Michel Bauwens : vers une coalition des communs

“Value in the Commons Economy” Michel Bauwens, Vasilis Niaros, février 207

Vous connaissiez Michel Bauwens, économiste belge, comme propulseur du pair à pair et fondateur et de la P2P Foundation. Il a été l’un des premiers observateurs de l’économie collaborative, l’économie de partage. Nous l’avons rencontré en février à Chiang-Mai (Thaïlande) qu’il vient de quitter pour des conférences en Grèce et en Belgique. Et un projet à Gand en mars 2017. Aujourd’hui il préfère parler d’économie générative, d’économie circulaire, de la transition des communs. Il vient de publier un rapport, Value in the Commons Economy : Developments in Open and Contributory Value Accounting (Février 2017Co-published by Heinrich-Böll-Foundation & P2P Foundation) écrit avec Vasilis Niaros à télécharger gratuitement sur le site de la P2P Fondation. Cette fondation, il l’anime avec une douzaine de chercheurs de façon transnationale. En 2016 la P2P Fondation s’est réorganisé autour de 3 pôles : la Fondation, la Transition des Communs, le P2P Lab.

Les propositions de Michel Bauwens sont innovantes et enthousiasmantes, illustrées par des exemples concrets sur le blog de la P2P partout dans le monde et des néologismes savoureux. Il nous présente de nouveaux concepts, comme la comptabilité contributive, le bouddhisme digital ! Ce qu’il préconise, c’est que la société civile s’organise au niveau mondial. Au-delà du capitalisme global, de la coopération internationale des états nations, qui n’a pas fait ses preuves, un réseau transnational d’initiatives innovantes et pragmatiques ne cesse de croître et d’inventer des solutions. Les coalitions des collectifs vont, oui, peut-être sauver le monde. Janique Laudouar

Michel Bauwens à Chiang-Mai février 2017

JL Pourquoi t’es-tu établi à Chiang-Mai ?
MB J’ai quitté le monde du business en 2002, j’étais directeur stratégique “e-business” de Belgacom, le plus grand opérateur de télécom en Belgique. J’ai rencontré ma femme, thaï. Ici le coût de la vie est inférieur de 30% à celui de la Belgiqu. J’ai pris du temps pour lire surtout sur les transitions historiques, la fin de l’empire romain, comment est-ce que les sociétés changent.
JL Quand a commencé ton intérêt pour le pair à pair et les communs ?
MB Fin 2005 javais un wiki, j’ai ouvert un blog et ma première invitation à faire une conférence a été en Hongrie en novembre 2005. Depuis les propositions augmentent de 30% chaque année. 12 personnes travaillent à plein temps autour de mes idées — on est assez mal financés, mais il y a les workshops, les conférences, et les programmes européens. On n’est pas grand, mais nous avons une influence.

La P2P Foundation évolue

JL Depuis dix ans, la P2P Foundation, à partir de l’open source, a évoluée s’est ré-organisée, comment caractériserais-tu cette évolution?
MB Il y a actuellement une crise systémique. On vient d’un système du Moyen Âge en Europe, féodal, avec l’idée de base que l’homme est mauvais, mais que si on écoute les commandements divins on peut s’améliorer. Ce sont des sociétés très moralisantes, marquées par la righteousness, la morale, on a eu trois siècles de guerres de religion. Si on suit les idées de Hobbes, de Smith, l’homme est égoïste, il recherche son plaisir, son intérêt, on a bâti un système là-dessus, on a naturalisé une pratique extractive avec deux dangers, l’un écologique et l’autre social. Trop d’inégalité, le système ne tient plus, il y a trop de contradictions, d’instabilité sociale. La réponse doit être systémique elle ne peut pas simplement être économique. Il y a 3 paradigmes qui sont importants : 
- l’open source : il y a trop de problèmes dans le monde, on ne peut pas se permettre de privatiser la connaissance. Je pense au changement climatique. Je travaillais chez le pétrolier BP dans les années 70 quand la voiture électrique a été créée, ils ont racheté les boîtes, ils ont mis tous les brevets dans le tiroir, comme tout ce qui n’était pas dans leur intérêt immédiat. Ils ont détruit physiquement toutes les voitures. Il y a d’ailleurs un très bon documentaire sur le sujet «Who killed the electric car ?» (Chris Paine). On a perdu beaucoup de temps. 
- il y a l’écologie, la durabilité.
-il y a la justice sociale. Il faut un système qui n’est pas nécessairement égalitaire, mais qui ait un sens de l’équité et de la justice.
Le problème aujourd’hui est que dans les 3 domaines il y a des gens qui réagissent mais de façon fragmentée. Il y a l’économie sociale et solidaire, l’économie coopérative, il y a un mouvement écologique, l’open source, mais tout ça ne fait pas encore système. 
JL Ça commence. Les gens vous connaissent pour avoir analysé l’économie collaborative, l’économie de partage, aujourd’hui vous parlez d’économie collaborative, d’économie circulaire ?

La technologie permet de s’auto-organiser

MB Je pars de la base, la technologie, elle permet à des personnes dans le monde entier de s’auto-organiser, pas seulement de communiquer; s’auto-organiser c’est créer des entreprises, des associations, des projets communs qui vont au-delà du « local » et qui permettent de mutualiser la connaissance productive. Habitats écologiques, voitures durables etc.

Raconter des histoires

Il y a des exemples, des dizaines de milliers de projets, les communautés commencent à partager les connaissances. L’autre aspect, c’est qu’il faut en vivre, il faut des coalitions « entredonariales », génératives, pour se démarquer de l’entrepreneuriat. Entreprendre, c’est « prendre » “entre”, on est dans un système extractif. Ma femme thaïlandaise, quand elle parle de l’élite parle des « takers », « des eaters », ceux qui prennent, ceux qui mangent. Une vision différente : est-ce que je peux créer une existence qui enrichit les ressources, avec l’économie générative ? Il faut un modèle économique de partage de la connaissance qui ne soit pas exploitatif. Je viens de publier un rapport Value in the commons economy où je pars du principe que la première chose à faire, c’est de décider de ce qu’est la valeur pour nous, la souveraineté de la valeur. Si on prend l’exemple de trois infirmières, l’une bénévole comme Mère Teresa, l’autre dans les services publics, la troisième dans le privé. La première, son travail ne compte pas, elle n’est pas dans le PIB, la deuxième, payée par l’état, coûte. La troisième travaille en hôpital privé et génère de la valeur …pour les actionnaires. Alors qu’elles font toutes les trois le même métier. Dans cette vision, on a une dictature de la valeur, qui ne reconnaît que la valeur du marché. Les nouvelles communautés ne sont pas fondées sur la valeur du travail, mais sur un système de contribution, qui crée du commun.

La contribution pour créer de la valeur

Mon rapport parle de comptabilité ouverte et contributive. L’idée principale, c’est la notion de capture de valeur : je parle de captaliste et non plus de capitaliste, ceux qui captent la valeur des communs, éviter que les UBER etc aspirent toute la valeur d’une communauté. C’est aussi important en interne, si on est à l’intérieur d’un mouvement et qu’on crée une valeur collective. On crée un contrat social, on reconnaît toutes les contributions. Si on crée des revenus économiques, ils seront partagés de façon équitable. 
JL Et-ce que tu peux préciser, parce que c’est souvent le problème des collectifs, qui fonctionnent en partie sur le bénévolat : il y a des personnes qui donnent beaucoup, comment les rétribuer ? Dans certains mouvements on a l’impression que seuls un petit nombre vont tirer leur épingle du jeu.
MB Les communautés avec qui je travaille ont un code social, des chartes, qui déterminent les valeurs. Ensuite, il faut accommoder les communs avec le marché. Dans mon rapport je propose plusieurs pistes, j’ai observé trois options différentes :
-première option on ne fait aucun lien entre les communs et le marché, mais on crée des rapports marchands éthiques, c’est la voie de Enspiral, une communauté “productive” neo-zealandaise. 
- deuxième option crée une comptabilité contributive, comme celle propose par Sensorica. Une comptabilité selon le karma, le « mérite », un bouddhisme digital ! 
- troisième option c’est d’intégrer davantage le marché dans les communs avec un danger de marchandisation du commun selon moi. C’est le modèle de Backfeed. (les trois cas sont analyse dans le rapport).

Toutes les grandes transitions civilisationnelles, on eu un aspect de comptabilité. La comptabilité est née en Mésopotamie, avec les tablettes et l’écriture cunéiforme. L’écrit vient de la comptabilité. Avant, les tribus ne comptaient pas, elles partageaient, ce n’est qu’avec l’émergence des prêtres, des rois, que les paysans doivent donner leur grain et qu’il faut donc compter ce qui rentre et ce qui sort. Au XVème siècle on a inventé la comptabilité à double entrée, entrée et sortie, qui prévaut encore, le capitalisme est lié à la comptabilité de double entrée. Nous proposons un nouveau système de valeurs face à un système qui est en déclin. 
JL Pour nous qui sommes connectés depuis les années 90, l’évidence d’un nouveau paradigme avec l’arrivée d’Internet s’est bâtie au fil des ans, comment expliquez-vous une telle errance dans les gouvernances ? C’est volontaire, ignorance ou cynisme ? 
MB La technologie est un terrain de conflit. Internet, on le sait a été crée par l’armée américaine. Au début on était quelques milliers, des communautés de scientifiques, académiques, universitaires. Le navigateur a démocratisé le Web. Aujourd’hui la 40% de la population mondiale est connectée, Internet s’est construit en couches successives, mais le peuple, les utilisateurs, peuvent influencer le pouvoir, malgré la volonté de contrôle des états. Les élites ont toujours eu un réseau, maintenant nous aussi nous avons un réseau. Il ne faut pas se plaindre !

Le monde civil est en train de constituer des contre-pouvoirs

JL Quelle part accordes-tu au numérique ? 
MB Le monde civil est en train de constituer des contre-pouvoirs, et d’ utiliser Internet pour créer de la valeur. Par exemple en Grèce et en Espagne. Une étude hollandaise, et une étude flamande, montrent une croissance des initiatives de la société civile par un facteur 10 par an depuis 10 ans, c'est donc exponentiel. L’état nation ne fait plus son travail. Le contrat social de l’état est rompu, comme à Detroit où la population a commencer a reconstruire la ville par de multiples initiatives civiques. 
JL En France on subit encore un système qui fait souffrir les gens, qui les exaspère et les révolte est-ce qu’on va vers l’enfer, ou le paradis ?
MB Les deux : quand on regarde les transitions historiques, il n’y en a aucune qui s’est passé sans souffrance. Ceux qui possèdent n’aiment pas perdre ; le « génie » de Steve Bannon, bras droit de Donald Trump, c’est d’avoir compris que les classes moyennes émergent en Asie, alors qu’on est en train de les détruire dans la sphère occidentale. Les rétablir en Amérique, c’est son programme -réactionnaire -, renforcer l’état nation et le protectionnisme. Mais la gauche aussi garde toujours l’état nation comme ligne de pensée. Même Podemos, reste lié à l’état nation. Le livre La grande transformation, montre que le capitalisme, c’est le marché, l’état et la nation. On alterne les périodes lib,(libéral) et lab (labor, travail). Les travailleurs n’ont plus de représentation progressiste.

Créer des pouvoirs transnationaux

JL Les gens ne veulent plus de l’élite politique, toujours les mêmes. Hillary Clinton en a fait les frais. 
MB On n’en veut plus parce qu’on a eu 30 ans d’impuissance du politique.Le système ne marche plus, le capital est devenu transnational, on ne peut plus raisonner au niveau de l’état national. Alors qu’est ce qu’il faut faire, il faut transnationaliser, il faut que le monde civique et le monde de l’économie générative créent des contre pouvoirs transnationaux, pas internationaux. Il faut que l’économie générative s’organise au niveau mondial qui peut faire contrepoids Le problème c’est qu’on n’en est pas là, il n’y a que 2% des gens qui sont actifs. On a encore besoin de l’état nation il faut que la gauche sorte de cette croyance dans l’état nation, système keynesien, et qu’elle soit basée sur les communs. Un monde est en désintégration, et un autre monde est en train de se créer, celui des communs, le futur n’est pas dans le vieux système, qui va à l’encontre de toute la technologie et de toutes les capacités actuelles. 
JL Et à l’encontre des nouvelles générations, aussi. Le paradoxe, c’est qu’on a des penseurs en France qui ne sont pas écoutés, Pierre de Rosanvallon, Collège de France, Dominique Rousseau, Bernard Stiegler travaillent sur le sujet de la démocratie et de la gouvernance. La P2P Fondation est en train de proposer des outils très concrets, qui vont s’efforcer de concerner tout le monde. Quels sont les outils qui vont concernés tout le monde ? Le reproche est souvent que les plateformes numériques concernent les Bac + 5 connectés !
MB Il y a de la vérité dans cette critique. Il faut des propositions concrètes pour la classe ouvrière. Un modèle économique post-local. On ne peut plus être uniquement localiste, quand on a des bateaux russes qui vident la mer ou des centrales nucléaires à 20 kilomètres. Dans le monde entier il y a des possibilités pour une économie urbaine et locale. Dans l’alimentaire ça se fait déjà. En agriculture, le succès des circuits courts et du bio, les seuls à être en croissance, s’amplifie. J’étais à un colloque en Normandie sur la République des Communs. Pour avoir 100% de nourriture écologique il faut 12% d’agriculteurs. Le travail à faire est là.

Les Rencontres 2017 de l’Atelier Paysan auront lieu les 28, 29 et 30 avril en Drôme, à la ferme des volonteux à Beaumont-lès-Valence. 3 jours pour fêter l’autoconstruction et causer souveraineté technologique des paysans !

MB Voyez Terre de liens https://www.terredeliens.org/ et Atelier paysan, http://www.latelierpaysan.org/. Un principe de souveraineté technologique y est décrit : on ne va pas automatiser pour automatiser, quand on fait soi-même ses machines, c’est dans l’objectif de faciliter le travail, qui fait qu’on a pas besoin de détruire son épaule ou son coude, c’est une technologie complètement différente. Avec le principe de Terre de liens, l’eau devient pure, on peut gagner des millions d’euros par an en purification, et on peut donc pratiquer ce que j’appelle la finance circulaire : vous reversez 15% ce que vous épargnez dans le nouveau système productif et on crée ainsi un feed back vertueux. La même chose avec les coûts de santé beaucoup plus bas dans les territoires où il y a une agriculture biologique. A cette idéologie libérale qui prétend : “l’état est en faillite, on ne peut plus rien faire”, on propose de faire des économies. Mais pour ça il faut de la politique. Mélenchon a un très bon programme de transition écologique, mais le principe des communs y est encore fortement sous-représenté.
JL Dans les collectivités territoriales, il y a du gaspillage, une frénésie de bâtir, mais peu d’utilisation des ressources immatérielles, les compétences des habitants par exemple. Le rapport pourrait être utile.

Cartographier l’économie du commun dans la ville de Gand

MB C’est ce que j’essaie de faire à Gand, j’ai un contrat avec la ville de Gand du 15 mars au 15 juin prochain, ils m’ont demandé de faire un plan ce transition d’économie des communs. Je vais cartographier l’économie du commun dans la ville je vais leur demander quelles sont les ressources partagées, matérielles et immatérielles, quel est le potentiel économique, s’ils ont un soutien adéquat. C’est aussi une réponse politique, redonner du travail à tous ceux qui l’ont perdu, du travail manuel, la classe ouvrière aujourd’hui, celle qui est déplacée, n’a plus de connaissances, ils sont une extension de la machine. Dans notre système des makers et hackers space, c’est un retour à l’artisanat, il faut réfléchir, conceptualiser. Il y a une coalition qui s’appelle Fab City, 16 villes qui ont signé un accord pour qu’en 2054, 50% de ce qu’elles consomment, et la moitié de la production industrielle se refasse dans la ville et autour de la ville. 
JL Ce sont des exemples concrets, le festival Ouishare 2017 aura pour thème les villes. 
MB Dans une étude à laquelle nous avons participé, “P2PValue”, on a étudié 300 communautés pair à pair pendant 3 ans, 8 organisations ont participé, première conclusion, ils utilisent une comptabilité contributive, ou en tout cas travaillent dans ce sens. Ils sont dans une logique post-nationale. Dans tout ces communautés il y a une idéologie post-nationale, ils s’identifient à la communauté mondiale qui fait la même chose qu’eux. La troisième conclusion c’est que la réputation devient la troisième monnaie. C’est par rapport à leur réputation en interne et en externe qu’ils sont capables de mobiliser des ressources. Pour nous aussi ça comment à marcher comme ça, on n’a toujours pas de moyens, mais on a une telle réputation que les moyens viennent vers nous. 
JL C’était vrai aussi dans l’économie collaborative, où les plateformes utilisent la recommandation. Le côté « confiance » joue, il y a une telle défiance dans la classe politique.
MB Je prétends que le pair a pair est une vraie révolution parce que ca permet de mettre en valeur le travail de petits groupes . On voit que wikileaks est capable de mettre en échec les réseaux américains, une force distribuée peut battre un pouvoir centralisé. On parle dans notre vocabulaire d’équipotentialité c’est un système qui ne compare pas les gens d’après leurs diplômes, mais à partir d’une capacité prouvée dans le travail, évaluée par leurs pairs, de façon ouverte et transparente. Chacun a des capacités pour contribuer à des projets ouverts et collectifs. Même si on n’est pas éduqué, il y a toujours quelque chose à faire : on a système qui permet cette auto-adhésion et avec le système contributif, on peut reconnaître toutes les contributions.

“Commonifier” les services publics

JL J’ai assisté à un colloque sur la démocratie à Saint-Denis, où les habitants se plaignaient d’être assistés par tout un système de fonctionnaires d’état, qui ne leur sert à rien — échec de la politique de la ville — politique qui ne sert pas les gens eux mêmes. 
MB Il faut “commonifier” le service public il faut que les services publics soient co-produits avec les habitants, il faut que les populations bénéficiaires soient acteurs.
JL Comment ?
MB Première chose, l’Assemblée des communs, ils ont un très bon site, très bien documenté, rassembler tous les citoyens qui produisent maintiennent ou défendent les communs. L’idée c’est de créer des dialogues au-delà des différences, chercher le commun dans la différence. Pour moi c’est l’idée d’alignement au-delà des divergences. Je ne dis pas que c’est facile. Je propose la coalition des communs. Les anciens et nouveaux partis de gauche, les sociaux libéraux, le parti pirate, on additionne tout ça et on est au-dessus de 50%. On comptabilise toujours les différences, alors que il y a une large majorité populaire pour ne pas détruire l’environnement, la durabilité. Mais on ne leur propose pas. 
JL Il y a un combat contre l’innovation..
MB Il faut que la marge des innovateurs soit suffisamment importante. La réforme de l’Église s’est faite contre l’Église officielle. Ce que Trump fait, lancer beaucoup de choses en même temps, les autres ne peuvent pas suivre, nous aussi on pourrait le faire. 
MB J’ai une théorie « pop », pas reconnue la science mais moi j’y crois. En 1968 il y a eu une révolte contre la hiérarchie, on n’avait pas les outils et les capacités culturelles. La génération suivante a été élevée de façon très différente, dans l’autonomie, la liberté, la démocratie familiale. Ils ont des capacités collaboratives et culturelles. Les vieilles institutions, on ne peut pas les réformer de l’intérieur. Il faut les inonder. Franklin Roosevelet a eu à faire face aux demandes des syndicats, il leur a répondu « make me do it », incitez-moi. Un politicien il faut le pousser, j’ai parlé en Belgique avec tous les présidents de parti, avec le Roi, des maires. Les politiciens sont très intéressés mais paralysés. Au niveau des villes, ça se débloque.

Nouvelles valeurs : un changement post-matériel

JL Une question sur les valeurs qui va nous amener à parler de l’Asie. L’économie est accompagnée de valeurs. En Thaïlande le travail n’est pas méprisé, les gens n’ont pas honte de gagner petitement leur vie, l’argent n’est pas la première valeur. y-a-il un changement de valeurs?
MB Le World Values Survey de Ronald Inglehartest un observatoire des valeurs, et de leur impact sur la vie sociale et politique, auquel on peut se référer. Ici en Thaïlande, les gens sortent de la féodalité, ils ne sont pas habitués à l’accumulation, l’idée est plutôt qu’il ne faut pas trop travailler. Mais la classe moyenne, 20% de la population, bascule dans la consommation matérielle.
JL Il paraît qu’il y a un taux de chômage très bas en Thaïlande.
MB Ici en Thaïlande il y a des marchés partout, même devant les grands magasins, l’élite laisse le peuple faire son petit business …En Europe on enverrait la police pour nettoyer les commerçants “sauvages”.
JL Pourquoi t’intéresses-tu aux valeurs? 
MB Chaque invention a été pensée 50 ans avant, la photographie, le cinéma. a commence toujours par un imaginaire. Le changement qu’on doit faire en Occident c’est un changement post-matériel. Avant le but n’était pas l’accumulation mais le salut ! Faire des fêtes, des concours, cette idée d’accumulation c’est récent, 400 ans. Avec la Renaissance on sort du système du Moyen Âge. Aujourd’hui on recrée des structures qui ont existé au Moyen Âge. Il y a une sorte de re-médiévalisation. J’aurais envie que les peuples d’Équateur puissent utiliser leur propres machines et ne pas passer par le capitalisme. Mais les classes moyennes rêvent d’être comme nous.
JL Est-ce que repérer ces nouvelles valeurs peut être une piste de travail, la maison de Jim Thomson à Bangkok, dégage une atmosphère de sérénité et de beauté. La créativité, l’optimisme, l’empathie, l’amour du travail bien fait, le partage, sont de nouvelles valeurs pour une nouvelle génération…
MB La génération suivante n’a pas le choix le contrat social est négatif, il va gagner moins que ses parents. L’économie de partage, c’est aussi parce qu’ils n’ont plus d’argent.

Créer des systèmes où on peut partager sa passion et en vivre

JL En conclusion, est-ce qu’on va abandonner la violence, pouvoir créer un autre monde? Et comment peut-on contribuer? 
MB Je suis de nature optimiste. Comment peut-on contribuer? A chacun de réfléchir chacun où est sa passion, là où on a le plus d’enthousiasme, ce qu’on aime faire, pour créer des systèmes où on peut partager sa passion. Il faut des capacités, augmenter ses capacités et imaginer comment en vivre et accéder à des ressources. Il faut s’aligner. A la P2P, on essaie de montrer tout ce qui se fait. Donc optimiste ? Oui quand même. 
Janique Laudouar

http://commonstransition.org/value-commons-economy/

 Sauver le monde, vers une économie post-capitaliste avec le peer-to-peer » Michel Bauwens avec la collaboration de Jean Lievens Les liens qui libèrent.)