Le léopard des neiges

2. Les gonzesses

Amour et sexe

Premiers pas

Impossible de remonter avant l’âge de 10 ans. Tout juste quelques effluves provoquées par les films du père. Il était en avance sur son temps car en 1957 la vidéo était en super 8 et il fallait un petit banc de montage pour coller la pellicule.

Une scène reste intéressante, celle où je pique le rouge à lèvre de ma mère et tente de me faire une beauté. Je devais avoir 2 ou 3 ans.

Le tout premier baiser se fera dans un arbre du cimetière des Rois qui se trouve juste en face de notre HLM. Raymonde devait avoir un ou deux ans de plus que moi. C’est elle qui a pris les choses en main. Pourtant elle était plutôt du genre discrète, voire effacée même.

Le baiser dans l’arbre, mon premier est le seul souvenir avec le sale coup que nous a fait Christian ensuite. Je n’ai plus jamais revu Raymonde.

Christian

Il mérite son chapitre. C’était mon idole. Christian avait 5 ou 6 ans de plus que moi. Il vivait dans l’appartement au dessus du nôtre avec son frère Piter et sa soeur Nicole dont je deviendrai follement amoureux. Son père, qui avait perdu une jambe dans un accident avec son “Florett”, les terrorisait. La main du père Bonfils était légendaire.

Christian était bassiste et écoutait déjà dans les années 70 Genesis, Soft Machine, Frank Zappa et Supertramp, pour ne mentionner que ceux-ci. Il a donc largement contribué à mon éducation musicale et m’a permis de sauter par dessus la variété française que tous les gamins de mon âge écoutaient à cette époque.

J’éprouvais une véritable fascination pour lui. Il était beau, assez grand, mince, intelligent et avait un sourire désarmant. C’était mon modèle et j’étais prêt à faire tout ce qu’il me demanderait.

Pour lui, je ne devais être qu’un gamin sans intérêt, mais comme j’étais prêt à tout, il en a profité.

La première trahison ce fut le deuxième baiser avec Raymonde. Il m’a suggéré de monter avec elle dans la cage des poubelles, tout en haut de l’immeuble, à l’endroit où on accède au toit après avoir monté une échelle jusqu’à une galerie. Je ne sais vraiment pas pourquoi j’ai accepté, mais je l’ai amèrement regretté.

Au moment de l’embrasser je les ai entendu pouffer. Christian avait emmené ses potes sur la galerie d’où ils nous observaient. Je m’en souvient comme si c’était hier. Fou de honte, j’ai dévalé les huit étages en les sautants quatre à quatre pour fuir ce moment. Je n’ai plus revu Raymonde.

La suite restera une énigme pour moi car je n’ai jamais eu l’occasion d’en reparler avec lui avant sa mort prématurée à vingt-quatre ans dans sa douche, intoxiqué par une fuite de gaz. Sa mort aussi reste un peu floue. Certains semblaient penser qu’il s’était suicidé.

Il m’a fait jurer de n’en parler à personne et j’ai tenu jusqu’à sa mort qui m’a délivré de ma promesse. La première à qui j’en ai parlé est bien entendu Nicole, sa soeur, qui éprouvait aussi une certaine fascination pour son frère. Bizarrement, elle n’a pour ainsi dire pas réagit lorsqu’elle a appris qu’il me demandait de le sucer et qu’il a tenté de me sodomiser.

Je dis tenté car, à mon avis, il n’y est pas parvenu. C’était de nouveau dans la cage des poubelles, mais ses copains n’étaient pas là cette fois. Mes souvenirs sont vagues, j’ai pensé qu’il m’avait pissé dans le cul. En fait il a dû jouir avant de pouvoir me pénétrer.

Je me rappelle aussi qu’on se voyait dans sa chambre. Il fermait les stores et nous étions dans le noir à se toucher la bite ou se sucer.

Etonnamment ces moments ne me provoquaient aucune émotion. A croire que je n’était pas encore sexuellement mature. Je ne faisais que participer aux aventures de mon guru de manière passive. Quand j’y repense, me revient à l’esprit une prise de position d’un pédiatre neuchâtelois qui lui a valu l’opprobre des siens lorsqu’il a émis l’hypothèse que certains enfants abusés ne seraient pas marqués par leurs expériences car les enfants ne voient pas le sexe comme quelque chose de répréhensible. En tous cas, ces moments avec Christian étaient pour moi une manière d’être reconnu par mon modèle. J’avais de l’importance à ses yeux et c’était énorme. Pour le reste et bien je dois faire partie de ces enfants dont parlait le pédiatre car je n’ai gardé aucune trace de ces moments interdits.

En repassant sur ces épisodes, je me rappelle aussi de jeux bizarres que nous avions avec mon frère Georges. A part se foutre sur la gueule — ce qui était notre activité favorite — nous nous enfilions parfois un doigt dans le cul en rigolant comme des fous. La sensation indescriptible entre la gêne, le chatouillement et une forme de plaisir nous intriguait, on reniflait son doigt ensuite en rigolant.

Andréa

Nicole aurait dû logiquement être mon premier amour, mais les filles me faisaient peur. Nous jouions bien au docteur sous son lit et j’éprouvais des émotions intenses, mais je n’ai jamais osé lui dire ce qu’elle provoquait en moi.

J’avais écrit son nom sur un petit bout de papier que j’avais scellé dans une capsule au bout d’une chaine. Mon amour pour Nicole était un refuge pour supporter la dureté de l’internat au collège de la Longeraie, à Morges.

Tous les dimanche soirs, il fallait y retourner. Je jouais au dur pour compenser les larmes de mon frère, mais je me cachais dans les toilettes pour pleurer.

Nos parents, qui n’en pouvaient plus de mon indiscipline, ont trouvé cette option pour souffler un peu. Ils nous ont envoyé les deux en internat pour ne pas faire de favoritisme.

Il y avait bien des histoires pas nettes entre certains prêtres et des élèves, mais je n’ai jamais subit leurs assauts. Juste la violence de la tapette à tapis de Courvoisier, surnommé le chat, qui tenait le réfectoire. Le seul moyen d’échapper à ses sanctions pénibles, comme se tenir à genoux sur une règle en bois carrée pendant le repas, était de lui donner une photo de chats.

Dans les dortoirs non plus, rien à signaler. Juste le fait que je découvrais mes premières branlettes en roulant ma queue entre les deux mains comme pour faire un rouleau de pâte à modeler. Je pensais à Nicole, et j’attendais le weekend, où je pourrais la retrouver pour aller regarder la TV chez elle. Nous n’avions pas de TV chez les Jenni. Nous regardions le Jeune Fabre, avec une actrice qui ressemblait à Sophie Marceau. Nicole jouait avec mes cheveux… Je n’en pouvais plus, mais n’osais pas bouger ou dire quoi que ce soit.

Je me suis rattrapé à Saint-Louis, le second internat après la Longeraie. Après une année catastrophique au Cycle d’orientation des Grandes-Communes durant laquelle je draguais une fille en lui piquant son cartable pour le vider à l’autre bout du couloir, mes parents nous ont remis dans un collège privé à Corsier. Dès la deuxième année, les filles sont arrivées. Un révolution dans un collège catholique. Et parmi ces filles, il y avait Andréa.

J’étais dingue d’elle mais elle ne voulait pas de moi. J’étais un peu trop voyou à ses yeux. Faut dire que c’était l’époque des « boguets » maquillés et des soirées disco que j’organisais dans la villa que mon père venait de construire de ses propres mains à Vésenaz.

J’avais ma cour, j’étais un chef. On fumait nos premiers pétards sous le nez de mon père qui militait au parti Vigilance pour une politique de répression ferme en matière de drogues.

C’est peut-être cette notoriété, ce côté meneur, qui l’a faite craquer un jour lorsque j’ai pu l’embrasser et lui toucher les seins à une soirée chez notre prof de géo, Biderbost, qui avait un petit appart pas loin du collège, à Saint-Maurice.

Pourtant, dans ma tête, Andréa s’est toujours refusée à moi et j’en souffrais terriblement. Sous mes airs durs j’étais romantique grave. J’ai écris en grandes lettres son nom sur le mur du carnotzet que nous avions monté à la cave pour nos soirées et pour les répètes du groupe de musique que nous avions monté.

Y’a bien Anne qui m’a permis de lui enlever sa culotte dans la piaule d’un interne, ou Joëlle avec qui nous dansions des slows collés. Y’avait aussi France qui était désespérément amoureuse de moi comme je l’étais d’Andréa. France avait une maladie de peau qui la rendait peu attractive. Et nous étions des salauds à cet âge. Mais non, rien à faire, j’étais obsédé par l’objet de mon amour.

Catherine

Avec Catherine, c’était prometteur. On faisait du touche pipi. Elle me laissait glisser un doigt et me touchait maladroitement la queue. On se bouffait la trogne durant des heures. Notre histoire a duré quelque mois jusqu’à qu’elle parte en Angleterre pour un stage et que je file pour la première fois en Inde. J’avais 19 ans.

Nous devions nous retrouver en Grèce avec Frank et Danielle pour un mois de vacances. Nous attendions tous les deux ce moment où nous pourrions enfin consommer. Ce n’était pas trop tôt. Une soirée en particulier me revient à l’esprit durant laquelle Frank pilonnait sa belle qu’il tenait arquée pour aller bien au fond. Danielle n’était pas du genre bruyante, mais tout de même, c’était difficile de rester insensible au plaisir évident qu’elle prenait. Catherine et moi, dans l’autre plumard, devions rester sage jusqu’à qu’elle se décide à prendre la pilule. Enfin, du moins c’était l’excuse du moment.

Nos retrouvailles à Athènes furent dramatiques. J’étais maigre comme un clou après un mois de dysenterie et exceptionnellement tout bronzé. Catherine avait pris 30 kilos durant son séjour à Londres. Et j’avais des furoncles sur les fesses. Ce sera l’excuse et nous passerons un mois à regarder Frank et Danielle s’envoyer en l’air tous les jours. Elle ne voulait plus de moi, elle ne me reconnaissait plus, j’étais devenu mystique et donc bizarre.

Nicole

D’autres filles viendront accaparer mon esprit et me faire fantasmer, comme la belle italienne, Lucia, aux yeux violets qui servait à l’Etabli. Ou l’indienne de la pizzeria d’à côté qui donnait l’impression d’être amoureuse mais qui ne lâchait rien. A chaque fois, j’étais amoureux. Il m’aura fallut pas mal de temps pour comprendre que je fabriquais ces amours à partir de petits riens. Je recréais des personnages pour satisfaire mes besoins et mes envies. Le simple fait d’être amoureux augmentait ma réalité quotidienne, lui donnait une dimension émotionnelle. Et le fait de ne pouvoir satisfaire ces désirs n’en diminuait pas pour autant l’intensité.

En faisant le décompte, j’ai bien dû en aimer une dizaine en dix ans. Dans ma tête. Bien sûr j’étais un peu complexé, rouquin et myope comme une taupe avec un grand nez que je cachais partiellement derrière mes lunettes, je désespérais de pouvoir séduire une de ces dames.

Quelle ne fut pas ma divine surprise lorsque Nicole pris les choses en main. Nous nous sommes revus après plus de dix ans d’absence, lors de l’enterrement de son frère Christian.

Je n’ai jamais vraiment compris ce qui s’était passé dans sa tête, mais elle a apprécié mon attitude. J’étais un peu révolté, déjà, et j’abhorrais la mine contrite de circonstance qu’affichait tout le monde. Je pensais que Christian aurait préféré qu’on fasse la fête.

Nicole m’invita donc à passer quelques jours dans un chalet qu’elle louait aux Diablerets. Lorsqu’elle m’est montée dessus et a écarté ses grosses lèvres pour me permettre de m’enfiler, j’ai vécu le bonheur le plus absolu que j’aie jamais pu éprouver jusqu’alors. A tel point que, le lendemain dans la voiture qui nous ramenait à Genève, elle s’est sentie obligée de tempérer mes ardeurs en me signifiant que c’était un moment comme ça et qu’il fallait rien en attendre de plus.

J’ai de nouveau joué au dur en lui assurant qu’il n’y avait pas de problème et qu’on ferait comme elle veut. Je n’en menais pourtant pas large.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsqu’elle vient me rechercher quelques jours plus tard. Nous avons passé quatre ans ensemble, dans son appartement au 32 rue de Lyon, où l’on se chauffait au charbon.

Nos ébats étaient fréquents mais courts. Il faudra que je lui demande pour être sûr, mais j’avais l’impression que nous jouissions en même temps et que tout était pour le mieux sans avoir besoin de chercher du piment. Je planais dans une relation très confortable.

Notre lune de miel au Cachemire restera gravée à tout jamais. Parqués au loin du Dal lake, en face du Nishat garden, notre houseboat était à nous seuls. Abdul vivait avec sa famille dans le sien et sa femme nous faisait à manger tous les jours. Nous passions notre temps à baiser et à manger. Un mois durant. Puis je suis parti en Thaïlande et Nicole est rentrée en Suisse.

Ce fut un calvaire. Je ne pensais qu’à elle et ne comprenais rien à mon obstination à vouloir continuer ce voyage qui s’était tout de même arrêté sur une plage de Ko Samui.

Je ne lisais plus, surtout depuis que Krishnamurti m’avait permis de comprendre que les bouquins ne servaient qu’à remplir un vide. Le seul ouvrage que je trimbalais était le Yi-king, livre des transformations que je consultais comme un oracle. Je passais donc mon temps sur la plage à faire du Yoga et à repasser dans ma tête mes meilleurs films. Celui de Nicole prenait toute la place. A tel point qu’après quelques temps, la pellicule s’usait et qu’il y avait des blancs, des séquences manquantes. J’ai tenu deux mois sans elle.

Je ne sais pas trop pourquoi ça s’est arrêté. Un jour elle est partie. Avec Jean- Noël qui lui donnera une fille, Eglantine. Nous étions un peu comme frère et soeur. On se connaissait depuis l’âge de dix ans et ça ronronnait visiblement trop pour elle.

Dominique

Après ces entrées et ces apéros, Dominique, c’était le plat principal. Une bombe. Non seulement on baisait presque tous les jours, mais si ce n’était pas possible, on s’appelait au téléphone et on se branlait. J’exagère à peine. Il était impossible d’être près d’elle sans avoir envie. Je me suis donc mis immédiatement sur mes gardes. Si j’éprouvais cela, je ne devais pas être le seul. Et je n’avais pas envie de morfler.

Notre rencontre est d’ailleurs révélatrice. C’était au Moulin à Danse de Carouge. Elle me voulait, elle m’a pris. A la sortie nous nous sommes retrouvés à trois couples dans une voiture. Ils allaient faire une partouze. Non merci, trop peu pour moi ! Je les ai quittés sans rien comprendre. Dominique qui semblait tant me vouloir allait s’envoyer en l’air avec d’autres. Elle m’a tout de même demandé mon numéro de téléphone.

J’ai appris par la suite qu’elle appréhendait terriblement ce téléphone. Elle avait le sentiment que ça bouleverserait sa vie et elle ne se sentait pas prête.

Dominique était mariée à François, avec qui elle a eu deux enfants, Camille et Benjamin, cinq et trois ans. Elle voulait s’offrir du bon temps et elle était terriblement attirante. Je ne faisais pas partie de son programme de villégiature. Elle est tombée amoureuse. J’avais bousillé un ménage.

Durant nos huit ans de vie commune, je ne me serai jamais complètement ouvert à elle. J’avais trop peur qu’elle me jette comme une denrée périmée aussitôt qu’elle m’aurait conquis. En fait je sentais confusément que le seul moyen de la garder était de la tenir à distance. Elle fonctionnait sur le mode passionnel et avait un besoin maladif d’intensité.

Etonnamment, au tout début, Nicole est revenue. C’était une période bizarre où l’une ou l’autre venait le matin nous apporter les croissants au 32 rue de Lyon, l’appartement que Nicole m’avait laissé. Je filais prendre un bain pour les laisser entre elles. Au bout d’une semaine, elles m’ont un peu bousculé en me demandant de choisir. Aïe ! Mission impossible. Je n’ai jamais choisi mes femmes, ce sont elles qui m’ont pris quand elles ont voulu et m’ont jeté lorsque je ne faisais plus l’affaire.

J’ai finalement raccompagné Nicole chez Jean No. C’est elle qui a décidé, évidemment. Ce moment était poignant, mais j’étais plutôt soulagé. Deux femmes, c’est pas pour moi.

Une anecdote m’a confirmé que mes précautions étaient sages. Après une semaine idyllique aux Giettes, durant laquelle nous prenions de la psylocibine, nous avons fait un tour à Montana. L’erreur ! Bien pété aux champignons, je découvre ma belle qui exhibe ses seins dans un bar. Elle m’a vu la voir et est sortie immédiatement m’expliquer, affolée des conséquences probables de son acte.

  • Ce n’est pas moi, c’est ces mecs qui ont insisté.
  • Je leur avais dit que je m’étais faite enlever plus de la moitié de mes seins.
  • Ils ne me croyaient pas et voulaient voir les cicatrices…

Elle s’accrochait à moi, pleurait et voulait désespérément effacer la scène. En voulant l’éloigner de moi j’ai dû mettre de la force et elle a glissé dans la neige. Un mois de plâtre et la fin définitive de voir mon coeur s’ouvrir comme ce fut presque le cas aux Giettes.

Ce qui est hallucinant, c’est qu’à peine écrit ces mots voilà Maya, mon aînée, qui me raconte pour la première fois sa vie amoureuse. Je feins un certain détachement alors que je bois chaque mot.

Et je lui explique. Ce que j’ai fait et que je n’aurais pas dû faire, ce que, pour moi, elle devrait faire — et oui, pas pu m’empêcher — et surtout, je l’encourage à tenir la même discussion sincère avec les mecs qui l’ont fait craquer, Johnny, le premier et Igor. Des hockeyeurs.

C’est promis je vais faire gaffe. Et je vais juste jouir du spectacle sans intervenir. Enfin… le moins possible.

Dominique restera un jalon de ma vie. Par son amour impulsif et sans détours, par sa sérénité en ce qui concerne tout ce qui touche au corps, elle m’a donné la confiance dont j’avais un besoin sérieux. Je me voyais déjà devenir impuissant, incapable de vivre mon corps sans intervenir avec le mental. Elle m’a donné le plaisir physique instantané et permanent à un tel point que le sexe est vraiment devenu un truc important dans ma vie. Pas la performance — je suis bien trop médiocre sur ce terrain — mais l’intensité immédiatement accessible et sans prise de substances.

En voyant mon énergie vitale fondre au fil de nos ébats, j’ai éprouvé le besoin d’explorer le tantrisme avec Dominique. Les débuts furent très prometteurs mais rapidement elle réalisa à quel point la pratique de la retenue de l’éjaculation me donnait de la force et du pouvoir. Dorénavant, elle s’appliquera à me faire craquer et jouir. J’étais déjà assez insup’ avant.

Finalement, comme Nicole, elle est partie. Elle s’est arrachée. Nos corps fusionnaient, nos coeurs étaient toujours en éveil, mais peut-être que nous étions incapables de nous comprendre dans nos esprits.

Loretta

Bon là ça devient difficile parce que c’est tout près et c’est fort. Alors que je désespérais de commencer à me débarrasser de mon fardeau en ouvrant mon coeur et en cessant de me protéger affectivement, voilà que Loretta débarque dans ma vie.

Cliente en détresse dans mon taxi, elle quittait Thierry en découvrant qu’il était toxico. Notre rencontre fera l’objet d’une chanson.

Une beauté bien droite, des mains fines, un regard de braise, Loretta m’a immédiatement fait craquer mais m’a gentiment fait attendre. Elle devait d’abord terminer proprement sa précédente relation.

J’ai passé un mois à vingt centimètres au dessus du sol à l’attendre. Elle était peut-être bien celle qui allait me permettre de lâcher prise, de m’ouvrir.

Les premières années d’amour inconditionnel me permirent d’oublier la spontanéité exceptionnelle que j’avais vécue avec Dominique dans nos corps. Avec Loretta, le sexe est malheureusement devenu un mal nécessaire dès la naissance de notre première fille, Maya.

Je le savais dès les premiers contacts, mais j’estimais, peut-être à tort, que le sexe était moins important que le coeur et l’esprit. Et surtout, je m’estimais drôlement heureux de pouvoir déjà partager en âme et esprit.

L’arrivée de Zoé en 2001 fut décisif. Je ne remplissais plus les critères qui lui étaient déterminants pour continuer notre relation. Elle me quittera après 19 ans de vie commune, après quelques avertissements, lorsqu’elle apprendra que j’avais retrouvé mon amour de jeunesse.

J’ai fait preuve d’une terrible maladresse en ne pouvant me retenir de crier sur les toits cette retrouvaille. En ce sens je suis obligé de reconnaitre que sa critique de “bully” était fondée. Je suis un vrai bulldozer qui ne trouve pas les formes pour dire les choses. D’ailleurs je me grille un peu partout.

Loretta restera évidemment la mère de mes filles. Je rêve du jour où elle cessera de m’en vouloir pour que nous puissions juste continuer à jouir du spectacle que représente l’évolution de Maya et Zoé.

Quand à Andréa, faut avouer qu’un amour d’ado laisse une trace indélébile. Seulement voilà, elle est mariée et fidèle. Elle ne supporte pas l’idée d’une relation extra-conjugale et son mari est irréprochable.

Je vis seul avec Maya depuis l’été 2011, lorsque Loretta a pris un appart. Et c’est bien aussi. Zoé vient souvent, elle dort trois nuits et mange à midi tous les jours de la semaine.

Pourtant j’ai le sentiment d’un gâchis. Je peine à imaginer ma vie sans compagnon de route et pourtant tout me pousse vers cette quête solitaire.

Et puis je commence à avoir de la difficulté à bander et à jouir. Moi qui ai goûté à la magie du sexe, la jouissance de la sensualité, je peine à envisager m’en passer.

Ce qui m’étonne, c’est que j’ai le sentiment que j’aurais pu passer ma vie avec la première. Mais elle est partie. Et les autres aussi.

J’ai aussi observé cette aptitude à tomber amoureux. Je me demande si nous sommes tous les mêmes à ce sujet, mais quelque chose me dit que oui. On projette. En permanence. On appréhende le monde selon un schéma que l’on a construit en fonction de nos expériences et on le décode sur ce modèle unique et parfaitement personnel.

Aujourd’hui, je n’oserais plus définir l’amour. Je ne peux que le sublimer, lui donner les qualités ultimes et inatteignables qui font de lui le bien suprême. Et toutes ces femmes que j’ai aimées et que j’aime encore, m’en ont donné un avant-goût, une parcelle. L’amour c’est Dieu, et les femmes mes Jésus. Au bout du compte, avec les problèmes de prostate et d’érection, je serai peut-être bien obligé de revenir vers le tantrisme, cette voie vers le suprême par le corps plutôt que par l’esprit. Avec l’aide du Cialis va sans dire.

Mais plus vraisemblablement je chercherai des bras, pour me rassurer encore et pour rassurer. Pour dire que l’autre compte et qu’il nous aide à être un peu moins con. Compassion et sagesse, les mamelles du Bouddhisme auxquelles je n’ai pu m’empêcher de me nourrir précocement.

Like what you read? Give Pierre Jenni a round of applause.

From a quick cheer to a standing ovation, clap to show how much you enjoyed this story.