N’avez-vous vraiment rien de mieux à faire ? Aucune obligation, aucun motif qui vous procure une raison valable de vous trouver n’importe où sauf ici ? Surtout ici ? N’éprouvez-vous donc pas la moindre gêne, la moindre honte ? Est-ce bien certain ? Qu’est-ce qui vous autorise à venir ainsi troubler ma quiétude ? Ne feriez-vous pas mieux de tourner les talons, sur le champ, de retourner vaquer à vos occupations habituelles ? Il doit bien y avoir un travail, des obligations sociales, ou familiales ? Quelque urgence domestique? Des enfants, peut-être ? Une liaison, au moins ? D’impérieuses nécessités ? Cherchez bien. Je me suis laissé dire que l’utile, ça courait les rues : il est toujours possible d’être empêché, retenu, débordé. Affichez un sourire fatigué, confessez que vous « menez une vie de fou en ce moment » : considération garantie, vous verrez.

Permettez-moi de mettre en doute votre disponibilité. De vous suspecter. De vous mettre à l’épreuve. C’est que j’ai vraiment du temps à perdre, moi. J’en ai, comme on dit, à revendre. À ceci près que je ne vends rien. Certains, rares, me trouvent d’un commerce agréable, mais, pour l’heure j’ignore encore si vous êtes de ceux-là. Que cela soit entendu : vous pouvez me laisser tomber si ça vous chante. Je ne laisserai pas échapper un mot. Je ne vous ferai pas d’histoires. Je n’en fais que très rarement. Occasionnellement. J’adore, à un point que je vous soupçonne, très légitimement, de ne pouvoir soupçonner, mon isolement, mon silence, mon retrait, ma liberté. J’en vis. Absolument.

Vous êtes encore là ? Vous supportez ces blasphèmes sans broncher ? Crânement ? Oui, probablement est-ce le mot juste, n’est-ce pas, crânement : vous êtes une forte tête. Une tête froide. Pleine de raison. Je vous promets bien du plaisir. Du moment que ça vous amuse. Vous me prenez avec des pincettes, vous pincez le nez, vous envisagez peut-être de me décortiquer, puis de m’étiqueter : vous irez, ensuite, expliquer à ceux que vous rencontrez que vous avez fait ma connaissance, vous me résumerez. Vous leur ferez économiser leur précieux temps, leur précieux argent. Grand bien leur fasse. Je ne suis pas là pour vous faire la vie facile. Ni à vous, ni à personne. J’aime les complications, voyez-vous. Je me repais de subtilités. De détails, de fioritures, de nuances. Je suis hermétique, je me montre avare en explications, puis, l’instant d’après, je me métamorphose et deviens insupportablement prolixe. Je pratique l’ellipse, la digression, le raccourci. Je multiplie les fausses pistes, les sous-entendus, les allusions, les contradictions. Il arrive qu’on m’évoque, qu’on me cite en société, mais c’est, toujours ou presque, à tort et à travers. Cela ne froisse d’ailleurs en rien mes « torts » et mes « travers », qui se déploient en un autre espace, sur un autre rythme.

Vous êtes encore là : je sens vos yeux sur moi. Cela ne prouve rien. Peut-être ne me voyez-vous pas. C’est même fort probable. Phénomène courant, très répandu, banal. Petite parenthèse irresponsable ? Égarement accidentel ? Désœuvrement provisoire ? Je n’ai rien contre, notez bien. Cependant (j’insiste), je n’ai pas de temps à perdre avec ceux qui n’ont pas de temps à perdre. Chacun sa vie. Allons, du nerf ! Un petit sursaut ! Un haussement d’épaules, et le tour est joué : vous disparaissez, je reste là, paisible, inentamé, ni vu ni connu. Vous rendez-vous compte à quel point vous pourriez déjà, si facilement, m’avoir oublié ?

Cette situation s’éternise. Cela ne me dérange pas. Mais vous ? Ne va-t-on pas finir pas remarquer votre manège ? Ne craignez-vous donc pas de vous compromettre, en pareille compagnie — si suspecte, si troublante, injustifiable ? Seriez-vous à ce point imperméable au qu’en-dira-t-on ? (Votre main, votre main ainsi posée sur mon dos !). Allons, jetez un coup d’œil par-dessus votre épaule : parmi les silhouettes qui vont et viennent autour de nous depuis tout à l’heure, n’en surprenez-vous pas au moins deux occupées à vous dévisager ? Bien sûr que j’ai raison. Apprenez que j’ai toujours raison. Je dis toujours la vérité. Mes plus grands mensonges, mes pires élucubrations, mes délires les plus insensés sont des vérités, c’est ainsi.

Votre souffle vient de me caresser. Un petit soupir mal retenu, bref, musical : une ébauche de rire avorté. Je ne suis pas totalement, je l’admets, insensible à son ambiguïté fondamentale : manifestiez-vous votre agacement vis-à-vis de mes propos outrecuidants (mais, à la fin, pour qui se prend-il donc, celui-là ?) ; ou bien vouliez-vous, plutôt, exprimer que vous me trouviez un certain charme ? Je parie que vous n’en savez rien vous-même, quoi que vous puissiez croire à ce propos. La vérité, c’est qu’il s’agit des deux à la fois. Des deux au moins. Car il se joue là-dedans bien d’autres choses que vous ne soupçonnez pas. Je provoque le trouble. Je n’en dirai pas davantage. Pas tout de suite, en tout cas. Je prends, j’espère que vous l’avez maintenant compris, un malin plaisir à jouer avec les limites. Les vôtres. Celles de votre patience. Avez-vous les nerfs solides ? Le souffle profond ? Vous verrez bien. Vous le saurez assez vite, croyez-moi. C’est, parmi tant d’autres, infinies, innombrables, une des choses que je suis en mesure de vous révéler. Vous en ferez ce que vous voudrez, ce que vous pourrez, plus tard…

Vous êtes une femme. Vous êtes une femme, j’en suis certain. Je le devine, je le sens comme personne. D’abord, ce sont surtout les femmes qui s’intéressent à moi. Ça peut se comprendre : je m’intéresse beaucoup à elles. Je leur en fais voir, si j’ose dire (et j’ose tout dire), de toutes les couleurs. Ah, vous venez de sursauter : ce goujat, non content de vous apostropher sans ménagements et de pérorer avec sa suffisance mégalomaniaque, se rengorgeant à qui mieux mieux à propos des pouvoirs illimités qui seraient les siens, n’aurait pas remarqué, dès le premier coup d’œil, qu’il avait affaire à une femme ? Laissez-moi vous parler de mon coup d’œil, précisément, il est un peu spécial. Vous réapparaissez d’une façon très particulière : je vois très bien de près, de très près, je dirai même que dans ce domaine je rivalise avec les plus puissants microscopes. Je suscite de terribles ressentiments chez les scientifiques, qui supportent très mal ma concurrence. Ils jalousent tout chez moi : ma légèreté, ma précision, ma souplesse. Écoutez-les m’ignorer. Par ailleurs, ma vision des lointains, est, elle aussi, incomparable : je vois, j’annonce, j’ai le sens de la perspective — et là ce sont mes prophéties qui me valent d’être, dans les milieux autorisés, à ce point déconsidéré. (Si vous saviez en quelle estime je tiens les « milieux » et, mieux encore, leurs autorisations…). Alors ? Que suis-je en mesure de distinguer, entre ma vision rapprochée et ma perception des horizons — c’est-à-dire, inquiète coquette, là précisément où vous situez ? Eh bien disons que cette zone m’indiffère. Qu’elle ne m’intéresse pas outre mesure. Je ne vous vois pas, si vous voyez ce que je veux dire. Je suis en mesure de vous faire accéder à votre vérité. Je lis en vous à livre ouvert. Mais j’ignore votre âge précis, la couleur de vos yeux, le tracé de votre visage.

Je ne suis, il est vrai, qu’un modeste roman. Que vous caressez, en plein après-midi, dans le cœur frais d’une librairie.