VicesVertusMantegna

Les sept péchés capiteux

LA COLERE

Fausse course à Carouge

“Driiiing !”

“ 121, j’écoute”

“ 22, Grange-Collomb, la carrosserie”

“ Ok, merci !”

Pas trop tôt. Voilà près d’une heure que j’attends une course à la station de Carouge. Il fait chaud, je n’ai plus rien à lire. Et puis, je n’ai plus envie de me faire les journaux, ils ne racontent que des conneries.

C’est donc avec soulagement, et non par plaisir, que je me dirige à cette adresse pour reprendre un peu de rythme dans cette journée de taxi un peu morose.

Seulement voilà, la rue Grange-Collomb est une espèce d’espace industriel avec des garages, des entrepôts et autres bâtisses indéfinissables qui, bien entendu, ne comportent aucun numéro.

Et des carrosseries, eh bien il y en a au moins quatre ou cinq. Et je ne connais pas la raison sociale de celle depuis laquelle le client a appelé.

Je tourne donc en rond, dans un dédale de rues déguelinguées, et fini par me résigner à entrer dans un garage pour demander des informations sur un improbable client qui aurait appelé depuis une carrosserie.

Choux blanc, il semblerait que personne ne se cause dans cet espace industriel.

“Une carrosserie, ben, je sais pas trop… vous avez été demander en face ?”

Les tours montent à l’intérieur. Mais je reste calme et poli. Je reprends ma quête alors que la nuit tombe et que j’y vois de moins en moins, car, faut-il le préciser, il n’y a bien entendu pas d’éclairage dans ce quartier.

C’est donc résigné, mais démonté que je retourne à la station pour décrocher le téléphone avec rage. J’ai perdu vingt minutes qui s’ajoutent à l’heure d’attente qui a précédé.

Elle va m’entendre la téléphoniste, c’est déjà la deuxième fausse course de la journée. Et ils s’en foutent à la centrale, c’est pas eux qui passent dix heures dans le trafic pour gagner des clopinettes à la fin de la journée.

Seulement voilà. Au moment ou la téléphoniste décroche pour me répondre, elle était en train de rigoler. Allez savoir pourquoi… un collègue qui a fait un gag, un client sympa… Il est facile d’imaginer plein de scénarios, mais en aucun cas elle ne riait de moi ou de ma situation car elle n’avait aucune idée de qui était au bout du fil et pour quelle raison.

Et là, il s’est produit quelque chose d’inimaginable.

Le simple son de son rire a provoqué en moi un changement, aussi immédiat que radical, d’état d’esprit.

Je me voyais déjà l’engueuler vertement en la rendant responsable de cette fausse course. Mais ce fut tout simplement impossible.

Je me suis juste entendu bafouiller : “ Ecoutez, je viens de faire fausse course à Grange-Collomb, mais tout va bien, je vous remercie”

Hallucinant. Je m’apprêtais à verser mon venin, ma rage et mon désespoir et en une fraction de seconde, un simple son a tout bouleversé.

Je me souviendrai toute ma vie de cette aventure pour laquelle je n’ai pas trouvé d’explication.

En revanche j’ai compris que les fondements de ma contrariété étaient bien fragiles.

Depuis ce jour, je ne sais plus vraiment ce qu’est la colère.

LA PARESSE

Nirvana

Depuis l’âge de 19 ans, l’Inde me fascine et m’attire tel un aimant. J’ai donc passé près de trois ans dans ce pays, et ceux qui l’entourent, à la recherche de je ne sais quoi.

Le dernier périple m’a amené à faire le tour du globe en quatre mois, ce qui a provoqué en moi la sensation d’être un satellite autour de la terre ou un serpent qui se mord la queue.

Le moment le plus fort de cette prise de conscience se manifesta lors des deux semaines qu’il m’a fallu pour rejoindre Lhassa depuis Kashgar, en auto-stop sur des pistes sablonneuses en territoire interdit et souvent à plus de 4000 mètres d’altitude.

J’imagine que cette dernière donne y est pour quelque chose. J’ai eu l’occasion de vérifier que le manque d’oxygène provoque des réactions inattendues dans le corps. Notamment un ralentissement du cerveau, ou du moins des pensées qu’il faut aller chercher très loin au fond de la tête.

Cette fois, je me trouvais au Kashmir, Srinagar, et la quiétude de la vie touristique sur les “house-boats” de la Venise de l’Inde ne me convenait plus. Il fallait bouger.

J’ai donc décidé de prendre un bus pour Leh, au Laddakh.

Et c’est là que je l’ai rencontré.

Claudio est journaliste à la “Lotta Continua”, journal de gauche italien. Il fait un reportage sur l’improbable passage de Jésus au Kashmir dont de nombreux sites touristiques semblent attester, y compris sa tombe.

Claudio doit avoir environ cinquante ans, soit dix de plus que moi. Il semble surfer sa vie avec un flegme parfois rageant et surtout, il rigole bien. De tout. Et de rien.

Après deux jours de bus, nous arrivons enfin à Leh et nous décidons de partager une chambre d’hôtel, histoire de diminuer nos frais.

C’est ainsi que nous nous retrouvons, chacun vautré sur son lit, lui à lire un journal et moi plongé dans la lecture passionnante de la “Pratique de la voie tibétaine”, au delà du matérialisme spirituel, du Lama Chögyam Trungpa.

Ce Rimpoché enseigne à Boulder dans le centre bouddhiste du Colorado. Pour un type comme moi qui est plutôt réticent envers les “gurus”, ce dernier semblait haut en couleurs puisqu’il buvait volontiers un verre d’alcool et s’envoyait en l’air sans sembler en désaccord avec les nombreux voeux qu’il avait pris.

Et son bouquin m’interpellait. Presque à chaque phrase.

C’est donc avec enthousiasme que je me suis mis à lire une de celles-ci à Claudio, qui, sans poser son journal me répondit nonchalamment : “ Le jour où tu te libéreras de ton souci de te libérer, tout ira mieux !”

Je ne suis pas prêt d’oublier ce qui s’est passé à cet instant.

Instantanément, je me suis retrouvé environ deux mètres au-dessus de mon corps. Mais cette impression n’a pas duré car je me suis vu m’accrocher à mon bouquin pour argumenter et défendre le bien-fondé des propos de ce maître. C’est ainsi que j’ai presque immédiatement réintégré mon corps. Le livre était comme une corde qui me reliait au monde connu. Je me suis littéralement hissé dans mon corps. Mais je me suis vu le faire. Je me suis vu argumenter, ergoter, trouver des justifications, rétorquer avec du solide.

Il m’en fallait du solide. Auquel m’accrocher. Dieu sait où je serais aujourd’hui si je n’avais pas eu ce lien avec le concret. Mais je ne pourrai plus jamais faire comme si je n’avais pas vécu ce moment et balayer toutes les excuses que j’ai vainement cherchées afin d’interrompre cette expérience pour laquelle je n’étais visiblement pas prêt.

Depuis ce jour là, je m’interroge. Faut-il vraiment faire ? Et faire quoi ? Pour quel motif ?

L’ironie est d’autant plus prégnante que ce livre parle de matérialisme spirituel. Et donc de notre tendance à vouloir spéculer sur une valeur sûre. Le développement de soi. La quête de l’ineffable. Quoi de plus glorieux ?

Et lui, Claudio, est là, tranquillement en train de lire son journal. Autant dire ne rien faire. Sans se douter une seconde de la spectaculaire prise de conscience qui venait de s’opérer en moi.

En fait, c’est pas tout à fait vrai. Sur le moment, j’étais dans le déni et l’argumentaire. Je n’ai pas voulu, ou plutôt pas pu, accepter de regarder ce qui se passait.

Mais cette fraction de seconde restera imprimée à jamais. Pour la première fois de ma vie, j’ai eu le sentiment que toute ma quête, cette lutte pour espérer vivre un peu plus heureux, ne se fera pas par un travail et je n’aurai donc plus à culpabiliser de ma paresse.

L’ENVIE

La mère Kabir

Si j’ai pris un avion pour visiter la première fois l’Inde, cette fois j’ai eu envie de faire la route. Je ne sais pas trop pourquoi. Mais une chose est certaine, c’est bien différent.

Le temps s’écoule à un autre rythme et le but est lointain. Il devient donc plus attractif, c’est une destination.

Sur la route, je me suis retrouvé un moment donné à Téhéran, dans le seul hôtel accessible aux touristes :

La mère Kabir ou peut-être plutôt l’Amir Kabir.

Vous imaginez sans autre l’ambiance. Tous ces babas cool et moins cool qui débarquent. On est grillé d’entrée. Et même avant de se pointer.

Car la panoplie des caractères qui défilent n’est pas triste. Tous des chercheurs, plus ou moins déjantés, et surtout totalement décalés culturels, souvent inconscients de l’effet produit par leur attitude.

Comment en vouloir à la mère Kabir et à tous ceux qui bossent pour elle.

La première contrariété, c’est la chambre. Une sorte de cage à lapins, faite de quatre cloisons qui ne vont pas jusqu’au plafond si bien qu’on entend absolument tout ce qui se passe dans le reste de l’hôtel. Je ne vous fais pas un dessin.

La bouffe, on en parle même pas. Nous devons être assimilés à une sorte d’animal un peu exigeant qui a besoin d’un couteau et d’une fourchette pour manger, mais le contenu de la gamelle ne fait pas illusion.

Ce sera donc ma première dysentérie, suivie de bien d’autres. Mais c’est une autre histoire.

Ensuite le prix. Comme c’est le seul hôtel autorisé, ils ne vont pas se priver.

Ce deuxième voyage était plutôt ambitieux. Ma première expérience à dix-neuf ans fut bouleversante. Je n’avais jamais vu la mer et n’avais jamais pris d’avion auparavant.

Alors la deuxième s’annonçait comme une concrétisation de mes premiers émerveillements.

J’avais placé la barre haute. Je me dirigeais vers la sagesse, le dénuement, la quête spirituelle qui devait me mener rapidement à la libération des chaines de réincarnations.

C’est en me couchant que j’ai soudain pris conscience de la beauté et de la qualité des draps. Un tissu un peu brut, presque lissé par les nombreux lavages et repassages, d’un bleu d’azur fascinant.

Et justement, il me fallait du tissu pour faire tailler un pyjama qui me donnerait un look plus local.

Pas question de demander au tenancier de m’en vendre un. Non seulement il ne serait pas d’accord, mais en plus il ne méritait pas tant de considération.

C’est alors que je me suis vu argumenter. Je jouais les deux rôles et cherchais force de justifications pour satisfaire mon besoin. Ce tissu avait envahi mon esprit et j’ai passé une bonne partie de la nuit à chercher la solution.

Le lendemain, au réveil, elle était bien là la solution. Et elle n’est plus repartie depuis. Car lorsque j’ai compris qu’il me fallait des excuses pour acquérir ce bien de manière discutable, je n’ai plus rien volé de ma vie. Quelle que soit la force de l’envie.

LA LUXURE

Montée du Salève en hiver

Je ne sais pas ce qui nous a pris ce jour là de vouloir monter le Salève à pied.

Bon c’est vrai que Nicole est une vraie chèvre de montagne, mais moi je suis une feignasse et franchement, le Salève, c’est pas une randonnée très sexy. Avec l’autoroute en bas, on subit le raffut des bagnoles durant toute la montée.

Et pour une montée, c’en est une. Bel exercice physique qui, par la circulation des fluides, a facilité l’accélération du métabolisme. Vint donc le moment où nous avons tous deux éprouvé le besoin d’éliminer. Tant les solides que les liquides.

Le tableau était à la fois bucolique et incongru. Nous étions accroupis dans la neige en rigolant à l’évocation du passage d’un éventuel, bien que peu probable, promeneur qui nous surprendrait à faire nos besoins dans la nature.

Lorsque Nicole a voulu remonter son pantalon, j’ai été pris d’un désir irrésistible. Ses cuisses presque fumantes dans ce décor hivernal, leur couleur, leur texture ont provoqué en moi une explosion encore jamais éprouvée auparavant.

Le sentiment était visiblement partagé et nous n’avons pas eu besoin d’en parler. J’ai étalé ma veste au sol pour qu’elle puisse se mettre sur le dos et je n’ai pas senti le froid sur mes genoux lorsque je l’ai entreprise.

J’imagine que les champignons que nous avions pris n’étaient pas étrangers à la puissance de l’émotion éprouvée, mais d’autres paramètres tels que l’effort fourni, et le décor, participaient certainement à ce moment unique.

Pour les esprits chagrins qui prendraient le raccourci facile de remettre en question la validité de l’expérience en la rangeant au rang des hallucinations, je me contenterai de les encourager à faire leurs devoirs. Et pour les moins timorés, tester les produits.

Certaines substances sont plutôt des “lucidogènes” qui permettent des éveils de conscience accrue. Un jour viendra où les hommes comprendront l’erreur de leur prohibition, comme ils l’ont fait pour l’alcool qui, soit dit en passant, est une drogue particulièrement destructrice bien que légale.

Mais le propos n’est pas là. J’ai compris ce jour que les forces qui nous animent, les pulsions que nous éprouvons, nous dépassent largement et que toute tentative de les juguler n’est pas seulement vouée à l’échec mais susceptible de se retourner contre nous et nous rendre malades.

Certains sages s’y sont essayés, d’autres ont simplement renoncé, mais tous semblent frustrés, quoi qu’ils en disent. On parle d’ailleurs aujourd’hui de permettre le mariage aux prêtres. Une réponse inavouée aux nombreux scandales de pédophilie dont est victime l’église ?

Le dernier film de Gaël Métroz, “Sâdhu”, est un vibrant témoignage de l’échec d’une ascèse de plus de huit ans.

C’est donc, non pas par résignation, mais avec une joie reconnaissante que je m’adonne dorénavant, et presque chaque fois que la vie m’en fait le cadeau, à la luxure.

L’ORGUEIL

Trekking dans l’Himalaya

C’est en chargeant leurs bagages dans le coffre du taxi que j’ai compris que mes clients venaient du Népal. Un homme, bien buriné qui s’assied à côté de moi et deux femmes.

J’oriente immédiatement la conversation sur ce merveilleux pays où j’ai vécu une aventure que je n’oublierai jamais. L’homme parut très intéressé d’en savoir plus et m’encouragea à la lui raconter.

Ce n’est pas le propos de cette nouvelle, mais en gros, c’est l’histoire d’un allumé, moi en l’occurrence, qui s’est mit en tête de passer un col à 5400 mètres d’altitude en “baskets” et dans la neige. Faut dire à ma décharge que je sortais d’un mois passé dans un monastère tibétain.

Les conséquences furent sérieuses, mais pas dramatiques, puisque je m’en suis sorti avec une phalange en moins et quelques greffes, qui sautent parfois lorsque je me cogne le pied.

Lorsque je suis arrivé à destination, l’homme me remercia chaleureusement pour ce témoignage et quitta le taxi avec une des femmes. L’autre continuait la course.

Alors que nous étions seuls dans le taxi, elle me demanda très gentiment si je connaissais l’homme que nous venions de quitter.

Non, je ne connaissais pas cet homme, car si je l’avais connu, je n’aurais jamais osé lui raconter mon histoire ou du moins j’aurais parlé différemment.

“Et bien voyez vous, monsieur le taxi, ce monsieur n’a plus de doigts de pieds car il a escaladé les plus grands sommets du monde. C’est un alpiniste de pointe !”

Je me suis senti rougir et une sourde colère est montée en moi. Comment était-ce possible qu’il ne m’en dise rien ? Qu’il m’écoute avec tant d’attention et de plaisir non feint ? Alors que mon histoire est d’une telle banalité au regard de son vécu. Et que penser de ses manières si chaleureuses de me dire au-revoir et me remercier pour mon témoignage ?

Je lui en voulais. Et je me suis vu lui en vouloir. Double claque.

Non seulement je me suis étalé avec luxe de détails croustillants de mon aventure, mais en plus je suis tombé sur un homme profondément humain et curieux qui n’éprouvait nullement le besoin de me faire part des ses expériences autrement plus spectaculaires.

Aujourd’hui encore, lorsque je me remémore cet épisode, j’en rougis toujours de honte. Cet homme m’a donné un enseignement majeur sans même le savoir. Grâce à lui je comprends enfin pourquoi mes amis considèrent que mon principal défaut est l’orgueil.

LA GOURMANDISE

L’Echalotte

Là je sèche. J’ai beau chercher dans mon vécu, pas la moindre trace d’une expérience forte qui illustrerait valablement une simple tendance à la boulimie, à la peur de manquer, à l’empiffrement, la gloutonnerie ou la goinfrerie.

C’est donc tout naturellement que je me suis tourné vers mon ami Philippe, qui tient le très fameux restaurant de l’Echalotte (oui avec deux “t” c’est un de ses caprices), afin qu’il me fasse part de son expérience dans ce domaine.

Il n’a pas hésité une seconde car il ne passe pas une journée sans qu’il éprouve une forme de tristesse pour certains clients malheureux de ne pouvoir ingurgiter tout ce qu’ils voudraient pour des raisons de santé.

Ainsi, ils commandent des plats avec les yeux, s’imaginent et salivent à l’avance devant la perspective si jouissive du repas qui va venir, du bon verre de vin, du dessert et du café qui vont l’accompagner. Seulement voilà, le corps dit non, sans façon, ça suffit ! Et c’est avec un renoncement frustré qu’ils sont bien obligés de laisser une bonne partie du festin dans l’assiette.

Il faut reconnaître qu’il est très difficile de modifier des habitudes si profondément ancrées au fil des ans et l’abrutissement du corps, l’absence de sensibilité, induits par cet afflux massif de matières si difficiles à résorber, provoquent un décalage incompréhensible pour la victime entre ce qu’elle voudrait avaler et ce qu’elle peut effectivement métaboliser.

La frustration se traduit notamment assez souvent par une humeur acariâtre envers le serveur ou la cuisine, sur des broutilles sans fondement, et mon ami Philippe doit alors aller chercher dans ses ressources humanistes et faire appel à sa compassion pour laisser glisser ce flot d’humeur qui semble parfaitement injustifié.

En y réfléchissant, je vois bien la scène. Elle se déroule tous les jours sous nos yeux, à différents niveaux de sévérité, mais nous n’y prenons pas trop garde car c’est presque devenu une normalité. Il suffit de voir les statistiques dans les pays occidentaux qui font état de près d’un tiers d’obèses et de l’augmentation inquiétante du diabète de type 2.

Un parallèle me vient à l’esprit. Ces êtres me rappellent curieusement le monde des Preta, l’une des six destinées de la cosmologie Bouddhiste dans laquelle peuvent se réincarner les êtres sensibles. Ces esprits affamés sont dotés de corps énormes au ventre distendu, un long cou, une nuque très étroite et une toute petite bouche. Ils passent donc le plus clair de leur temps à la recherche de nourriture qu’ils ne peuvent souvent pas avaler.

Il faut croire que mon Karma m’a permis d’échapper à cette malédiction. Je remercie donc infiniment mes précédentes incarnations d’avoir valablement contribué à ma situation d’aujourd’hui afin de ne pas souffrir du travers de la gourmandise.

L’AVARICE

Le paradis

Là aussi, je suis emprunté. Mais il faudra assumer mon choix d’une nouvelle par péché capital.

Je peux déjà être soulagé de constater que je ne “souffre” que des cinq premiers travers.

Les exemples ne manquent pas lorsqu’on parle des biens matériels et plus particulièrement du moyen qui permet de les acquérir, l’argent.

Pourtant, il existe d’autres formes de capitalisation plus subtiles et autrement plus perverses. La vie de mon ami Jean-Pascal en est un bon exemple.

A l’âge de 20 ans, nous avons partagé un appartement à Meyrin. C’était la fin des années septante. Je ne vous fais pas un tableau. Six mois à bosser dans le taxi et six mois en Inde à la recherche de Dieu sait quoi.

A cette époque, nous sommes tombés sur un prospectus qui annonçait la venue de Lamas tibétains en France et nous avons décidé d’aller y jeter un oeil. Je vous épargne les détails, mais ce jour là, et les suivants, changeront radicalement et “définitivement” la vie de Jean-Pascal.

Il avait trouvé son chemin et il allait travailler dur pour atteindre le but ultime. Il y travaille aujourd’hui encore et même si le but semble un peu plus lointain, il mesure tout de même une progression sur le chemin. Tant mieux pour lui. Au moins ça !

Je ne reviendrai pas sur nos échanges à ce sujet qui ont d’ailleurs fait l’objet d’un bouquin opportunément appelé “Provocations” dans lequel nous nous agressons systématiquement, mais très fraternellement.

Cependant, cette correspondance nous a permis de creuser un peu et découvrir, du moins de ma part, que la quête spirituelle de mon ami comportait des mécanismes induits par la méthode et qui consistaient à “accumuler des mérites”, se “nettoyer des scories”, “purifier son esprit” et autres nobles desseins destinés à se rapprocher d’une forme de paradis qui consiste, pour faire court, à sortir du cercle infernal des incarnations et ne devenir que pur esprit.

Il est vrai que la branche Mahayaniste du Bouddhisme qu’a choisie mon ami prévoit, contrairement à son pendant Hinayaniste, des voeux de n’être complètement libéré que lorsque tous les êtres le seront.

Et c’est bien là que se trouve la perversion du système. En renonçant à son désir personnel pour échapper aux mondes infernaux, dans lesquels nous pouvons inclure celui dans lequel les hommes vivent même s’il est considéré comme le seul qui permette d’en sortir, nous créons les causes indispensables pour y parvenir.

C’est donc par un renoncement absolu, et je ne vous dis pas le travail que ça implique, que le pratiquant peut espérer obtenir le bien le plus suprême qui soit, la libération.

Ce que j’observe chez mon pote Jean-Pascal, et d’autres qui l’ont rejoint sur le chemin, c’est qu’ils construisent, brique après brique, le mur infranchissable qui les empêchera d’atteindre leur but, par leur simple désir d’y parvenir, devenant ainsi les plus nobles représentants des victimes de l’avarice.

Commentaires

Lorsque Lionel m’a demandé si j’étais d’accord de pondre une dizaine de pages sur un des sept péchés capitaux, j’ai immédiatement trouvé le sujet passionnant et n’ai pas douté une seconde de ma facilité à le développer.

Il me fallait donc choisir un de ces péchés, en tenant compte du fait qu’il n’en restait plus que trois, les autres ayant déjà été choisis par d’autres candidats à cette aventure. Si je me souviens bien, il restait l’envie, la paresse et la colère.

Avant de me décider, je fais une rapide analyse qui me laisse déjà un peu perplexe. L’envie ne provient-elle pas du désir, et sans lui, y aurait-il de la vie ?

Combien ont déjà fait l’éloge de la paresse, ou de la lenteur, n’est-ce pas une vertu plutôt qu’un vice ?

La colère…, oui, ce sera donc la colère. Qui n’a pas éprouvé un jour où l’autre ce sentiment ? Et dans notre métier de chauffeur de taxis, les occasions ne manquent pas.

Seulement voilà, à peine lancé sur le sujet, je réalise non seulement que mon texte tient en une page, mais surtout qu’il réduit le sujet à presque rien en relativisant à outrance quelque jugement de valeur que ce soit. Tout est tellement relatif. La médaille a deux faces et nos qualités sont potentiellement aussi souvent nos défauts.

C’est pourquoi j’ai demandé à Lionel la permission de traiter chacun de ces sept péchés capitaux par une brève nouvelle.

En creusant un peu plus, j’ai découvert avec surprise la définition de “capital” que je traduisais abusivement par “grave”. Et bien non, les péchés graves sont les péchés mortels. Ici nous ne parlons que de péchés qui proviennent de la tête, “capitus” en latin, ou plutôt de vices.

Ceci donnera bien entendu un tout autre sens à la définition et surtout me permettra, à plus forte raison, de mettre l’accent sur le caractère relatif de tout ce qui provient de notre “cerveau”.

Je passe sur les notions de culpabilité, de culture et finalement d’interprétation, pour me concentrer sur des expériences personnelles fortes qui furent des jalons au cours de ma vie. Ces histoires sont vraies et je n’ai pas eu besoin de les édulcorer. J’aurais bien aimé, ne serait-ce que par quelques adjectifs qualificatifs ou des descriptifs plus élaborés, pouvoir remplir plus de pages.

Seulement voilà, ces expériences furent des moments d’une telle intensité, qu’il me fut impossible de les pervertir. Il me fallait aller droit à l’essentiel en ne communiquant que ce qui faisait vraiment sens. Raison pour laquelle la plupart des phrases sont très courtes, déterminées, presque figées et indiscutables puisque ce sont en grande partie des témoignages.

Je suis reconnaissant à Lionel de m’avoir permis de revenir sur ces moments clés de ma vie. De les poser à plat sans fioriture. Et j’espère sincèrement qu’ils permettront à d’autres d’envisager ce que l’on appelle des péchés, ou des vices, comme autant de qualités qui participent de l’essence de notre humanité et qui, peut-être même, justifient notre condition. Et parvenir ainsi à accepter avec joie, dans le plaisir de découvrir plutôt que de s’inquiéter des conséquences. Bouffer la vie plutôt que la regarder passer. Etre là et maintenant, à chaque instant. Et comprendre pourquoi j’ai titré capiteux et non capitaux.

Enjoy !

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