt orienté luxe et haute-couture avec Dior sur un trottoir et Stella McCartney sur l’autre. Je décide de remonter la rue (à partir du métro Omote-Sando) qui devient une large avenue aux abords du parc Meiji (qui en fait s’appelle Yoyogi, mais j’ai envie de l’appeler Yo-Gi-Ho tout le temps, donc j’en reste à Meiji, merci de votre compréhension).

Meiji Park

Tokyo me rappelle énormément Londres pour de nombreuses raisons : la variété des quartiers, le fait qu’ils aient tous un cœur et une âme, qu’ils soient différents, mais qu’ils s’intègrent parfaitement à la même ville. La super bonne bouffe (si si). Les vieux. Et puis il y a les parcs.

Ils sont immenses (les parcs hein, pas les vieux) et découpent les deux cités de façon presque inacceptable pour un Français. Meiji se pose comme un mastodonte de verdure en plein milieu de Tokyo. Une fois passé le torii de l’entrée (magnifique sensation d’être une puce), on descend une longue route en compagnie de centaines de touristes. On est tous là pour visiter le sanctuaire sacré de l’empereur Meiji, auteur de l’ère éponyme qui a vu le Japon s’ouvrir et se moderniser à toute allure en quelques décennies à la fin du 19e siècle (je résume grossièrement à la Lorant Deutsch).

Le saké à gauche (mais en réalité à droite quand on arrive) et le vin à droite (mais du coup à gauche). J’ai la flemme de ré-importer les photos.

Je passe à côté de tonneaux de saké offerts chaque année à l’esprit de Meiji par les meilleurs artisans pour jeter un œil aux fûts de vin en provenance de France. L’empereur avait en effet introduit à sa table l’alcool le plus célèbre d’Europe. On trouve là quelques barriques de Clos-Vougeot…

Plus loin, on entre dans le sanctuaire à proprement parler. C’est très beau. Très solennel. Je fais le tour. Je prends quelques photos. Je regarde les gens prier. C’est à peu près à ce moment-là que je prends enfin conscience du silence qui m’entoure. Je pousse ma route vers un petit sentier qui semble m’amener vers un musée situé plus au nord du parc. Il n’y a plus personne et pas un bruit. Difficile de croire que nous sommes en plein Tokyo.

Je dois vous parler de quelque chose. Il y a dans cette ville des corbeaux… gigantesques. Des trucs à faire pâlir un American Bald Eagle©. Et y’en a qui me tourne autour. Il a bien senti que je faiblissais après mon déjeuner léger deux heures plus tôt. J’accélère le pas, en espérant qu’il arrêtera de sautiller comme une grosse dinde derrière moi—oh mon dieu je suis bel et bien devenu le petit joufflu au début de Jurassic Park. Sayonara!

Une fois arrivé au musée (bien évidemment fermé), je découvre une nouvelle raison de vivre : les Japonais ont disposé des millions (je n’exagère pas) de distributeurs de boissons. Il y en a tous les cinq mètres quand ils ne vont pas par deux (comme les Sith). J’avais déjà vu leurs canettes de café chaud, mais je découvre en cherchant quelque chose d’un peu réconfortant qu’ils vendent des… attendez… je me prépare mentalement à l’écrire… oh oui… je sens le plaisir qui monte… c’est incroyable… oui… ils vendent des canettes de thé au lait. Le truc le plus anglais du monde… donc… forcément ils adorent ça. C’est sucré comme il faut et surtout c’est chaud. Le métal te brûle un peu les mains au début, ce qui est parfait quand tu es poursuivi par un corbeau tueur de Français.

La première d’une longue… très longue série…

BREF, j’étais heureux, E-R-E et je vous passe les charmants détails du reste de ma balade : j’ai commencé à stresser pour un entretien professionnel via Skype, j’ai pris la direction de Shibuya puisque j’étais grave en avance pour dîner avec une connaissance, j’ai crié sur une petite Japonaise qui m’a percuté en courant parce que j’ai cru que c’était le corbeau qui revenait me tuer et avant de finalement acheter un énième thé au lait chaud histoire d’avoir bien mal au ventre pour mon entretien professionnel via Skype. Vive la vie.

Shibuya

Si je vous dis Tokyo, vous me dites tout de suite : « le passage piéton là » et je vous dis C’EST OUI. Car, Shibuya est connu dans le monde entier pour son passage piéton et sa statue de chien qui est mort d’avoir trop attendu Richard Gere (référence de naze).

Passage obligé de toute visite tokyoïte (mot moche ! 10 points !), je suis monté au Starbucks prendre un thé vert au lait histoire d’être carrément dysentérique durant mon entretien professionnel via Skype. Le comptoir installé contre la vitre est parfait pour filmer et photographier cette splendeur de la nature… je veux dire ce curieux événement humain.

Pour résumer le truc : au même moment, les quatre feux du carrefour deviennent verts pour les piétons, ce qui provoque une marée de primates impressionnante et légèrement anxiogène. Les dessins animés m’avaient peut-être un poil survendu le truc parce que c’est pas si dingue que ça…

Sauf lorsqu’on traverse soi-même le carrefour. Et là c’est dingue. Non seulement y’a 75 personnes qui foncent vers toi, mais tu es poussé par 75 autres dans ton dos. Un écran beugle une pub sur ta droite et sur ta gauche, un parti politique vend sa soupe à coup de mégaphone. Autant te dire que tu n’en mènes pas large. On dirait Braveheart, mais sans Sophie Marceau (what’s the point?).

Une fois au calme sur le trottoir d’en face — soit au milieu de cinq cents personnes qui attendent à Shibuya qui se trouve être aussi une gare et un centre commercial — , tu cherches Hachiko et tu ne le vois pas parce que tu es littéralement devant.

La petite statue est constamment photographiée par les touristes, japonais ou non. Tu regardes le ballet des enfants et des moins-enfants qui enchaînent sourires, selfies et petite danse avec ce chien un peu tarte qui n’avait pas compris que son maître était mort. Tu soupires de contentement, mais tu caches au monde que tu es touché au dedans de toi.

Shinjuku

Bon, c’est l’heure de passer aux choses sérieuses. Tu attendais ce jour depuis des siècles. Shinjuku, c’est un quartier compliqué. Déjà une des plus grandes gares du monde avec plus de deux millions de voyageurs chaque jour (soit beaucoup) et plus de cinquante sorties différentes (soit un paquet).

L’idée derrière la gare de Shinjuku c’est sans doute d’empêcher les gens d’atteindre leur destination les mains vides. Comme un maléfice terrible, le voyageur doit passer à travers des cascades de tentation. Des stands de nourriture sont installés un peu partout et les grands magasins commencent quasiment sur les quais. « Quelle voie est mon train… ah oui, voie dix-huit euros le t-shirt pas mal ! »

J’en profite pour craquer devant deux goûters : un pain fourré au curry plutôt bon et une sorte de spécialité de Pâques à base de chair à saucisse carrément excellente. Dans les deux cas, je repars heureux à la recherche de Kamurocho…

(enfin plutôt) Kabukicho

Il s’agit du coinc « chaud » de Tokyo où se cachent les bars à hôtesse et les massages qu’on évite de faire en famille. Bon, à 16 h, ça ne ressemble pas à grand-chose, mais deux ou trois heures plus tard le quartier s’active. Les restaurants et les hôtels sont plus agressifs, attirent le client dans la rue, font du bruit pour appâter du monde. Les touristes sont plus nombreux aussi. Des pelletées d’Américains remontent et descendent les allées bientôt mal famées du coin. Ça évoque la Chine—la Chine romancée hein, celle des films hollywoodiens qui commence sur un soldat à la retraite accoudé au comptoir d’un vieux bouge de Shanghai.

Par contre, ça ressemble carrément à Kamurocho, l’aire de jeu de Yakuza, un titre produit par SEGA et dont le troisième épisode m’a quasiment littéralement défenestré de bonheur. J’y retrouve les détails charmants, les ruelles sales, le vieux quartier des bars crades (le fameux Golden Gai) et les karaokés. Ça reste plutôt gentil finalement, ça ne tombe jamais dans le franchement glauque à la rue Saint-Denis. Même dans ces excès-là, les Japonais savent mettre les formes.

Ce quartier me parle, il réveille en moi le bad boy du dimanche matin, le loubard des bistrots de 6e arrondissement, le bandit de Bobigny. Et fier de mon penchant pour les situations louches et hors-la-loi, je pénètre dans un Muji, enseigne bien connue en France pour être « si japonaise hi hi hi. »

Voleur !

Je récupère deux trois babioles sur les étalages et je me coupe la main avant de dépenser un SMIC en objets utiles et designés avec élégance. Truc rigolo que je n’avais jamais remarqué : on peut sortir des magasins sans payer. Il n’y a ni portique ni vigile. Le concept de vol semble les dépasser totalement. Truc rigolo que je percute le lendemain (mais j’en parle maintenant, ça fait mieux) : les Japonais n’attachent pas leurs vélos, ils les laissent juste là, comme ça, tranquille.

J’accuse cet escalator Dragon Quest de m’avoir fait oublier mon chemin !!!

Petit à petit, germe en moi l’idée que je suis né ici et que mes parents m’ont sans doute adopté. Je suis du genre à être malade quand je fraude (soit jamais). Je transpire dès que je passe devant un policier même si je suis innocent (95% du temps). Je suis au bord de la crise de nerfs alors que je franchis une douane sans valise de peur qu’on y découvre un appareil photo (aucune idée de pourquoi c’est illégal, mais je l’ai lu dans les Dingodossiers quand j’étais petit donc ça doit être vrai).

Et lorsque je reprends connaissance, je suis à l’extérieur du magasin, les bras chargés d’objets créés et produits avec élégance et goût. Un policier me sourit sur le trottoir. Il doit se dire : « oh tiens, un étranger a fait des achats chez Muji, quel honneur pour notre pays. » Je fonds de honte et j’opère un repli stratégique immédiat vers la caisse où je tente d’expliquer que je ne savais pas qu’on pouvait sortir aussi facilement. La vendeuse ne comprend pas. Elle sourit gentiment. Je fonds de bonheur devant tant d’innocence.

BIQLO

Le rendez-vous approchant, je prends la direction du point de chute, le magasin BIQLO, astucieux (!) mélange entre BIC CAMERA (Darty, mais en bien) et UNIQLO (H & M, mais en bien). Curieux au premier abord, on finit par ne plus trop s’en faire. On passe des caleçons aux perceuses sans que ça gêne. Ça paraît finalement normal. Un truc me chiffonne quand même, c’est cette entêtante musique qu’ils diffusent en boucle. Toutes les quinze secondes, elle recommence, me plongeant dans un infernal tourment.

Le fameux BIQLO !

Me voilà à tuer le temps au café du basement — qui semble donner sur une autre galerie marchande souterraine que je n’ose explorer — en essayant de ne pas trop penser à la musique qui tourne en boucle. Je reprends un thé au lait histoire de reproduire la fin des Aventuriers de l’Arche Perdue durant mon entretien professionnel via Skype.

Ma voisine commence à me taper la discussion en anglais. Pas génial, mais potable (meilleur que mon japonais quand même). Elle me dit qu’il ne faut pas avoir peur du masque, que c’est normal. Du Alain Souchon passe à la radio, noyé entre deux reprises de l’hypnotique ritournelle du magasin. Un Japonais qui commande un café laisse son ordinateur et son sac sans surveillance pendant deux minutes aussi longues qu’un film de Terrence Malick. J’entends la même mélodie pour la millième fois. Je décide de braver l’extérieur où la température s’est effondrée en quelques minutes.

Commence alors La Plus Grande Aventure De Tous Les Temps.

La Plus Grande Aventure De Tous Les Temps

Deux gaijin se donnent rendez-vous dans une ville. L’un d’eux n’a pas vraiment de réseau ou de wifi. Il galère. L’autre aussi galère, même s’il vit à Tokyo.

Je lance des signaux à des Occidentaux que je croise en espérant qu’il s’agit de mon contact — le fils d’un ami de la famille, que je n’ai jamais vu avant. Personne.

« Tu es devant le BIQLO ?
— Oui.
— Moi aussi.
— Je ne te vois pas. »

Pendant vingt minutes.

Par deux fois, un Occidental paniqué passe à côté de moi et je tente de l’appeler. Des Japonais se retournent. Mais enfin, qui ose crier dans la rue ?

Ça c’était la ruelle avant que la nuit ne tombe et que l’air ne se retrouve vicié des effluves noirâtres de cartilages de poulet en train de griller sur un barbecue nettoyé pour la dernière fois en 1979.

Finalement, je retrouve Dennis et nous partons à la recherche d’un lieu où manger. Il est Français, vit au Japon depuis quelques années. On parle des masques et il me dit que parfois sa copine en porte un au lieu de se maquiller. Pratique. On atterrit dans une petite ruelle ambiance locale où les échoppes de yakitori s’alignent. Certaines sont interdites aux gaijin (les échoppes hein, pas les yakitori).

Les brochettes sont préparées et cuites devant nous, sur des grilles bien dégueulasses. Comme le veut la tradition culinaire, c’est là que la nourriture est la meilleure. Les premières sont classiques : poulet et oignon vert, puis poitrine de porc et légumes.

On passe vite aux choses sérieuses avec des peaux de poulet sur un pique (oui, juste une brochette de peau de poulet grillée) suivi de près par celles au cartilage (juste du cartilage). Ça vous dérange ? Eh bien tant mieux, ça en fera plus pour moi.

Boisson de filles

Pour le dernier verre avant le dernier entretien professionnel via Skype de ma vie, on se retrouve au septième étage d’un immeuble de Kabukicho. Là, le choix est vite fait quand Dennis me parle d’une boisson « un peu comme du lait, mais pétillant », le Calpis, généralement servi sour, avec de l’alcool. Je saute sur l’occasion.

C’est rafraîchissant et typiquement le genre de cocktail que je pourrais siroter pendant des heures en été. On m’informe au passage que le Calpis Sour est considéré comme un truc de filles. Mais tout en disant ça, on s’empiffre d’edamame, les fèves de soja à la vapeur qui remplacent les cacahouètes de l’apéro. Pas très viril tout ça.

Notre soirée se finit quelques minutes plus tard, après un petit verre d’alcool de prunes et me voilà en route pour mon entretien professionnel via Skype dont je ne souhaite plus jamais parler.

Sur ce, sayonara !