Rencontre — “L’important pour nous, en Turquie, c’est de ne pas être arrêté”

Créé suite aux événements du Gezi, le site d’information turc T24 prône un journalisme indépendant du pouvoir. J’ai rencontre Inan Ketenciler, alors co-rédacteur en chef de ce web-média, en janvier 2016. Notre conversation a tourné autour de la liberté de la presse, et des restrictions sur internet, qui faisaient beaucoup parler en France à l’époque. Depuis, les dérives autoritaires d’Erdogan ont fait empirer la situation des journalistes en Turquie.
Comment s’est créé le journal ?
Ces dernières années, la plupart des journaux et sites d’information en ligne étaient influencés par les médias de masse et le monde des affaires. Doğan Akın, un journaliste très expérimenté, a décidé de promouvoir le journalisme indépendant en Turquie. Cela fait presque 3 ans que je l’ai rejoint.
Comment finance-t-on un média indépendant aujourd’hui en Turquie ?
La plupart des entreprises ont peur de faire de la publicité sur les sites de médias indépendants, à cause des pressions du gouvernement. Mais il y en a encore quelques-unes qui acceptent, pas beaucoup mais suffisamment pour nous permettre de fonctionner. Il y a aussi des fonds privés, des fondations, qui aident les médias indépendants comme nous.
Les réseaux sociaux sont-ils important pour la diffusion de T24 ?
Oui bien sûr, la plupart de nos lecteurs viennent de Twitter et Facebook.
En France, on parle beaucoup des restrictions d’accès à internet imposées par votre gouvernement. En tant que web-média, êtes-vous touchés par cette censure ?
Bien entendu c’est un problème pour nous, et pour tous les usagers d’internet en Turquie. Cette année, nous n’avons pas constaté de fermeture de Facebook ou de Tweeter, mais des ralentissements sur les connexions. La plupart des experts s’accordent pour dire que c’est une sorte de censure. Une censure cachée, dissimulée. Après un événement comme l’explosion à Ankara, Twitter et Facebook étaient extrêmement lents. Tout le monde savait que le gouvernement était responsable, mais il n’y avait aucune preuve d’une censure officielle. En tout cas, c’est un problème, et pas seulement pour nous.

Parle-t-on de ce genre de problèmes dans les médias principaux en Turquie ?
Oui, mais ils ne parlent pas de censure du gouvernement. Ils font des annonces du genre : « Les gens ont du mal à se connecter sur Twitter ou Facebook », sans jamais évoquer le terme de censure.
Êtes vous directement touchés par les pressions qu’exercent le gouvernement sur la presse ?
Ils ont essayé de retirer des informations de nos publications (ndrl : en février 2014, T24 reçoit une note l’Autorité des communications et de la télécommunication turque demandant le retrait d’un article sur décision d’un tribunal), et nous avons eu des problèmes à propos du secret lié à certaines affaires judiciaires. Nous avons eu quelques procès, mais heureusement aucun de nous n’a jamais été arrêté. L’important pour nous, en Turquie, c’est de ne pas être arrêté.
Ces pressions influencent-elles vos publications ?
À T24, on ne pense jamais aux pressions du gouvernement. On fait ce qu’on veut, comme on veut, même si certaines de nos actualités passent parfois près d’un procès.
Vous êtes en opposition claire avec le gouvernement, est-ce possible de garder du recul dans ces conditions ?
Nous essayons de rester neutres, et nous pensons toujours qu’il faut s’affranchir des partis politiques, même ceux qui comme nous sont contre le gouvernement. Nous essayons de toujours nous souvenir que nous faisons de l’information, nous sommes journalistes, c’est donc un devoir d’être indépendant.
Combien de personnes lisent vos publications ?
En terme de clic, et sur des données journalières, nous avons entre 250.000 et 500.000 personnes par jour ! En comparaison, Hürriyet, journal turc le plus lu, comptabilise 6 millions de clics par jour sur son site.
Y a-t-il d’autres médias indépendants dont vous vous sentez proches en Turquie ?
Il y a aussi un site qui s’appelle Radikal (ndrl : fermé le 30 mars 2016, quelques semaines après cette entretien), peut-être en as-tu entendu parler, ils ont plus de centre-gauche. Mais ils font parti du même groupe qu’Hürriyet, donc ils font partie des médias de masse. Ils sont plus suivis que nous, mais je ne dirais pas qu’ils sont indépendants, même si ils sont plus critiques qu’Hürriyet.
Propos recueillis et traduits par Antonin Padovani
Istanbul, le mercredi 6 janvier 2016
