Pourquoi je ne peux pas voter Macron
Dur de soumettre des Insoumis : le 7 mai, j’ai poésie
Ce texte s’adresse aux personnes n’ayant pas voté FI au premier tour, et qui ne comprennent pas pourquoi les Insoumis ont tant de mal à aller voter Macron contre Le Pen.

Aujourd’hui, sur mes réseaux sociaux, je vois défiler les posts de personnes disant que c’est la honte de ne pas vouloir voter Macron. Que c’est une insulte à la démocratie.
A commencer par El Komhri. La blague.

La mobilisation des castors
Un seul mot dans les bouches : faire barrage.
Ouais …mais pour combien de temps ?
Parce que s’il s’était agi de voter Macron en se bouchant le nez, et de maintenir une apnée de 5 ans en attendant mieux… j’y aurais réfléchi.
Mais derrière le vote barrage, derrière la continuation du système “Parti nationaliste épouvantail vs Parti libéral”, il y a un horrible spectre !

Faudrait arrêter de prendre les cons pour des gens !
Et ceux qui ne recourent pas à l’argument “barrage” nous sortent l’argumentaire “positionnement rationnel versus entêtement éthique”. Et avec quelle mépris !
Nous ne devrions pas être étonnés : le néolibéralisme va de pair avec le cynisme et le sentiment de supériorité, nous le savions déjà.
Mais Dieu que c’est pénible que de se faire rabâcher cette série d’arguments déjà éculés à l’époque du “There Is No Alternative” de Margaret Tatcher.
Dieu que c’est pénible quand les néolibéraux partent du principe que tous les radicaux de gauche sont des crétins inculturés.
Tu crois vraiment qu’on est pas capables de comprendre tes arguments économiques ?
Tu veux un secret ? On les comprend très bien, et c’est bien pour ça qu’on n’y croit pas. On pense que l’économie est forcément politique et idéologique et que prétendre le contraire EST une idéologie.
Et qu’en plus, même si on s’en tient à la pure étude systémique, le néolibéralisme ne tient pas la route, et conduit tout droit à l’effondrement.
Et breaking news : on est pas les seuls à penser ça.

Les raisons de la colère
Je sais que nous avons mauvaise presse parce qu’une partie d’entre nous sont des gros relous. Et c’est vrai ! Je ne vais pas dire le contraire : moi-même j’ai eu honte en voyant certains arguments, et certains “dévots” de Mélenchon, qui lui vouent un culte de la personnalité qu’il serait le premier à désavouer.
Mais une bonne part d’entre nous ne sommes pas des fanatiques.
La raison de notre réticence se trouve ailleurs que dans l’endoctrinement ou un supposé culte de la personnalité : la raison qui fait que nous avons du mal à imaginer voter pour autre chose que FI, c’est qu’à l’inverse de beaucoup de français, nous ne nous réveillons pas une fois tous les 5 ans. Nos votes sont liés à de longues réflexions et à des choix de vie existentiels (fun fact : c’est un de nos seuls points communs avec les militants cathos-réacs de Fillon).
Toute l’année, nous lisons des livres, des programmes, nous discutons : la politique est pour nous un enjeu de tous les jours.
Nous sommes des gens engagés au quotidien. Dans nos métiers. Dans nos bénévolats.
Nous nous confrontons de près aux conséquences de la misère.
Nous sommes dans la rue sur nos jours de congés.
Nous sommes citoyens de la cité.
C’est pour cela que les Insoumis l’ont mauvaise aujourd’hui : parce que le vote des gens politiquement engagés pour les autres n’a pas fait le poids face à ceux dont nous avons l’impression qu’ils vivent dans une bulle de consommation, qu’ils ont cédé à la peur du FN et au matraquage médiatique.
Ça fait mal quand tu votes avec tes tripes et que ton bulletin a le même poids que celui de ta tante qui s’est décidée le jour du vote pour un candidat parce qu’il est “beau”, ou “jeune”, “souriant” ou soi-disant “réaliste”.
(Oui, je caricature : il y a surement des gens qui votent Macron par conviction, et des gens qui votent FI par inculture : je parle d’une tendance observée par beaucoup parmi nos proches.)
Alors bien sur, on va nous accuser de condescendance. Mais en vrai, si on choisit de penser ça, c’est qu’on veut encore croire à la bonté humaine ! Parce que si les électeurs de Macron n’ont pas voté pour lui par peur ou manque de compréhension, ça signifie qu’ils l’ont fait par cynisme, indifférence aux malheurs des plus démunis, de la planète et de leurs propres enfants.
…et beaucoup d’entre nous préférons nous dire que les gens sont cons ou désillusionnés que méchants et égoïstes.

On va donc se taper les choix politiques de personnes pas vraiment impliquées dans la politique, ou qui ont voté pour leurs propres intérêts au détriment des personnes précaires : l’intelligence collective n’a pas fait le poids face à l’inculture, à l’individualisme et au marketing.
Et nous allons payer ça pendant au minimum 5 ans. Avec les grecs, les espagnols, et tous les malheureux que le système économique défendu par Macron réduit à la misère. A commencer par les jeunes.
Peut-être que pour vous c’est abstrait, tout cela ? Laissez-moi vous raconter le merveilleux monde qui nous attend (J’y vis déjà) :
Pour t’expliquer ce qui me noue les tripes, je vais te parler un peu de moi. Histoire de me situer : je vais avoir 30 ans, je suis auteure et rédactrice, et je suis bardée de diplômes ; j’ai commencé ma carrière en bossant aux impôts, et à 20 piges j’avais un boulot de cadre bien rémunéré et bien évalué socialement. Depuis j’ai eu tout un tas de jobs, beaucoup liés à la culture et aux nouvelles technologies.
Depuis 12 ans que je suis dans la vie active, j’ai accumulé les jobs, et partout, j’ai craqué. Parce qu’aucun n’avait d’éthique, de cohérence, de sens. Que j’ai pas la foi de me lever à 6h du mat’ pour aller taffer 7 à 10h pour payer un bateau à mon patron et des impôts permettant de rembourser une dette illégitime. Que j’ai envie d’être heureuse en me levant le matin et pas de me dire que je vais accumuler des chiffres sur du papier pendant que le monde s’écroule autour de moi, que les glaces fondent, que les ressources disparaissent, que des enfants crèvent la dalle alors qu’on a dix fois de quoi les nourrir. Que je suis trop intelligente pour avoir envie de jouer le jeu des sourires ringards des patrons de start-up. Qu’au bout de trois mois de chaque nouveau job sans sens je sens pointer le bout du nez de la dépression.

Du coup, dans l’espoir d’une plus grande autonomie, après avoir accumulé CDD, missions interim, cachets d’intermittence, droits d’auteur SACD, périodes de vide et périodes d’allocations chômage, j’ai cédé aux sirènes de l’auto-entreprise et du télétravail.
Pour vous la faire courte, j’ai rapidement constaté que mon principal “client” était en réalité mon patron : comme dans toutes les entreprises qui ressemblent à Uber, il me demandait d’atteindre des quotas sans rien me garantir en échange, fixait unilatéralement les tarifs des services (“tu as le droit de refuser, mais si tu ne joues pas le jeu du marché compétitif, on ne pourra pas continuer à travailler avec toi”), changeait tous les mois ses systèmes délirants de rémunérations et de bonus.
Lorsqu’en juillet dernier j’ai atteint mon pic de productivité, j’avais écris 50 articles, (dont 34 de vulgarisation scientifique sur la recherche génétique). Je n’ai aucune idée du nombre d’heures que j’ai faites. J’ai gagné pour cela 970€ nets.
Pas contente ? “Ah mais tu comprends, la concurrence est rude avec les rédacteurs de Madagascar qui acceptent de travailler à la chaine et sous-payés : il faut y mettre du tien, je fais mon max pour être éthique, mais il faut bien s’aligner si on veut rester concurrentiels.”

Le tout avec le sourire, un patron qui t’interdit de le considérer comme un patron, tutoie de force ses employés (pardon, ses “collaborateurs”), t’appelle sans scrupules pendant le soir ou le week-end pour boucler une commande, te matraque la gueule à coup de “team building” pour dégénérés, et fout à la poubelle le souvenir d’un droit du travail reposant sur des contrats négociés et consentis.
Et évidemment, tu ne peux pas faire recours à un syndicat ou te réunir avec tes collègues pour te plaindre du patron, puisque ce n’est pas ton patron : c’est ton ami.
Macron ne peut pas me vendre du rêve : JE SUIS entrepreneur. JE LA CONNAIS, l’arnaque. JE SUIS DEDANS, dans son marché libre et déréglementé du droit du travail. Et tu sais quoi ? C’est un putain de cauchemar.
Beaucoup des militants de FI sont des jeunes qui, comme moi, connaissent la réalité du monde dérégulé et compétitif. On a passé une bonne part de nos vies en start-up à voir des managers “bienveillants” piétiner nos dignités de travailleurs, et à leur sourire en ayant intérieurement envie de leur exploser la tronche.
Macron est l’un d’entre eux. Il sont de la même famille : on le reconnait. On connait par coeur ses ficelles, ses discours, ses sourires, son dynamisme. Macron, le manager, est ton ami : l’ami qui va sourire pour mieux te réduire en esclavage, l’ami qui se fait de la thune sur ton dos en transformant ta vie en enfer.
Tu la sens, la rage qui monte quand Macron me dit qu’il faut donner à nos jeunes l’envie d’être milliardaires ?
Vous dites vouloir voter contre la haine de l’autre, mais le projet de société de Macron repose tout autant sur la haine, le mépris et la diabolisation que celui de MLP : la principale différence c’est que l’avilissement se focalise moins sur la couleur de peau que sur le statut social.
En 2016 j’ai eu deux contrôles de la CAF en moins de 6 mois. Au deuxième, ils m’ont suspendu mes allocs complémentaires pendant deux mois “parce que c’est le délai normal pour traiter les contrôles aléatoires”.

On me soupçonnait de fraude. De fraude. Sur les 600 balles par mois que je déclarais en moyenne.
A côté de ça, les possessions de Macron, Fillon, et LePen… toujours pas vérifiées.

En novembre, je suis tombée malade, et comme j’étais auto-entrepreneur, j’avais pas le droit à un congé maladie. Mais comme j’avais touché quelques sous les mois passés, et que les déclarations de ressources sont décalées par tranches de trois mois, j’avais pas le doit à des allocs non plus (à moins de rester malade pendant plus de 4 mois).
Quand j’ai appelé la CAF, l’URSAFF et le Pole Emploi, on m’a dit que “j’aurais du mettre des sous de côté”.
…

A l’heure actuelle, on m’a — pour une raison inconnue sans doute liée à un de ces contrôles aléatoires — coupé mon aide pour mon pass navigo.
Du coup, j’hésite à prendre le métro parce que c’est 1€90 le ticket, et que 1€90 c’est le prix de deux kilos de patates au marché de la Place des Fêtes.
Combien de misère pour un seul milliardaire ?
Si je vous raconte tout ça, c’est pas pour me faire plaindre : avoir de petits revenus est ok pour moi et correspond à mes opinions décroissantes. J’ai choisi un mode de vie qui me permet de ne pas avoir envie de me pendre, et je suis prête à en assumer les conséquences.
Mais tu sais ce qu’il veut faire Macron ? Renforcer le flicage des pauvres. Pour les humilier toujours davantage.

J’ai la rage. Parce que je veux qu’on arrête de m’humilier pour vouloir donner à ma vie un autre sens que celui de devenir entrepreneur et de gagner du fric.
J’ai la rage parce que ma soeur, qui a bac+4, s’occupe de personnes handicapées 20 heures par semaine par tranche de 2 à 4h réparties aléatoirement sur les 7 jours de la semaine, et touche pour cela 800 euros pour vivre seule avec son fils,
Que mon couple d’amis comédiens en sont réduits à mentir et à déclarer tous leurs cachets à un seul nom, pour être surs de s’assurer au moins une intermittence et pouvoir nourrir leurs gosses,
“It’s called the american dream because you have to be asleep to believe it” — Georges Carlin
Et que toutes ces superbes personnes qui donnent les 3/4 de leur temps à aider leur prochain en sont réduites à la honte, et à devoir calculer les centimes pour ne pas remplir leurs caddies des produits de merde plein de pesticides et d’hormones que les lois libérales ont mis sur nos étals.
Pour moi, sa politique libérale de merde, c’est pas une abstraction statistique.
C’est celle qui me pourrit la vie, qui fout des cernes aux gens que j’aime, qui abime le dos de mes voisins, qui force mes frères et soeurs étrangers à fuir leurs régions dévastées.
Me reprendre un gouvernement “socialiste” dans la face
Comme si la précarité ne suffisait pas à cet atroce tableau, en avril, moi qui n’ai jamais frappé personne ou cassé quoi que ce soit, je me suis fait gazer pour le simple fait de vouloir oser exprimer mon désaccord à une trahison politique.

Et moins d’un mois plus tard, je me suis fait défoncer par les flics parce que j’ai voulu m’assurer que les droits de l’homme de mes voisins étaient respectés, alors que des camions venaient les emmener dans des camps.
A ce stade là, la seule chose que j’aurais voulu donner au PS, c’est un pavé dans la tronche.
…Et toi tu me dis d’aller voter pour leur fils ?

Voter pour dire non, d’accord, mais j’ai pas le don d’ubiquité
Il faut voter pour dire NON au FN.
Ok.
Mais je fais quoi, moi ? Parce que ce que je veux dire à Macron, c’est NON, NON ET NON ET VA TE FAIRE FOUTRE.
Parce que, et je te jure qu’on touche ici à du principe fondamental pour moi : quitte à te prendre des coups dans la tronche, la seule dignité qu’il te reste, c’est de ne pas dire que t’es d’accord.
Du coup je fais comment avec mon bulletin de vote pour faire barrage à la peste ET au choléra ?
Evidemment que nous savons que Macron n’est pas la même chose que Le Pen. Mais comme elle, et plus qu’elle, il est néolibéral, et il milite en faveur de l’inégalité des richesses. Or, comme le dit si bien Ziegler, “Étant donné l’état actuel de l’agriculture dans le monde, on pourrait nourrir 12 milliards d’individus sans difficulté. Pour le dire autrement, tout enfant qui meurt actuellement de faim est, en réalité, assassiné.”
Beaucoup de nous voyons les néolibéraux comme des assassins.
Des assassins avec le sourire, propres sur eux, et bien protégés des atroces conséquences de leurs actes.
Il faut voter pour dire NON au FN.
Le racisme est hideux, certes, mais il est souvent identifiable, quand les dégâts du néolibéralisme sont rampants et insidieux : moins directement visibles mais pas moins mortifères.
Ça fait des décennies que la même question nous hante : comment se battre contre quelque chose qui s’infiltre partout à tel point qu’il devient une norme implicite qui ne scandalise même plus les gens ?
Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal. — Hannah Arendt
La où Le Pen symbolise la brutalité, Macron symbolise la perversion. Et face à cela, on veut nous enlever le peu de dignité que nous ont laissé nos vies précaires, en nous faisant mettre le nom d’un des ces bourreaux dans une urne ?
Le masochisme à ses limites.
Si je vote Le Pen je vote contre mon voisin, si je vote Macron je vote contre moi-même : je ne veux pas avoir à choisir entre faire du mal à l’autre ou me faire du mal à moi.
Nous vous parlons de valeurs, de dignité, de survie : nous ne sommes pas en mesure d’entendre des réponses traitant de coalitions et ressemblant à des comptes d’apothicaire. Ces raisonnements raisonnables ne tiennent pas la route face au désespoir, à la faim, à l’angoisse, au ras-le-bol des manipulations, au besoin de rêver.
Face à la perversion et à la haine, la poésie
Beaucoup d’entre nous n’aurions pas voté au premier tour sans la candidature FI (et je précise bien pour le programme et pas pour “Mélenchoooon”) : parce que c’était la seule candidature solide qui aurait permis de sortir d’un système qui nous répugne et qui ressemblait à quelque chose issu de l’intelligence collective nécessaire à une vraie démocratie.
Le seul programme qui aurait pu nous amener vers un mode de vie digne des capacités de l’être humain.
Le 7 mai, ni Le Pen ni Macron n’auront mon consentement à leurs propositions sociétales mortifères.
J’ai décidé de voter nul.
Et ça, ça ouvre tout un champ des possibles de ce que je vais glisser dans l’enveloppe :)






Ça vous semble ridicule de répondre à la menace par le dérisoire, l’humour et la poésie ?
C’est eux qui sont ridicules et à côté de la plaque quand ils nous parlent de statistiques et de taux de croissance face à des gens qui crèvent la dalle et à une planète qui meurt.
Entre haine et vision chiffrée du monde, on ne nous propose que des solutions morbides. Je choisis la créativité comme pulsion de vie.
Et toi, tu mettrais quoi dans l’enveloppe du 7 mai, pour te faire du bien ? Tu m’envoies une photo ?