Fabcity et Lieux de Culture Numérique

Les Fablabs ont été pensés à leur origine comme des lieux de création de valeur symbiotique, innattendue et inconditionnelle. La Fabcity favorisera-t-elle l’éclosion de lieux fondés sur ces mêmes valeurs, ouverts au plus grand nombre et leur permettant de s’approprier leur ville en coopération *réelle* avec les élus, les collectivités publiques mais aussi les aménageurs et urbanistes?

JeanBaptiste
Feb 22, 2018 · 13 min read

Ce texte écrit pour une table ronde organisée le 22 février 2018 à la Gaité Lyrique est centré sur le concept de “Fablabs”. Ces laboratoires de fabrication, sont le socle du festival Fabcity, un évènement qui cet été 2018 tentera de lier ces nouveaux types de lieux aux enjeux de bricolage de la ville. Grâce aux outils du numérique, que ce soit du code informatique pour contrôler des machines-outils mais aussi l’usage d’Internet pour se mettre en réseau et partager de l’information , ces lieux promettent de s’approprier la complexité technique des villes modernes en partageant de la connaissance et des objets. Seront-ils capables de permettre aux citoyens dans leur ensemble d’être justement représentés dans l’aménagement et l’écriture programmatique des villes ?

Les pratiques dans les Fablabs et la Fabcity sont au coeur de ce que Alain Giffard et Julien Bellanger nomment la Culture Numérique, au sens des sciences sociales, acception qui englobe à la fois l’exercice réflexif et critique des activités humaines et ce qu’elles produisent (valeurs, normes, institutions, artefacts) tout autant que la création numérique en commun de connaissance, de valeur (sociale, économique, écologique) ou d’oeuvres artistiques.

Origines et valeurs des Fablabs

Comme mentionné dans cet article, le concept de Fablab est né dans un contexte géopolitique, celui du programme digital nations. Ce programme de coopération a été créé par Nicholas Negroponte, l’ancien président du Costa Rica José María Figueres et des partenaires mondiaux au Mexique, au Danemark et en Inde. L’autre projet qui découlera de ce programme est One Laptop Per Child (OLPC), le projet d’ordinateur portable à 100 dollars, dont le nombre a dépassé les 3 millions dans le monde.

Digital Nations

L’idée de Bakhtiar Mikhak du Grassroots Invention Group et de Neil Gershenfeld avec son cours How to Make Almost Anything était à l’origine de permettre à des communautés locales de développer rapidement et facilement une expertise technique dans des contrées défavorisées du globe comme l’inde ou l’amérique du sud via :

  • une formation technique gratuite, standardisée et mondiale
  • une gouvernance coopérative encadrée par une charte
  • la réplication d’objets & leur documentation sous format libre

Ces trois grands piliers résonnent avec des pratiques plus anciennes comme les EPN, ECM, CCSTI, hackerspaces, de l’éducation populaire, de la psychothérapie et de la pédagogie institutionnelles, la pédagogie sociale et de nombreuses méthodes dites actives ou expérimentales en éducation (freinet, reggio emilia, waldorf/steiner… ), en art (bauhaus, monteverita, blackmountain college…), voire même il y a plus longtemps dans les guildes de métiers (compagnonnages, corporations) ou leurs précurseurs au sein de sociétés à mystère en grêce, en égypte et bien avant dans les pratiques initiatiques et ludiques en sibérie.

Pédagogie Active

L’éducation populaire par exemple avec ses universités, ses colonies et ses associations diverses n’a plus le vent en poupe; pourtant, avec des principes tels que la gratuité, l’hospitalité, la gestion associative des lieux ou le développement d’ateliers techniques partagés, ce mouvement à été à l’avant garde de pratiques initiant une dynamique similaire à celle des Fablabs, promulgant un savoir accessible, partagé et concrètement mis en oeuvre dans un réseau de lieux connectés par des valeurs et co-construits par leurs membres. Certaines associations d’éducation populaire ont même développés leurs propres infrastructures numériques autonomes et libres.

Dans ces contextes, l’apprentissage est permanent. Il s’échaffaude individuellement par auto-apprentissage ainsi que collectivement par la construction d’une organisation sociale (bricolage politique) et artéfactuelle (imitation technique). Dans cet assemblage socio-technique, tel des fourmis Latouriennes, des acteurs et des réseaux d’objets complexes percolent et crystallisent des idées sous forme de maquettes et de “démos” plus ou moins abouties. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que c’est l’équilibre précaire entre ces différents apprentissages fluides qui permet de “bootstrapper” concrètement le corps ce lieu, c’est à dire de déclencher une émulation créatrice d’un esprit, génératrice d’un supplément d’âme, différent du simple assemblage des éléments qui le composent: un éclair étincellant ⚡️.

Ainsi, depuis de nombreuses années, le site du cours How to Make Almost Anything, instigateur de la formation technique dans les fablabs, en donne un exemple brillant en continuant de donner accès au contenu gratuitement et librement, ainsi qu’à des ressources comme le fab inventory (stock standard de pièces et de machines pour peupler un fablab), la charte des fablabs mais surtout les exercices des étudiants qui prennent le cours. Ils constituent une véritable mine d’information pour des bricoleurs, recelant des trésors techniques sous la forme de documents pratiques pour construire des cartes électroniques, souder ou assembler des matériaux, apprendre à programmer ou à fabriquer son propre programmateur (le fameux FabISP).

Le document à l’origine des fablabs détaille lui-même toute une offre technique constitués de mini-ordinateurs opensource appelés “Towers” et d’infrastructures scientifiques libres de manière similaire à des projets actuels comme le Public Lab. Ces matériels visent l’autonomie technique des membres du lieu, leur émancipation par rapport à des offres de services qui les rendrait captifs d’une marque et de ses valeurs. Les fablabs sont donc nés dans un contexte de “soft-power”, “grassroots”, c’est à dire d’une tentative d’un consortium américain de ‘libérer’ des petits villages de l’usage exclusif de technologies non-seulement au dessus de leurs moyens financiers, mais surtout, ces technologies fussent-t-elles gratuites (comme dans les projets d’internet ‘gratuit’ des gafam), asymétriques. Apprendre la technologie dans les fablabs, c’est avant tout — dans l’idée fondatrice — apprendre à tracer son propre chemin, le construire, puis l’entreprendre avec d’autres, à son gré, en accumulant de la connaissance ensemble: c’est en ‘accumulant’ du savoir collectivement qu’on apprend le mieux par soi-même

Cette accumulation se manifeste également dans les différents modules électroniques des Towers qui sont ‘empilables’ (stackables — des layers dans le vocabulaire tower, des sortes de shields). Ces ancêtres des cartes Arduino et les RaspberriPi sont programmables via un environnement de développement fourni avec elles et utilisant un dérivé du langage Logo, ancêtre lui-même de projets comme Scratch. L’idée du système Tower, est de non-seulement mettre à disposition de l’électronique pour contrôler sa machine à commandes numériques, fabriquer son propre oscilloscope ou même des instruments scientifiques pour faire de la biologie comme son propre photospectromètre. Ils sont également “fabbable”, réalisables entièrement dans un fablab, c’est à dire que le niveau de complexité des composants électroniques, la taille des pistes ne réserve pas sa fabrication à une usine spécialisée mais peut potentiellement être répliqué partout dans le monde (où certes il faudra toutefois avoir accès à des composants, du matériel et de l’électricité).

Fablabs à la française

Sur une dizaine d’années, les Fablabs se sont donc multipliés en France, depuis les deux premiers associatifs d’Artilect à Toulouse et de PING à Nantes, jusqu’aux Fablabs dans des universités, des écoles, des entreprises… Les différentes cartes des Fablabs francophones en recenssent environ 300 et plus raisonnablement la carte de la Fab foundation plus d’une centaine en France. Certains lieux sont aussi des Makerspaces, des Hackerspaces, des Tiers-Lieux, des espaces de Co-working, des Living Labs, des centres d’Art ou des lieux d’animation sociale, locale.

Cette multiplication des lieux est remarquable.

Elle appelle également plusieurs questions: dans quelle mesure ces lieux implémentent ils les différents axes tracés par le concept de Fablab ? Comment ces lieux ont choisis de s’organiser, sont-ils accessibles gratuitement pour tous publics ? Favorisent-t-ils des échanges de connaissance et des formations techniques bénévoles ou bien sous forme d’offre de service? Ont-ils des managers ou bien sont-ils gérés de manière coopérative par leurs membres ? Enfin, produisent-ils des objets, des plans, des démos partagées avec d’autres lieux ou bien les monétisent-t-il de manière plus restreinte? Depuis que certains acteurs ont créé des réseaux surplombants (réseaux de fablabs, association fabcity), les membres des fablabs sont ils associés activement (en mode “grassroots”) à la négotiation avec des collectivités publiques et de leurs différentes parties prenantes ou seuls les “têtes de pont” de réseaux sont ils à la manoeuvre ?

Il semble difficile de répondre à ces questions de manière exhaustive sans y consacrer des études sur le terrain, sur le long terme.

Quelles valeurs pour la Fabcity?

Quelques travaux académiques se sont ainsi penchés de manière longitudinale sur les Fablabs francophones, mais à ma connaissance, ils n’ont pas spécfiquement adressés ces questions de manière systématique. Ils soulèvent en revanche de nombreux points d’intérêts comme l’organisation des lieux, leurs offres de services et leurs écosystèmes en liens avec des concepts comme le Co-Working, le Néo-Artisanat et la Fabrication Urbaine. D’autres travaux de Think-Tanks (agences d’élaboration de discours d’influence) se sont concentrés prioritairement sur leurs modèles économiques et les ont identifiés comme des lieux emblématiques de ce qui est convenu désormais d’appeler l’”Industrie 4.0". Dans cette vision, la france serait capable de rivaliser avec des pays comme la Chine, et grâce aux Fablabs, elle serait même “à l’avant garde d’une nouvelle révolution industrielle”.

On retrouve cette vision de la “ville faisante”, la “ville fabricante” ou plus souvent la “ville productive” dans de nombreux articles récents écrits par des dirigeants de lieux de fabrication urbains. Ce sont souvent des designers, des influenceurs et des architectes, membres du réseau Fablab également impliqués dans des association comme Fabcity et également dans des projets Civic Tech d’économie “collaborative” ou des projets d’urbanisme ou d’aménagement avec la ville impliquant des grands groupes fonciers ainsi qu’industriels. Dans ces visions, c’est “en mettant l’usine du futur au service d’une économie circulaire”, ou en favorisant le “passage à l’échelle des acteurs de la production innovante” que l’on pourra “transformer notre façon de produire et de vivre en ville”.

On est loin des lieux d’émancipation par l’apprentissage gratuit et ‘grassroots’ de la vision initiale.

Quelle documentation?

Les Fablabs se sont aussi construits sur la promesse d’une documentation partagée et de la mise en réseau de plans et de schémas pour fabriquer ses propres infrastructures, ses machines et son environnement physique et numérique. Est-ce que les Fablabs de la Fabcity partagent gratuitement et librement ces ressources, et si oui, où sont elles accessibles ? Si l’on regarde certains Fablabs comme celui de la Cité des Sciences ou celui de Digiscope ou Ping par exemple, on constate qu’ils mettent en ligne leurs documentations, notamment dans le cadre de cours et d’ateliers, on peut ainsi y retrouver des projets plus ou moins aboutis. Ce n’est pas le cas de tous, il est difficile de trouver facilement par exemple les objets produits dans celui d’Artilect pourtant un des plus gros de France.

D’autres Fablabs en revanche, ont bien une documentation mais ont fait le choix de la “monétiser”, sur la base d’offre de service de type “formation”. Ce choix que l’on peut justifier par la contrainte économique de rendre les lieux à l’équilibre financier rapidement, est néanmoins une autre manière de s’éloigner de l’esprit initial des fablabs, des creusets où la connaissance doit circuler pour s’accumuler et provoquer cet effet d’entraînement mutuel, cette symbiose propre au piliers fondateurs. La privatisation de la connaissance réduit ainsi non-seulement sa vitesse de circulation mais aussi sa qualité intrinsèque, c’est plutôt la multiplication des perspectives sur des objets complexes qui permet d’en acquérir une vue pertinente.

Il n’est pas certain que de se présenter comme des acteurs de la formation, en s’appuyant sur un modèle de rareté des ressources, soit le plus opportun pour ces lieux vu le contexte concurrentiel de ce marché en France. D’un autre côté, il est tout à fait légitime que ces lieux ne se fassent pas piller ou phagociter leurs ressources propres et cherchent à les valoriser d’une manière ou d’une autre. Il existe ainsi tout une panoplie d’autres manières de sécuriser et garantir le respect d’une chaîne de création que simplement licensier ou vendre. La France compte d’ailleurs d’excellentes chercheuses et chercheurs en la matière.

Quels ouvertures ?

De la même manière, restreindre l’accès au grand public à des plages horaires ténues et privatiser les lieux à certains clients de type grands groupes industriels semble être une bonne idée financièrement parlant à court terme mais risque de la même manière de diminuer l’émulation intellectuelle du lieu et sa spécificité, le transformation en n’importe quel organismes de formation ou bureau d’étude de type “usine”, “maker” ou “néo-artisanat”, sont là encore très éloignés de la vision initiale.

Les Fablabs de la Fabcity seront-ils ainsi réservés à des jeunes designers et architectes en recherche de lieux pour mutualiser leurs pratiques, boucler leurs charettes de partiels et se former à Rhino et Solidworks™ plutôt qu’à d’autres logiciels ‘bricolables’ dans l’esprit des Fablabs (comme le fameux cad.py , et des logiciels libres comme Lud, Freecad ou encore Blender)?

Si c’est le cas, où pourront aller tous les autres citoyens intéressés à écrire leur ville, à l’imaginer — bien entendu avec ces mêmes designers et architectes qui sont des professionnels — plutôt qu’à en acheter une version sur catalogue ? Le seul choix qu’il leur restera sera-t-il de signer un abonnement à un ‘service urbain 2.0' de co-living qui prendra en charge logement, données personnelles, loisirs, santé et contenus culturels ? Restera-t-il encore des lieux non-éphémères capables de ce que Derrida nommait un “accueil inconditionnel”, pour ceux que Laurent Ott d’Intermèdes-Robinson nomme les ‘publics invisibles’ comme les enfants très pauvres, et les personnes écartées de la ‘smart cité’ qui selon Jean-Louis Missika, remplacera l’espace par le temps et les institutions enracinées par des occupations temporaires ?

Atelier d’Intermèdes Robinsons

Des alternatives réjouissantes existent cependant, comme à Marseille le projet de Société des Ateliers , à Paris celui de la Générale encore debout et ouverte inconditionnellement, ou celui des Assises de la transition écologique et citoyenne qui se tiendront en fin d’année 2018 à Nice. Dans ce festival il sera lieu de projets coopératifs impliquant une diversité d’acteurs dans la construction de la ville par une hybridation de savoir-faire et aussi d’imagination entre des habitants citoyens et de professionnels de l’architecture, de l’aménagement comme dans cet Ehpad de Vaux-en-Velin co-construit par ces propriétaires de manière raisonnée. On touche ici à une circulation de métiers et de personnes tels que l’on peut en voir dans les fablabs, notamment entre des membres d’âges différents: une généreuse complémentarité et des projets concrets, où chacun.e.s à son mot à dire et sa botte de paille à apporter à l’édifice.

Symbioses

Il semble que le projet initial des Fablabs a démontré l’utilité et l’intelligence de lieux permettant une grande diversité de participants, de pratiques et de modèles à expérimenter. Le plus ces lieux seront “écrits à l’avance” par un nombre restreints de parties prenantes avec des objectifs de rentabilité économique et de productivité à court-terme et le moins pourra s’amorcer de nouveaux types de croissance sociale, culturelle, environnementale, qui sont les véritables précurseurs d’une croissance économique durable car prenant soin de son terreau plutôt qu’en en puisant ses ressources de manière éphémère et asséchante.

Il faudra bien sûr créer des indicateurs appropriés pour montrer ces effets complexes d’enchevêtrements et d’assemblages mutualistes.

Peut-être faudra-t-il également penser ces modèles d’une autre manière que des processes industriels ou des protocoles mécaniques comme on en voit souvent. Pourquoi-pas se référer à la création naturelle et s’inspirer de la manière dont les plantes et les animaux sont en symbiose avec leurs environnements ? Nous pourrions peut-être voir plus clairement la complexité des couples rivalités-associations, et comprendre comme le dit François Taddéi que c’est la “coopétition”, mélange de coopération et de compétition qui décrit parfois le mieux ces nouveaux environnements, c’est à dire des symbioses où co-existent plusieurs modèles de bénéfices mutuels et en même temps de commensalisme voire de parasitisme. J’ai tenté dans cet article d’en faire un petit schéma, insistant sur la co-évolution des immatériels culturels et sociaux avec ceux économiques:

Ecosystèmes Symbiotiques

Promouvoir la symbiose et favoriser l’innattendu, par un accueil sans condition préalable semble être une piste à creuser pour favoriser des lieux de création d’une culture numérique en communs, une dynamique déjà enclenchée dans de nombreux lieux dans toute la France notamment du côté des lieux de la médiation numérique.

Sans ce nécessaire pas-de-côté, la Fabcity se contentera d’instituer une nouvelle génération d’acteurs qui construira des “quartiers créatifs” pour classes moyennes. L’ambition des Fablabs ne serait-elle pas plutôt de permettre à des citoyens d’écrire eux-même leurs propres histoires dans des villes-mondes inédites et accueillantes? Dans ce cas, il faudra certainement créer de nouveaux types de lieux de culture numérique non-éphémères, accueillants et gratuits (en tout cas pour partie) et avec un regard artistique critique et constructif comme il en existe dans d’autres grandes villes d’Europe, à Amsterdam par exemple avec Mediamatic, tout en s’appuyant sur des réseaux coopératifs avec des organisations hybrides.

PRESENTATION PDF
Un grand lieu de culture numérique coopératif et pérenne pour bricoler la Fabcity parisienne est il possible ?

http://web.media.mit.edu/~labrune/talks/Fabcity/glop.pdf

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