Le léopard des neiges

3. Dieu, la tentation mystique

Tchô la casa

En 1976, j’avais 19 ans. Je ne sais pas trop quand commence et finit l’âge con, mais j’étais en plein dedans.

Je les ai toutes faites.

D’abord l’école. Depuis tout gamin mes profs inscrivaient toujours à peu près les mêmes commentaires dans mes carnets : Pierre est intelligent mais c’est un fainéant.

Je passais du second ou troisième de la classe — jamais premier — au doublement de l’année. Tout ou rien.

Je m’ennuyais à l’école. Je m’ennuyais partout. Je me souviens d’ailleurs que, durant toute mon adolescence, les mots « je m’ennuie » étaient ceux que je proférais à longueur de journée.

J’ai donc quitté l’école de commerce avant de devoir redoubler la seconde.

J’avais sauvé les meubles en passant le diplôme d’anglais accéléré sur deux ans et celui de dactylo grâce à l’école Scheidegger qui m’a permis d’obtenir le score de trois frappes secondes à l’aveugle.

Et comme, à cette époque, le travail ne manquait pas, je trouvais rapidement des missions temporaires en tant que secrétaire.

Cette nouvelle indépendance financière m’a permis de quitter le foyer familial. Enfin je pouvais échapper à l’autorité parentale. Mon vieux me rendait mûr et combien de fois n’ai-je pas voulu lui casser la figure. J’ai donc profité de l’invitation de mon pote Jean-Pascal à partager son appartement à Meyrin.

Ensuite l’armée. Il n’était pas question que j’aille faire le pitre et apprendre la camaraderie en buvant des coups et surtout, je ne supportais pas l’idée du chef. J’ai donc écopé de huit mois d’emprisonnement car je fus considéré comme un réfractaire et non comme objecteur de conscience.

Faut dire que j’avais mis le paquet. Durant le week-end qui a précédé la toise, avec les copains, on a pris des acides, passé des nuits blanches et, le matin en question, je me suis passé de l’huile dans les cheveux que j’ai séchée avec les cendres froides de notre feu de camp. J’avais une mine de déterré et me suis effondré au troisième exercice physique.

Les chefs du moment — je ne sais pas quels grades ils avaient — ont bien compris mon manège et m’ont envoyé à l’infirmerie.

Je suis sorti le dernier de la caserne. Je serai carabinier à Colombier. Le pire.

Viviers

Un jour, Jean-Pascal débarque avec un prospectus pour aller voir des Lamas à Viviers, dans l’Ardèche.

Il suivait des cours de yoga avec Jean Roost et nous étions en train d’économiser pour repartir en Inde.

- Pourquoi pas lui répondis-je. Ce n’était qu’un stage de trois semaines, on ne risquait pas grand-chose. Ce fut pourtant un moment clé de nos vies.

Assis dans la grande salle où devaient se donner les enseignements, nous attendions impatiemment l’arrivée des stars, Lama Yeshe et Lama Zopa.

Mais elles se faisaient désirer. En attendant, un jeune moinillon, bien de chez nous, distillait sa sagesse, avec bien peu de conviction, pendant que mes genoux criaient au secours dans cette position tellement inconfortable, en tailleur au sol.

Finalement, deux ou trois jours plus tard, Lama Zopa débarqua. Il devait venir d’une autre planète car je ne comprenais strictement rien à ce qu’il marmonnait.

C’en était trop pour moi. J’ai fui cet endroit avec soulagement pour aller faire un peu de camping sur les bords de l’Ardèche.

Jean-Pascal est resté scotché. Sa vie a basculé. Il avait rencontré son maître lorsque Lama Yeshe est arrivé durant la deuxième semaine.

Mirmande

Mon premier voyage en Inde fut plutôt dur. J’ai trouvé le moyen de perdre mon passeport dans un bus qui me menait à Dharamsala et j’ai passé deux semaines à Amritsar, hébergé par un prêtre, mais à faire la manche pour manger.

Pourtant ce premier coup d’oeil m’avait accroché et je n’aurai de cesse de vouloir comprendre ce qui m’était arrivé dans ce pays que je visiterai à de nombreuses reprises pendant plus de deux ans.

N’ayant pas eu la chance, comme Jean-Pascal, de rencontrer mon guru, ma quête existentielle s’annonçait plus ardue. Je commençai donc à toucher à tout.

Jackson Palette m’invita à Mirmande passer une semaine de silence chez son maître Zen, Castermann.

Moi qui avait échappé à l’armée, voilà que je m’infligeais des traitements insupportables sans que personne ne m’y oblige.

Réveil tous les matins à l’aube. Une heure et demie d’assise le matin et une autre l’après-midi. Le reste en enseignements. Tout ça sans piper mot.

Un matin pourtant, je vécus une première expérience étonnante :

Nous étions assis parterre, comme d’habitude, mais à ma grande surprise, mes genoux ne me gênaient plus et surtout mon dos était tout droit sans aucun effort.

J’avais la sensation que ma colonne vertébrale oscillait comme un roseau au rythme de mes respirations. Je me sentais bien.

Au milieu de ce calme privilégié, que nous offrait cette demeure au sud de la France, j’entendis une femme demander à son mari s’il n’avait pas oublié son maillot de bain. C’étaient les voisins qui louaient l’appartement au dessus du dojo.

En temps normal, j’aurais immédiatement fustigé, dans mon esprit, ces empêcheurs de méditer en rond. Mais non, ce fut juste l’inverse.

En fait, j’avais simultanément conscience de mon potentiel à m’offusquer et de mon détachement parfait face à ce manque flagrant de considération de la part de nos voisins qui savaient bien que nous passions une semaine en silence.

Après trente minutes d’assise, et comme l’exige la routine imposée par le maître, nous devions nous lever pour dégourdir nos jambes pendant cinq minutes avant de nous rasseoir.

Il n’était pas question que je quitte cet état privilégié que je n’avais encore jamais éprouvé auparavant.

Mais le maître ne l’entendit pas de cette oreille, si j’ose dire, et insistât pour que tout le monde — mais ici ce n’est que de moi qu’il s’agissait — se lève et marche.

Et là aussi, comme pour les voisins, je voyais ma contrariété potentielle comme une entité extérieure.

Je me levai immédiatement sans éprouver la moindre antipathie pour ce maître un peu obtus.

Il me fut impossible de garder cette première révélation pour moi. Je sautai sur Jackson à la sortie pour lui en faire part, au mépris total de notre engagement au silence. Et là je fis une seconde découverte : Le simple fait de communiquer mon expérience lui enleva près de la moitié de son impact et me fit redescendre presque instantanément. J’avais galvaudé une réalisation majeure par le simple fait de vouloir la communiquer.

Mais désormais je savais que mon cerveau n’était pas le seul maître à bord.

Leh, Ladakh

Bref, j’étais mal barré. Non seulement je vivais avec un Bouddhiste qui avait contaminé pas mal de nos amis, mais en plus je découvrais une réalité indicible et un appel irrésistible pour l’Inde et la mystique.

Lors d’un second voyage, en 1978, je passai un mois à Pondicherry. Mes journées commençaient par la pratique régulière du yoga de Dirhendra Bramachari. Je suivais l’école de la vue parfaite à l’ashram de Sri Aurobindo dont je dévorais la littérature et me baladais en ville sans mes lunettes alors que je suis myope comme une taupe.

Il n’était pas question que je vive à l’ashram. Je les trouvais tous un peu allumés et il ne passait pas une journée sans qu’on parle des excès de ces zélés fidèles occupés à la construction d’Auroville.

Cette fois j’avais pris mes marques et je commençais à me sentir vraiment bien dans ce pays.

J’avais pris le rythme, je travaillais une année dans le taxi pour me payer six mois de voyage dont la plus grande partie en Inde.

L’année 1980 fut certainement une des plus belle de ma vie.

D’abord grâce à Nicole, ma voisine du dessus que j’aimais à la folie lorsque j’avais 10 ans et avec qui nous jouions au docteur sous son lit en fermant les rideaux de la chambre.

Mais avant que Nicole me rejoigne à Srinagar je fis la connaissance de Carlo, un journaliste italien de la « Lotta Continua », qui venait faire un reportage sur le passage du Christ au Kashmir.

Nous nous sommes rencontrés dans un bus qui nous menait à Leh, capitale du Ladakh, où nous avons partagé une chambre en attendant le festival de Hemis, immense fête durant laquelle, tous les douze ans, une tanka géante était exceptionnellement dévoilée au public.

Je ne suis pas près d’oublier ce moment. Nous étions couchés sur nos lits, Carlo lisait un journal et j’étais plongé dans la pratique de « la méditation tibétaine », un bouquin de Chögyam Trungpa sous titré « Au delà du matérialisme spirituel ».

J’interromps Carlo dans sa lecture pour lui lire un passage qui m’interpellait particulièrement. Et lui, de son air nonchalant, me sort :

  • Le jour où tu te libèreras de ton besoin de te libérer, tout ira mieux.

A peine ses mots avaient-ils atteint mon esprit que je me suis vu à deux mètres au dessus de moi-même. Il faut croire que cette vision ne fut pas supportable. Je me suis accroché à mon bouquin pour réintégrer mon corps en argumentant pour défendre la position du Lama Trungpa.

L’expérience n’a pas duré plus de quelques secondes bien que le temps fut suspendu et qu’il m’est impossible de l’évaluer.

Par ses simples mots, Carlo m’avait libéré, instantanément, mais je n’étais pas prêt. Je n’avais rien à faire la haut. Le travail devait se faire dans la chair et progressivement. Du moins c’est ce que je me suis dit par la suite.

Kopan, Kathmandu

Bien que plutôt tête froide et réticent devant les rituels, j’ai accepté de suivre Nicole à un stage d’un mois à Kopan, une superbe colline à l’extérieur de Kathmandu, où ces fameux Lamas Yeshe et Zopa enseignaient le Lam Rim aux occidentaux.

C’était pénible. La position assise au sol d’abord. Parmi la centaine de participants certains s’étaient d’ailleurs résignés à prendre des chaises. Mais la plupart, comme moi, se la jouaient authentiques. Nous voulions nous imprégner de cette culture et nous étions prêts à souffrir pour parvenir à l’illumination.

Les gens ensuite. De tous les coins du monde ils venaient chercher des réponses à leur mal être et ingurgitaient, un peu ébahis, les enseignements comme nourriture divine. Ils étaient prêts à prendre des engagements de pratiques quotidiennes à vie, voire même pour certains, comme Jean-Pascal et René, à prendre la robe et les quelques 200 voeux qui vont avec.

Après deux semaines, notre petit groupe — nous étions trois couples — avons fait une entorse aux règles et sommes sortis de l’enceinte pour fumer un pétard.

Le retour dans la Gompa, où avaient lieu les enseignements, ne fut pas triste. Je n’avais pas trente six alternatives. C’était; soit j’entrais rapidement en méditation, soit je m’enfuyais tellement je ne supportais pas ma sensibilité accrue provoquée par la substance psychotrope et la culpabilité de la transgression qui l’accompagnait.

Mais là, comme par miracle, j’éprouvai une sensation similaire à celle que j’ai vécue à Mirmande. A peine assis me trouvai-je confortable, le dos bien droit et les genoux détendus. L’expérience fut toutefois autrement plus spectaculaire.

Les yeux à peine fermés je découvre en moi le cosmos. L’intérieur de mon corps est constellé. Je choisis une étoile et me voilà instantanément dessus.

De ce point de vue exceptionnel j’observe la Terre.

Le retour se fit en trois bonds. Comme un zoom rapide et saccadé je vis le Népal, la colline et enfin mon corps. Retour à la maison.

Les enseignements de Lama Zopa étaient toujours aussi bizarres. Pourtant, par petites touches, je sentais qu’il réveillait des points sensibles et profonds. Il était imprenable, tout faisait sens, l’enseignement de base du bouddhisme tibétain ressemblait bien à une philosophie accessible aux esprits cartésiens des occidentaux.

Un jour, alors que nous étions assis sur un rocher devant la Gompa, voici Lama Zopa qui débarque à l’autre coin de la tente, à une trentaine de mètres.

Immédiatement les deux personnes qui partageaient ce siège improvisé se lèvent par respect pour cet être vénéré et me donnent du coude pour que j’en fasse autant.

Je trouvai leur attitude puérile. Je n’avais pas quitté la bigoterie catholique pour la transposer dans une vénération du guru. Je restai donc assis.

Ce qui devait arriver arriva. Lama Zopa se dirigea directement vers moi et, dans sa posture habituelle où il se fait plus petit qu’il n’est déjà en inclinant la tête en avant, donnant l’impression de se prosterner en permanence, il me posa la première question que tout le monde pose en Asie.

  • Hello, how are you? What is your name ?

Quelle ne fut pas mon horreur lorsque j’entendis le son de ma voix prononcer mon nom. Pierre est déjà un peu rude en temps normal, mais là j’eus l’impression de vomir mon nom. Je n’assumais absolument pas mon petit acte de résistance.

Et pourtant le Lama me posa la deuxième question que tout le monde pose dans ces contrées. De son visage émanait une bonté et une joie indescriptible. Mais surtout j’avais l’impression que tout son corps m’embrassait, comme s’il était doté de mille bras.

  • Where are you from ?

Ce fut la libération. Switzerland sorti plus aisément et nous éclatâmes de rire tous les deux.

Depuis ce jour, à chaque fois que je croisais Lama Zopa, je me levais et m’inclinais de bon coeur et sans aucune réticence en remerciement pour la claque qu’il m’avait filée ce jour là.

La suite du séminaire se passa sans évènement notoire. Pourtant à la fin, lorsque nous sommes redescendus en ville, nous avions tous l’impression de marcher quelques centimètres au dessus du sol. A tel point que nous nous reconnaissions au milieu d’une foule très dense et à des dizaines de mètres.

Thorong La, Annapurna

C’est donc tout imprégnés de quelques réalisations que Nicole et moi avons décidé de faire le trek de deux semaines autour des Annapurnas.

La montée jusqu’à Muktinath fut une simple balade en montagne. Il faisait beau et chaud, même en décembre et à cette altitude. Nous marchions en sandales et nous trouvions à chaque étape hôtels et restaurants.

Nicole décida de prendre un petit avion à Jomsom pour rejoindre le cours de médecine tibétaine qui devait commencer à Kopan et je m’obstinai à vouloir passer ce col du Thorong à 5400 mètres.

Ma première tentative fut un échec. Il neigea durant la nuit et je démarrai trop tard pour espérer atteindre le sommet et le refuge avant le crépuscule.

Je ne connaissais pas les effets induits par le manque d’ oxygène et il me fallait reprendre mon souffle tous les cinq ou six pas.

A chaque fois que je passais une bosse je m’attendais à voir le sommet, mais non, ce n’était qu’une bosse, suivie d’une autre.

Après plus de cinq heures de marche difficile, je dus me résigner à redescendre. Ce fut une décision très pénible après ces efforts mais le bon sens l’emporta.

Une fois prise, ce fut juste du bonheur. Je me laissais parfois glisser sur des dizaines de mètres en toboggan, je courrais et sautais dans la neige.

J’éprouvais sans le savoir un peu l’ivresse de l’altitude.

Le lendemain fut jour de repos et récupération. Un Australien tenta sa chance.

A son retour, épuisé il me lança :

  • Tu es complètement fou ! Jusqu’où es-tu allé ? J’ai vu tes traces mais n’ai jamais pu atteindre l’endroit où tu as fait demi-tour.

Je décidai donc de partir avant le lever du jour. L’Australien, qui n’avait jamais vu la neige, me fila ses gants en plumes et je me lançai dans une poudreuse de 20 centimètres. Les seuls souliers fermés dont je disposais étaient des Stan Smith, baskets de tennis basses.

Un moment donné, ne sentant plus mes pieds, je décidai d’enlever mes chaussures pour masser les orteils. La vue était spectaculaire. Un champs de pics enneigés à perte de vue. Un calme total. Pour la première fois de ma vie j’éprouvais le sentiment de contemplation, celui qu’on tentait désespérément d’atteindre par la méditation. Sans effort. Le manque d’oxygène y était certainement pour quelque chose, je n’avais pas la moindre pensée discursive. Je n’existais pour ainsi dire plus, seul le paysage était là. Pleinement. Nous ne faisions qu’un. Il n’y avait plus un « je » qui observe.

Pourtant j’entendais, tout au fond de mon esprit, une petite voix timide qui me disait :

  • Eh, bouge-toi le cul, t’es en montagne. Le temps peut changer d’une minute à l’autre. Et il faut que tu passes ce col si tu veux trouver le refuge pour la nuit.

Mais il fallait vraiment aller la chercher cette voix. Tout mon esprit n’était que contemplation. J’étais juste bien. Je n’avais besoin de rien.

Je finis tout de même par arriver au sommet du col mais j’éprouvai le besoin de redescendre en raison d’un mal de tête provoqué par l’altitude.

C’est ainsi que je suivis sans trop réfléchir des traces de chemin dessinées par les yaks que je percevais grâce à l’absence de neige, soufflée par le vent de ci de là.

Mais très vite je compris que ce n’était pas le chemin. Bientôt je dus marcher dans un champs de cailloux et de rocs de taille modeste, couverts de neige et sur lesquels je glissais, au risque permanent de me fouler une cheville.

Evidemment j’aurais dû remonter pour retrouver le bon chemin. Mais il me fallait descendre pour faire baisser la pression dans ma tête et j’espérais retrouver le chemin plus loin.

Seulement voilà, les cailloux sont devenus des rochers qui s’entassaient dans une enfilade entre deux pans de montagne. A tel point qu’à deux reprises je dus me laisser glisser d’une hauteur de deux ou trois mètres, sans savoir sur quoi j’allais atterrir. Cette fois le retour était devenu impossible. Et je ne savais pas ce qui m’attendrait plus loin. Une cascade ? Ce serait la fin. Et la nuit arrivait.

Par chance je découvris le seul endroit abrité dans cet immensité blanche et rocailleuse sous un de ces gros rocs. Une petite bande de terre plate, mais pas d’espace pour se retourner. Vingt centimètres, mais suffisamment de longueur pour étendre mon sac de couchage qui, heureusement, était prévu pour supporter des températures de -20°.

Je passai ainsi une de mes plus longues nuits. D’une part parce que j’ai de la peine à dormir sur le dos et d’autre part parce que mon esprit était immensément calme. Je n’avais pour ainsi dire pas de pensée. Je savais que je risquais gros, mais je n’éprouvais pas la moindre angoisse. J’avais quelques fruits secs, mais pas faim.

Le matin, je dus dégager l’entrée de mon refuge obstruée par les chutes de neige durant la nuit. Dès les premiers pas je crevai la glace et me trempai jusqu’au genoux dans le ruisseau qui coulait sous la neige. Instantanément mon pantalon se transforma en deux blocs rigides.

Je marchai ainsi pendant une heure ou deux pour trouver enfin une trace de civilisation. Un pont. Ouf ! j’allais m’en sortir.

Arrivé au premier village je découvris l’ampleur des dégâts. Tous mes doigts de pieds étaient couverts de cloques d’un bon centimètre que je fus obligé de percer pour pouvoir enfiler mes chaussures.

Les cinq jours de marche pour rejoindre la route et un car furent difficiles. J’avançais sur les talons. Le moindre contact avec mes doigts de pieds me faisait souffrir. Et il n’y avait pas d’âne ou de porteur disponible dans cette vallée pauvre qui était bien différente de celle qui menait à Muktinath.

Tous les soirs devant un feu, je vidais l’eau de mes cloques sous le regard horrifié des Népalais.

Je finis par trouver un bus. Il y avait une place sur le toit avec quelques Sherpas. Apprenant mon aventure il me dirent que j’étais complètement cinglé de faire ce col seul et sans équipement. Ils me racontèrent que l’an dernier, pas moins d’une dizaine de leurs collègues se sont endormis et sont morts alors que ce sont des professionnels locaux, habitués à l’altitude.

A Kathmandu, le samedi, l’hôpital ne s’occupait pas des urgences. Je fus donc redirigé vers l’hôpital américain où une charmante Népalaise pris soin de moi.

Elle m’indiqua qu’il fallait régulièrement enlever les peaux mortes et surtout faire des exercices pour faire circuler le sang. Un petit verre de raksi, alcool à base de riz, matin et soir favorisera la circulation.

Je me trouvai donc un hôtel avec jardin puisque j’allais passer mes journées plus ou moins immobile et me fabriquai des chaussures pour l’occasion avec de gros chaussons sous lesquels je cousus une semelle de cuir.

Dans cet hôtel se trouvait par hasard un touriste qui n’avait qu’une seule jambe. Il observait mon manège et vint me donner des conseils :

  • Vois-tu, il faut impérativement que tu enlèves ces peaux mortes si tu veux que la chair se reforme dessous. J’en connais un bout, je me suis pris une jambe dans une rotative lorsque j’étais imprimeur.

Nicole, qui m’avait rejoint, ne pouvait se résigner à cette tâche que je dus bien assumer. C’était pas évident, mais c’était surtout lorsque j’approchais les zones de peau vivante que je faisais des bonds.

Le pire c’était le soir et la nuit. Le passage de la station debout à celle allongée provoquait un changement dans la circulation et pendant quelques minutes je souffrais le martyr et suais à grosses gouttes. Je n’osais plus aller pisser.

A force de dégager les vieilles peaux j’atteins l’os et je commençai à m’inquiéter car il ne me semblait pas vraiment blanc. J’avais entendu parler de la gangrène et le typo de l’hôtel m’avait mis en garde.

Je me résignai donc à aller chercher un autre avis médical auprès de l’ambassade de France.

Je me souviendrai toujours de la moue dégoutée du médecin lorsque j’enlevai mes chaussons et défis mes bandages. Il devait me prendre pour un de ces nombreux toxicos qui hantaient les rues de Kathmandu.

Lorsqu’il vu l’état de mes pieds il me signifia immédiatement qu’il ne prendrait pas la responsabilité de mon cas. Il me recommandait de prendre le premier avion pour la Suisse. Il pouvait bien m’opérer ici, mais les risques d’infection post-opératoire étaient trop importants.

Je pris donc le premier vol disponible avec escale à New Delhi.

Mon voisin de vol était très absorbé dans des documents. Histoire d’engager la discussion je lui demandai ce qu’il faisait. Il m’expliqua qu’il était venu au Népal pour faire une étude sur le léopard des neiges, un animal en voie d’extinction, qui vivait dans la région des Annapurnas.

Et c’est là que j’ai subitement eu un déclic. Durant ma longue nuit de demi-veille, j’avais entendu un miaulement. Ce n’est que lorsqu’il m’a fait part de son étude que ce détail est revenu à mon esprit. Je ne l’avais pas enregistré.

Mais quand j’y repense, je me trouvais dans une région complètement sauvage où vivait vraisemblablement ce félin et j’avais occupé le seul endroit protégé de toute cette vallée rocailleuse et couverte de neige.

Il est fort probable que, si j’avais été conscient de la présence d’un tel fauve, j’aurais paniqué. Et il l’aurait senti.

Je n’ose pas penser quelle aurait été sa réaction…

Je débarquai aux urgences des hôpitaux universitaires de Genève (HUG) où je passai un des moment les plus difficiles de cette aventure lorsque le médecin tailla à vif toutes les peaux mortes au scalpel. Quel ne fut pas mon étonnement d’apprendre que je pouvais revenir dans deux jours changer les pansements. Un traitement ambulatoire était suffisant.

Je repensai au premier avis de la doctoresse népalaise. Après le médecin de l’ambassade et le stagiaire des HUG, il y en aura un quatrième, le surlendemain.

Lorsque je revins à l’hôpital pour changer les pansements, le médecin qui s’occupa de moi se fâcha et convoqua un panel d’étudiants à mon chevet pour leur expliquer ce qu’il ne fallait surtout pas faire.

C’était un professeur. Il était vénéré. Il m’expliqua que je devais être immédiatement hospitalisé et sous traitement antibiotique pour effectuer une ablation d’une phalange si je ne voulais pas qu’on m’enlève le pied, ou la jambe, à terme.

Depuis lors, il me reste des stigmates qui me rappellent cette folle aventure. Une phalange en moins et un reliquat d’ongle qui pousse n’importe comment ainsi que des greffes de peau, prises sous le slip, qui lâchent au moindre choc. La peau des fesses n’a rien à faire sur les pieds.

Quelques années plus tard, au volant de mon taxi

Ce sera la deuxième claque magistrale de ma vie après celle de Lama Zopa.

Je prends trois personnes à l’aéroport. En chargeant leurs bagages dans le coffre j’observe qu’ils viennent du Népal.

J’engage la discussion avec l’homme qui s’est assis à côté de moi pour lui demander ce qu’ils sont allés faire au Népal. Il me répond qu’ils sont amateurs de montagne.

Il ne m’en fallut pas plus pour raconter mon aventure autour des Annapurnas.

Le type semblait boire mes paroles et m’encourageait à en dire plus. Il voulait tout savoir de mon expérience. Je ne me suis pas fait prier, tout fier de ma connerie.

Lorsque j’ai déposé le couple à l’avenue de Budé, l’homme me remercia chaleureusement pour mon témoignage et me serra très affectueusement la main en m’assurant que ce fut un honneur d’entendre le récit de mon aventure.

Je continuai la course avec la troisième personne qui me demanda incidemment si je connaissais l’homme que je venais de déposer.

Non, évidemment que je ne le connaissais pas.

  • Eh bien figurez-vous qu’il n’a plus de doigts de pieds. Il a gravit les plus hauts sommets de l’Himalaya.

Je suis devenu écarlate et me suis emporté.

  • Comment ? Mais pourquoi ne m’a-t-il rien dit ? Et pourquoi voulait-il tant que je raconte mon histoire ?

J’étais hors de moi. Je réalisais à quel point j’avais fait preuve d’orgueil, de suffisance. Ma misérable aventure n’était évidemment qu’une anecdote dans le vécu de cet alpiniste reconnu et pourtant, il avait été sincèrement intéressé par mon récit.

Cet homme m’a permis de me voir tel que je suis sans avoir proféré le moindre mot. Je ne le remercierai jamais assez. Si par le plus improbable des hasards il tombe sur cette note il se reconnaitra.

Merci Monsieur l’inconnu célèbre dont je n’ai pas retenu le nom.

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