Journalisme sur Instagram : des pratiques en plein essor

Montage perso sur le thème de l’article — Image et Logo Libres de Droit

Les réseaux sociaux sont devenus partie intégrante de la stratégie de diffusion des médias. Outre leur présence sur Twitter ou Facebook — des canaux d’information qui offrent une vitrine à leurs contenus traditionnels, ils sont de plus en plus nombreux à se prendre d’intérêt pour Instagram, et son partage de photos. Avec 400 millions d’utilisateurs, 40 milliards de photos partagées, augmentées de 80 millions par jour, le réseau social de l’image offre une vitrine incontournable à tout média soucieux de toucher le plus grand nombre.

• Des médias déjà présents sur Instagram

À l’image du New-York Times, qui a lancé pas moins de huit comptes différents sur la plateforme ces dernières années, l’arrivée d’un média sur Instagram fait toujours grand bruit. Le succès de cette application s’est construit sur des critères très contemporains, qui pourraient paraître éloignés du monde journalistique : mise en scène permanente de la vie quotidienne, connexion facile et illimitée à un outil de partage, et donc possibilité de témoigner en direct d’un événement vécu. Mais au-delà de ces considérations, la portée esthétique d’Instagram instaure l’idée d’une mémoire visuelle permanente, vitrine du quotidien de ses utlisateurs.

Franck Jamet, journaliste pour le magazine Photo a monté une boîte de culture digitale qui imagine des dispositifs innovants (storytelling, transmedia) autour des images. Selon lui, « Instagram est aujourd’hui la première plateforme de production et diffusion d’images, ce qui en fait le premier média archive, qui conserve plus que la bibliothèque du congrès.»

« Le média de l’expression visuelle » comme il l’appelle, s’inscrit donc dans cette logique d’archivage photographique actualisé d’une humanité présente sur ce réseau social. Un processus auquel les médias veulent aujourd’hui prendre part. Mais surtout une réalité qui les pousse à s’adapter aux formats, pour promouvoir leurs publications sur le web. Selon Stéphane Arnaud, responsable du pôle Europe de l’AFP Photo : « [Instagram] nous permet d’avoir une audience qui n’est pas l’audience habituelle sur nos canaux de distribution classiques. Les gens ne vont pas sur Instagram pour de l’actualité, mais plus pour de la photo. » Un constat qui montre la nécessité pour ces médias d’adapter leur diffusion à ce type de canal nouveau. La recherche d’une dynamique de narration parallèle est un des enjeux de ce que peut offrir Instagram à la pratique journalistique.

• À la recherche de nouvelles temporalités

Au-delà de son système de partage photographique, Instagram est en effet envisagé par certains médias comme un enrichisseur de contenus. L’idée est de proposer une expérience adaptée à son format, qui complète une temporalité. Pour l’AFP qui publie de l’actualité en continue, « on privilégie ce que l’on appelle des feature, des photos intemporelles qui n’ont pas un rapport direct avec les grosses dominantes de l’actualité », ajoute Stéphane Arnaud. Ici l’idée est de sortir de l’urgence, et de capter de nouveaux publics par le partage de contenus détachés de toute contrainte temporelle. En ce sens, Franck Jamet évoque le fait qu’Instagram « n’est pas là pour dévoiler une actualité, mais pour prendre un chemin de traverse. »

Certaines publications papiers utilisent aussi leur compte Instagram pour générer du contact avec leurs lecteurs sur les réseaux sociaux. C’est le cas du magazine Polka, spécialisé dans le photojournalisme, qui profite de la vitrine offerte par l’application à la photographie. Pour un magazine à la parution trimestrielle, « [Instagram] permet de parler de sujets dont on ne parlera pas forcément dans la version papier », selon son rédacteur en chef Dimitri Beck. « L’idée c’est d’initier des commandes régulières à des professionnels, pour qu’ils chroniquent des événements. Ainsi on enrichit les contenus du magazine et on dynamise la temporalité de Polka. » Un moyen de proposer une lecture différente, en faisant un parallèle entre les différents formats. Une situation que l’on voit se développer pour la plupart des médias, enclins à user d’Instagram comme un outil complémentaire.

Un outil enrichissant plus qu’une menace pour le photojournalisme

Lors d’une interview à France Inter le 31 décembre 2014, les journalistes interrogent Raymond Depardon sur son rapport à la photographie numérique et aux selfies. Le célèbre photographe les surprend en défendant la pratique de la photographie liée aux réseaux sociaux. Cette anecdote montre les idées préconçues dans les médias à ce sujet. Pourtant la plupart des professionnels du journalisme n’envisagent pas Instagram comme une menace pour leur pratique. La plateforme reste un complément, une réalité à intégrer dans une logique globale de publication. Pour ce qui est de la mise à profit d’Instagram dans les rédactions, celle-ci ne semble pas faire l’objet de règles stabilisées. Pour Franck Jamet : « le flux d’images est toujours contrôlé, malgré le flot, il y a toujours un travail journalistique rédactionnel. » La limite reste claire tant que les rédactions sont entourées de professionnels de l’image, qui intègrent ces nouvelles pratiques.

Polka développe d’ailleurs cette approche en confiant régulièrement les clés de son compte Instagram à un photographe, afin que celui-ci anime les coulisses du reportage photographique qui sera publié dans la version papier. Franck Jamet remarque ainsi que « les photo-reporters utilisent le smartphone et Instagram comme terrain d’expression pour dévoiler les coulisses. » On assiste donc à une « imbrication des compétences », qui devrait nous pousser à « réinventer un métier ».

Le rapport entre média, journaliste, et réseaux sociaux comme Instagram, devrait donc s’intensifier au rythme de l’importance prise par ces-derniers dans les pratiques du public. Certains médias vont déjà plus loin, comme Wired, magazine américain spécialisé dans la culture numérique : depuis novembre dernier le magazine propose sur son compte une toute nouvelle expérience de storytelling sur Instagram. Des longs- formats où les photos sont longuement légendées, un storytelling novateur qui a recueilli entre 595 et 2634 likes à ce jour, sur 11 photos. Une audience relativement comparable aux autres médias présents sur la plateforme. Le New-York Times, avec 5000 à un peu plus de 10 000 likes par publication, ou encore l’AFP, entre 1000 et 2000 likes, ne rivalisent pas avec le succès de certains comptes malgré leurs centaines de milliers d’abonnés. Surtout comparés à des comptes people, comme celui de Kim Kardashian et ses millions de j’aime, ou d’autres à portée plus commerciale, comme la marque Nike qui touche entre 200 000 et 900 000 abonnés par photo. Cet écart montre le défi de taille auquel doivent faire face les médias pour attirer plus d’audience sur la plateforme : entre journalisme et culture de « l’instantané ».

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