Quelle place pour les femmes dans «Le Temps» ?

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Photo prise dans la rédaction du Temps le 5 mars 2017 pour la journée des Journée internationale des droits des femmes / Photo: Léa Kloos

Petit post de blog – déprimant mais surtout pas fataliste — sur la place des femmes dans les médias, au travers l’exemple du quotidien suisse «Le Temps». (dont je suis l’un des rédacteurs en chef adjoints).

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Je m’explique.

Pour ses 20 ans, «Le Temps» s’est engagé pour défendre plusieurs grandes causes, dont l’égalité homme-femme. Depuis 15 jours, nous multiplions les reportages, en Suisse, en Inde, en Islande, pour montrer combien cette égalité est une nécessité.

Il semblait difficile de ne pas balayer aussi devant notre porte. Donc, je me suis astreint à un petit exercice ingrat, mais ô combien révélateur : compter sur les 4 premiers mois de l’année 2018 la part des hommes et des femme dans plusieurs rubriques du journal. Une centaine d’éditions épluchées au total, avec mon crayon à papier et mon petit cahier à spirale.

Sans surprise, les résultats, synthétisés dans ce graphique et dans cet article, sont peu glorieux. Si cet exercice arithmétique n’est ni exhaustif ni parfait, il permet de prendre la mesure du problème. De manière assez brutale. Et je crois salutaire.

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Le chiffre le plus frappant: 16% des éditoriaux sont signés par des femmes. Certes, la majorité des journalistes de la rédaction sont des hommes mais pas dans ces proportions.

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Même constat pour nos pages «Débats» avec trois contributeurs pour une contributrice.

Même certains «bons» chiffres — la parité dans nos portraits de Der — cachent aussi certains biais éditoriaux : on portraiture plus souvent des femmes, on raconte facilement leur vie, mais on demande moins souvent leur expertise.

Je ne parle pas des photos de nos pages «Economie» et leur long cortège d’hommes en costume, triste comme un linceul. Plus largement, les photos de femmes sont bien plus présentes en fin de journal («Culture», «Société») que dans les rubriques «International» ou «Suisse».

Autocritique

Au sein du journal, la réflexion sur ce problème de représentation est ancienne et fréquente, mais le changement peine encore à s’amorcer totalement. L’an dernier, ma collègue Aurélie Coulon en exposait quelques raisons dans un post de blog instructif.

«En premier lieu, il y a les vieux réflexes et la routine professionnelle des journalistes qui mobilisent toujours le même réseau», expliquait alors Marie-Christine Lipani, sociologue des médias à l’Université de Bordeaux-Montaigne.‏

Cet exercice m’a profondément interrogé sur ma propre pratique professionnelle. En fouillant dans mes archives, je me suis rendu compte que très majoritairement, j’interviewe des hommes dans mes sujets. Honnêtement, j’ai encore du mal à en identifier précisément les raisons.

Le genre plutôt que l’expertise? Un faux problème

Quand on parle du sujet entre collègues, homme et femme, l’objection — légitime — qui revient, c’est : «Ne risque-t-on pas de mettre privilégier le genre avant le degré d’expertise ?». J’ai l’impression que c’est un vrai-faux problème.

Il s’agit pas de verser dans une parité «binaire». Si on couvre un procès et si les avocats de parties prenantes sont des hommes, cela n’a pas évidemment de sens de «chercher absolument une femme». Mais les moyens d’équilibrer un peu la balance sont tellement nombreux.

Il y a bien sur des initiatives intéressantes, comme les annuaires d’expertes. Nous avions créé le nôtre l’an dernier mais le maintenir à jour est compliqué, et honnêtement, je ne crois pas qu’il ait été encore tellement utilisé (il va être relancé)…

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Face à ce problème, l’engagement d’une rédaction en chef (au Temps, elle est à 80% masculine) est évidemment fondamental. Mais il ne faut oublier la responsabilité des journalistes eux-mêmes. Avec des initiatives individuelles qui se multiplient et sont je l’espère inspirantes.

La parité peut aussi se décréter

En 2016, un journaliste de The Atlantic Ed Yong avait décidé de quantifier au jour le jour la part des femmes dans ses propres articles, pour viser la parité. Résultat : 50% des experts qu’il interroge désormais sont des femmes, contre 25% auparavant …

Son retour d’expérience est riche d’enseignements: le journaliste devance les critiques sur le genre qui prendrait le pas sur l’expertise. «Chaque personne que je contacte est qualifiée pour apparaître dans mon article. C’est juste que maintenant, la moitié de ces personnes qualifiées sont des femmes.»

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En août 2017, Le Temps lançait une page hebdomadaire spéciale «Suisse 4.0» sur le numérique. Mes deux collègues responsables de cette page Anouch Seydtaghia et Mathilde Farine ont visé une telle parité. Verdict: 14 expertes interviewées pour 18 hommes, sans jamais céder sur la pertinence.

Ma collègue a même quantifié l’«effort» supplémentaire pour dénicher la bonne experte: quinze minutes par article.

En tout cas, je me sens — malgré tout — assez fier de travailler dans un média qui est au moins capable de poser cette question-là devant ses lecteurs. Et j’encourage tous mes collègues à faire ce petit exercice comptable. C’est brutal mais salutaire.

Written by

Carnet de notes de Jean Abbiateci

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