Michel Morvan : “Je combinerais technologie et diversité pour de meilleures décisions politiques.”

Mercredi 30 novembre, à l’invitation de l’Institut de l’entreprise, 12 intervenants de la société civile se sont rêvés l’espace d’un instant dans la peau du prochain Président de la République. Selon Michel Morvan, pour mieux gouverner, il faut commencer par ouvrir le cercle des décideurs à la technologie et à la diversité. Nous vous proposons de revivre son discours.

Si j’étais Président…

Je voudrais commencer cet échange avec vous par une ou deux questions.

Combien de membres de cabinets ministériels ont aujourd’hui une expérience de création d’entreprise ?

Je ne dis pas spécifiquement dans le cabinet du ministre en charge du numérique (quoique…) mais de manière générale. Très peu.

Combien d’entre eux ou d’entre elles sont issu(e)s de quartiers « sensibles » ?

De même, pas seulement dans le cabinet en charge de la ville, mais en général ? Très peu, nous le savons tous…

Les cabinets sont composés de personnes très brillantes, mais aux profils complètements similaires, issus des mêmes écoles, venant des mêmes milieux et habitant au mêmes endroits.

Nous avons donc des clones, qui sont aux prises avec des problèmes de plus en plus complexes et doivent proposer des solutions à ces problèmes.

Qu’est-ce que cela donne ?

  • Trop de chômeurs ? Créons des emplois aidés ! Ou supprimons les aides aux chômeurs !
  • Le terrorisme ? Déployons des soldats dans les rues ! Ou construisons un mur !
  • Le réchauffement climatique ? Ne faisons rien, c’est une invention des Chinois ! Ou passons tout de suite à 100 % d’énergie renouvelable !

Cela ne fonctionne évidemment pas. Et pourtant, cette complexité est là et un Président doit la traiter.

Par exemple, le domaine de l’énergie. On a une forte production nucléaire en France, et le réseau doit gérer dans le même l’arrivée de la production renouvelable… Tout en sachant qu’on ne peut pas se limiter à la France. Le réseau européen est entièrement interconnecté. Et il est dans une situation de vieillissement des équipements, et des moyens de production.

Et c’est la même chose dans tous les domaines.

Cette complexité provient en particulier des interactions croissantes entre les différents sujets.

Du fait que l’on peut moins que jamais traiter les problèmes en silo, du fait qu’il est impossible d’agir sur un sujet sans impacter tous les autres, aussi différents soient-ils. C’est à cela que fait face un Président !

Essayer de simplifier cette complexité est voué à l’échec.

Si j’étais Président, je ne rechercherais pas de solutions simples, voire simplistes, déjà utilisés pour les problèmes d’hier.

Comme l’a dit Einstein : « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent. »

À l’inverse des solutions simplistes, j’utiliserais tous les moyens possibles pour au contraire embrasser cette complexité du monde d’aujourd’hui et de demain, l’utiliser pour voir ces tissus d’interactions comme une force, une richesse, plutôt que comme une contrainte dont on cherche à se débarrasser.

Prendre des décisions optimales dans un environnement qui se complexifie chaque jour sera le défi du Président comme celui de tous les décideurs de demain.

Les outils technologiques qui aident à anticiper l’impact des décisions et à prédire leurs conséquences seront incontournables et je soumettrais toutes les grandes décisions à ce filtre.

Vous connaissez tout cela, en tant que dirigeant, que manager ou en tant qu’entrepreneur. Nous sommes tous confrontés à cette complexité dans nos métiers et c’est pour cela que nous pouvons en parler aux politiques.

Dans mon cas particulier, je vous parle aussi de cette complexité parce que c’est mon métier de parler de ça.

Mon métier est de créer des logiciels qui aident les dirigeants à prendre des décisions optimales dans les environnements les plus complexes qui soient.

Je reviens sur l’exemple de l’énergie : nos solutions logicielles sont aujourd’hui utilisées par RTE, qui gère le réseau électrique haute tension en France, pour optimiser les 700 M € qu’ils dépensent chaque année pour la maintenance et le renouvellement du réseau, et ce en gardant la même qualité de service. Et c’est un vrai problème très complexe dans lequel il faut prendre en compte le réseau, les équipements, mais aussi les ressources humaines, les contraintes financières, les risques… sur une échelle de temps à 30 ou 40 ans…

Et ça marche, cela permet de gagner environ 10 % en gardant la même qualité de service.

Il y a donc des outils technologiques qui permettent aux dirigeants de prendre des décisions optimales basées non sur une simple intuition ou sur les donnés du passé mais sur l’analyse de scénarios réels, même dans les situations les plus complexes.

Une réforme constitutionnelle a imposé en 2008 — enfin — la conduite d’études d’impact comme préalable au vote de toute loi.

Il faut s’appuyer sur la technologie du XXIe siècle pour que les politiques puissent anticiper ces impacts et ainsi résoudre les problèmes du XXIe siècle !

Mais, comme tous les outils, ils ne donneront leur pleine puissance que s’ils sont bien utilisés. 80 % des lois sont issues du gouvernement, donc des cabinets ministériels. Et c’est la que se fait le lien avec ma question initiale, sur la diversité des profils dans les cabinets.

Pensez-vous que, même avec des outils à la pointe de la technologie, il soit possible de s’attaquer aux problèmes les plus complexes avec des équipes totalement uniformes ? Sans diversité ?

Je vais vous donner un exemple. Ma startup se développe en France mais aussi dans la Silicon Valley, où je vis, une région où la diversité des équipes, des profils, des origines, des expériences est la norme et est une des raisons de son immense succès. Chez CoSMo, en France comme en Californie, nous avons 70 employés, les CoSMonautes, qui viennent de 13 pays différents, parlent 11 langues différentes, ont travaillé sur les cinq continents, qui ont entre 23 et 59 ans et viennent de 60 cursus différents. Notre capacité à innover et à créer des solutions nouvelles vient aussi de là !

Comment fait-on pour recruter de manière aussi diversifiée ?

Il suffit de le vouloir …
  • … et de chercher des collaborateurs aux profils très variés, mais pas seulement à l’ENA ou dans les corps techniques ou administratifs de l’État.
  • De les chercher partout, en fonction de ce qu’ils ont fait, savent faire, et pas nécessairement en fonction du concours qu’ils ont passé à 20 ans.

Faire autrement, choisir des collaborateurs ayant tous le même profil, c’est pourtant beaucoup plus simple… Oui, mais c’est simpliste, en fait, et il n’y a aucune chance de trouver les solutions à des problèmes infiniment complexes en procédant de la sorte…

Si j’étais Président, je commencerais par prendre cette décision très simple dans un monde si complexe : j’imposerais la même diversité dans mon cabinet et dans tous les cabinets ministériels, pour en finir avec l’uniformité et la consanguinité.

Si j’étais Président, je m’attaquerais aux défis les plus complexes du XXIe siècle en combinant la technologie du XXIe siècle et la diversité du XXIe siècle.

Michel Morvan est le PDG et le co-fondateur de The CoSMo Company, après avoir avoir été directeur des recherches et vice-président du département Strategic Intelligence and Innovation à Veolia Environnement, de 2009 à 2013, et avoir cofondé la Conférence Européenne sur les Systèmes Complexes. Il a enseigné l’informatique à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, directeur d’études à l’EHESS, en modélisation de systèmes complexes, et professeur invité à l’Institut Santa Fe, au Nouveau Mexique.

Discours prononcé le 30 novembre 2016 dans le cadre de la soirée “Si j’étais Président(e)” organisée par l’Institut de l’entreprise.

Lire la tribune de Michel Morvan “Combiner technologie et diversité pour de meilleures décisions politiques” dans Le Cercle/Les Echos

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