Sous la surface

Il y a quelques jours, le responsable du numérique d’un grand établissement culturel m’interrogeait : “Nous avons fait des sites internet riches et multilingues, des apps bien faites et interactives. Quelles innovations reste-t-il à faire ?”

Cette interrogation était celle de quelqu’un qui est allé loin dans les applications géolocalisées, bien conçues, multilingues ; dans un musée dont les collections sont accessibles en ligne depuis longtemps. Car les musées ont, c’est indéniable, adopté le numérique très tôt. Mais pour continuer d’exister dans un monde d’information pléthorique et d’offre culturelle mondialisée, pour poursuivre le renouvellement de leurs publics et pour rayonner, les musées ont intérêt à plonger sous la surface du numérique.

Allons voir pourquoi et comment le web se joue en profondeur — et comment les musées ont tout intérêt à plonger, aussi, sous sa surface.

D’une infinité de sites, le web s’est transformé en une gigantesque plateforme de services qui s’utilisent les uns les autres. Des couches profondes émergent à la surface du web (les applications, sites, services numériques que nous utilisons quotidiennement) tout ce dont nous pouvons rêver : cartes interactives, traduction automatisée, réservation de voitures avec chauffeur, de billets de train ou d’avion, horaires de transports publics et disponibilité d’un vélo en libre service, événements, paiement, programmes de cinéma, actualités, interactions sociales… Dans une application mobile, dans une page web, nous utilisons plusieurs de ces services en permanence sans nous poser la question de savoir comment ils se trouvent là par magie, pour nous permettre de gagner en temps et en efficacité.

En effet, ces services permettent à nos applications d’être riches et de sortir des silos dans lesquelles elles sont nées. Je m’explique : depuis quelques années, lorsque vous voulez connaître le parcours professionnel de quelqu’un, vous ouvrez votre application LinkedIn et vous consultez son profil. Lorsque vous voulez savoir où et quand vous pouvez aller voir le biopic Rodin ou le dernier Ozon, vous faites de même avec Allociné. Lorsque vous ouvrez Wikipédia pour chercher une référence, itou.

Mais vous utilisez aussi des services hors de leur domaine propre de consommation (l’app, l’url du site), hors de leur silo. Dans Google Maps, vous vous êtes habitué depuis quelques temps à voir apparaître le petit rectangle Uber en bas de l’écran, qui vous indique le temps qu’une voiture Uber mettra pour aller là où vous vous dirigez, avec la localisation des voitures les plus proches. Vous ne vous étonnez pas non plus lorsque vous lisez, sur un site en langue étrangère, votre navigateur Chrome vous propose de traduire les pages en français. Depuis quelques mois, les millions d’utilisateurs du Creative Cloud d’Adobe ont un accès intégré aux contenus de Getty Images. Un utilisateur de Photoshop peut rechercher parmi les millions d’images Getty, intégrer celles qui l’intéressent dans sa proposition graphique et lorsque celle-ci est finalisée, les acheter d’un clic.

De même que l’apparition du service Uber dans Google Maps, la traduction dans un navigateur et la présence des images Getty dans un logiciel de création graphique se jouent sous la surface que forment ces services très répandus. Elles se jouent au niveau de plateformes techniques, dans lesquelles les services Uber, Getty Images, Maps etc. se “parlent” et échangent leurs services. Cette couche cachée est un monde actif, technique, vivant. C’est désormais là que se jouent les grands enjeux, commerciaux et serviciels, du web.

Depuis quelques années déjà, tout producteur de contenus et de services ne considère plus seulement l’url de son site web ou le périmètre de l’app mobile qu’il a développée. Car selon un principe désormais classique, il s’agit pour tout acteur numérique, d’être présent là où se trouve son public, ses clients, et plus seulement chez lui. D’acquérir le don d’ubiquité.

Les applications, sites et services numériques sont désormais des jeux de construction faits à partir d’éléments créés par d’autres et disponibles pour les développeurs.

Et les musées, dans tout ça?

Pour renforcer leur rôle culturel et politique dans la vie de la cité, et pour faire vivre l’écosystème dans lequel ils se situent, les musées ont tout intérêt à s’intéresser à la manière dont ils existent, eux aussi, sous la surface. Ils devraient se pencher sur les moyens à mettre en œuvre pour diffuser leurs agendas culturels, leurs services de billetterie*, leurs contenus*, auprès de tiers qui à leur tour les réutiliseront et les distribueront vers d’autres lieux numériques et vers de nouveaux publics.

Ces moyens existent et se nomment API, plateformes open data. Un musée ambitieux peut choisir de développer son propre système, mais tout musée peut utiliser des moyens rôdés, efficaces et peu coûteux. Quoiqu’il en soit, aucun d’entre eux ne peut se permettre d’ignorer ce qui se passe sous la surface.

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