Ce que je ne dis pas

La réalité derrière le diagnostic.

En découvrant mes rayures j’ai éprouvé un sentiment de soulagement intense, qui n’a absolument rien à voir avec une question d’intelligence, mais qui est lié à tout ce qui découle d’un mode de fonctionnement en arborescence.

On a coutume de croire qu’un « haut potentiel » comme on les appelle aujourd’hui, est juste un intello (ce qui est probablement le pire qu’on puisse lui renvoyer à la figure) alors qu’en réalité il n’en est rien. Il s’agit juste d’une façon de penser et concevoir le réel différemment de la majorité des personnes. Ce que l’on appelle « arborescence » est un enchaînement d’idées, une réaction en chaîne, couplée d’une rapidité d’exécution anormalement élevée. Ça c’est pour la partie « intello » si vous voulez, vous constatez donc qu’il n’est pas question d’une intelligence débordante, mais d’une pensée permanente, la nuance étant particulièrement importante, car elle est souvent source d’incompréhension, de décalage, de mésinterprétation, ce que l’on nomme communément à l’école « le hors-sujet ». L’idée de départ est déclinée à l’infini et propulse dans une réflexion interminable, on se retrouve empêtré, embourbé, submergé par un raisonnement, alors que la question initiale n’appelait probablement qu’à une réponse par oui ou non !

Ce mode de questionnement est présent dès l’enfance et le petit être comprend rapidement que ses questions fatiguent tout le monde et constate surtout qu’elles ne trouvent pas de réponses appropriées, il choisit de se taire et de les laisser envahir sa tête et c’est là que le calvaire commence. Car un enfant de 5 ans qui s’interroge sur le sens de la vie, sur la mort (parce que c’est un sujet qui nous assaille bien trop tôt) et qui se retrouve seul avec ses interrogations finit par être débordé par elles et développe des angoisses. De plus, ces dernières se trouvent amplifiées par une hyper-réceptivité qui va de pair avec le petit cadeau de départ.

Les 5 sens sont plus développés et démultiplient les ressentis. Tout cela se trouve couplé avec ce que les psy appellent un défaut de l’inhibition latente, c’est-à-dire l’incapacité à faire le tri entre les différents stimuli qui vous arrivent de l’extérieur. Vous êtes en pleine conversation avec quelqu’un et en même temps vous entendez les voisins, vous avez l’odeur du repas qui mijote en cuisine, le vent sur la peau, la fraîcheur du verre dans la main. Là vous vous dites que c’est pareil pour tout le monde et je vous dirai oui bien sûr, sauf que la majorité des personnes dispose de la capacité inconsciente de faire abstraction de tous ces éléments pour être concentrée sur la conversation, là où nous, nous sommes effectivement concentrés sur la conversation, mais nous devons faire un effort supplémentaire pour ne pas nous laisser déborder par le reste. J’ai souvent fait l’expérience lors de conversation avec mes amis, notamment en terrasse, j’entends et écoute parfaitement ce qu’on me dit et en même temps mon regard scanne absolument tout ce qui se passe autour, si quelque chose m’interpelle je bloque dessus et pourtant continue d’écouter mon interlocuteur et celui-ci constate que mon regard est ailleurs et va donc chercher à voir ce que j’observe, s’imaginant que j’ai décroché, alors qu’en fait j’étais juste en train de regarder un truc insignifiant et l’analyser à n’en plus finir.

Il y a également ce moment où votre cerveau décide que trop c’est trop et qu’il disjoncte, se met en pause instantanément, parfois au beau milieu d’une conversation. On le voit souvent chez les enfants, ils jouent, courent dans tous les sens puis soudain s’arrêtent et bloquent, ils ne sont plus là, le regard est vide, la pensée absente, l’inertie est totale. Il ne s’agit en réalité que d’une coupure de courant fort nécessaire. Ça déborde et le compteur comme un grand se met en court-circuit. Adultes, on a tendance a réprimé ce genre de réaction, mais ce qui a pour conséquence de nous plonger dans un épuisement quasi immédiat, car l’effort pour revenir et surtout rester parmi les vivants réclame une énergie considérable. Pour moi, l’endroit le plus flagrant où cela se produit systématiquement c’est dans les supermarchés. Imaginez, un cerveau qui n’a pas la capacité de faire le tri devant tout ce qu’il voit, la multitude de produits, de personnes, de rayons, de bruits, d’odeurs, éviter les caddies, choisir son sachet de pâtes face à 1 million de sachets de pâtes. Et bien, en 10 minutes j’entre en catatonie et c’est terminé il n’y a plus personne. Je ne suis plus qu’une coquille vide au milieu d’un océan d’informations. C’est épouvantable et il n’était question que de faire les courses. Imaginez maintenant un menu au restaurant et un cerveau qui pense en termes d’images et non de mots, là où d’aucuns se dit « hum, je me ferai bien un tartare », moi je lis la carte et chaque plat m’apparaît en image, avec l’odeur et le goût dans la bouche, quand on n’est pas difficile et qu’on aime tout, le choix devient impossible, on se rabat donc sur le premier truc qui passe, parce qu’on vient à peine de s’assoir et déjà on est vidé. Parce que c’est avec lui que j’ai passé le plus de temps ces dernières années, Alexandre pourrait vous le confirmer, un menu trop long au resto me fait paniquer, et je n’ai plus mis les pieds dans les supermarchés, le laissant faire les courses pendant tout ce temps parce que je me retrouve submergé en un instant.

Et maintenant mettons tout cela en perspective. Vous êtes au resto, vous passez un bon moment et vous êtes incapable de vous décider entre la viande et le poisson, quel sentiment cela provoque-t-il chez vous ? « Je suis vraiment naze, un abruti, je ne suis même pas foutu de savoir de quoi j’ai envie ».

Ah et là on en vient à la question du choix. Un cerveau en arborescence explore toutes les possibilités à l’infini, c’est comme ça. Il a besoin d’être stimulé, d’apprendre, de découvrir, de tout connaître, de tout savoir et dispose d’une incroyable capacité d’adaptation. Il fournit plus ou moins la certitude que tout est possible, jusqu’à ce que vous vous rendiez compte, qu’en fait, ben non. Mais il vous place aussi et surtout dans l’impossibilité de faire des choix, car dire « je vais manger la viande » vous ferme à toutes les autres opportunités. C’est anodin lorsqu’il s’agit de choisir son plat au restaurant, mais imaginez la complexité lorsqu’il s’agit de choisir un métier quand votre cerveau aimerait tout essayer, tout entrevoir, tout comprendre, tout aborder avec la même envie, la même énergie, le même désir ardent d’explorer la vie dans ses moindres interstices et maintenant vous comprenez peut-être pourquoi depuis 2007 j’ai été ingénieur en informatique, coach en hip-hop, chargé de mission RH, conseiller en formation, assistant juridique, photographe, directeur des ressources humaines, écrivain, vendeur et thérapeute. Cela peut prêter à sourire, vous trouvez ça pathétique, impossible à suivre, à comprendre, à accepter. Et maintenant comprenez mon sentiment de soulagement lorsque vous réalisez que pour les 2% de la population dont je fais partie et bien c’est normal !! NORMAL ! Il y a quelques mois de ça j’ai été profondément heurté par le message d’une amie qui me disait « on arrive pas à te suivre » puis par une autre qui me dit « tu réfléchis trop », parce que derrière une remarque anodine, il y a le ressenti de l’incompréhension, la violence d’une remise en question de ce que je suis profondément. Le décalage permanent, l’incompréhension latente, la vision globale, tout ça mit bout à bout et vous comprenez qu’enfin, lorsque je constate que je ne suis pas fou, mais doté d’une particularité, le poids qui était posé sur mes épaules disparaît en un souffle.

Il y a 4 ans j’ai acheté le livre « trop intelligent pour être heureux, l’adulte surdoué » écrit pas Jeanne Siaud-Facchin. Arrivé à la maison je décidai de ne pas le lire car le titre me paraissait trop négatif, agressif. Dommage ! 
Je l’ai lu la semaine dernière et j’ai pleuré tout le long, je l’ai annoté de partout, et il décrit avec de nombreux exemples et témoignages la réalité des zèbres comme ils disent. Il y a un passage qui m’a interpellé, car elle parle de son rapport aux patients. Elle est psychologue clinicienne, spécialisée sur les surdoués et explique qu’avec ce type de patient, c’est à elle de s’adapter, c’est à elle d’être vigilante en permanence à chacune de ses phrases, chacun de ses mots, chacune de ses attitudes, car ils voient tout, perçoivent tout et surtout la jaugent, parce qu’après des années entières coincées avec le sentiment de n’être compris par personne, on attend d’un thérapeute qu’il soit à la hauteur. Elle le précise bien, si l’on n’est pas spécialisé sur ce type de personnes, le travail est impossible, pire il peut parfois conduire à d’horribles erreurs de diagnostics, comme la bipolarité. Et c’est exactement ce qui s’est passé avec ma première psy, je l’ai jaugé immédiatement et ne l’ai pas trouvée à la hauteur. En réalité, elle n’était pas faite pour moi, je ne la juge pas, elle a son domaine d’intervention, sa méthode de travail et si celle-ci ne m’est pas adaptée, personne n’en est responsable. Mais je suis sorti de là dépité parce que l’on en vient à se dire que vraiment, définitivement personne ne nous comprendra jamais et cette certitude là, elle est insupportable.

Ce sont également des concepts actuels comme la lâcher prise et l’ancrage qui ne nous sont absolument pas appropriés, car c’est dans les phases de lâcher prise que l’angoisse est la plus violente, car nous sommes personnifiés par notre pensée permanente, elle nous définit et bien que l’on souhaiterait ardemment la mettre sur pause, la pause s’apparente à la mort. Et je l’ai vécu avec d’autres thérapeutes qui m’invitaient à l’ancrage et je ne comprenais pas le concept, puisque je suis cet infini. Pour eux, j’entre en réticence, pour moi c’est l’incompréhension qui domine une fois de plus. En fin de compte, il s’agit tout simplement d’accepter une réalité alternative, accepter l’idée que l’incompréhension de certains n’est pas synonyme de jugement de leur part. Ça n’est ni une maladie, ni une pathologie, pour autant une distinction demeure, isole, mais désormais explique.