L’hymne à la mèche

Cet article est décoiffant. Cette étude socio-capillaire nous a donné du ch’veu sur la planche. Elle vaut son pesant de Karité; à tel point que je me sens obligé de le revendiquer. On s’est creusé le follicule, jusqu’au tréfonds du pourquoi du comment, afin de te pondre une analyse méchamment mécheuse.

A l’origine, il y a le bulbe ; Le bulbe a oignon, le bulbe à tulipe, le bulbe capillaire. Ce bulbe d’où sort ton cheveu. C’est L’histoire d’un contenu dans un contenant. Un contenu qui naît du contenant. Un contenant qui donne un contenu contenant une valeur sociétale. C’est clair. Il en sort blond, blanc, brun, indéfini, roux. Roux ? Lorsque tu l’assembles à ses semblables, il forme la mèche. Le bulbe comme patrimoine. Le cheveu comme identité. La mèche comme statut. Statu quo, statutaire, statut tout court ? Statut social.

« Le statut social est un ensemble de droits et d’obligations socialement déterminés en vertu des valeurs qui ont cours dans un groupe culturel donné »
La question est : Ce statut arrive-t’il comme un cheveu sur la soupe ?

Des parcours capillaires, il y en a des verts et des pas kératinisés. Le tout est de comprendre si ce statut peut être inné, hérité, s’acquérir et se perdre. On ne peut réduire une mèche à un statut définitif. Toute chose étant inchangée par ailleurs, ton bulbe vit, ton cheveu varie ; La mèche s’en ressent, le statut fluctue : selon les périodes, les lieux, les croyances. Je préfère te prévenir, ici, on met les ch’veux dans le plat, les profils (non exhaustifs) en prennent pour leur coupe.

La mèche, elle compte. On la voit de loin. Les yeux, le nez, la bouche sont dans le brouillard. Qu’elle soit rafraîchie, plongeante, qu’elle s’envoie en l’air ou qu’elle broie de la mélanine ; elle crève le bulbe et se déguste. C’est soyeux, sauvage, coquet ou désuet. Elle n’est pas là par hasard. Elle s’exprime la mèche, elle revendique. Noyée dans l’insignifiance de notre existence, elle y donne du sens. Mieux tu l’appréhendes, mieux tu distingues qui se trouve derrière. Dessous. Devant. Les trois en même temps.

« Montre-moi ta mèche, je te dirai qui tu es. »

Certains l’ont bien compris. Dans l’éphémerité de leur passage, elle est porteuse de grandes responsabilités. Parfois, elle est leur secrétaire. Celle-ci, tu la croises en soirée, dans les bars à vin branchouillards. Le mec ouvre la porte et avance tête baissée. Tu ne sais pas qui de sa main ou de sa mèche proéminente tu dois serrer afin de le saluer. Écarte-toi, tu risques de prendre un coup de crinière. « Parle à ma mèche », qui disent. Le Hipster il est comme ça, il a préféré mettre le paquet sur sa motte de beurre plutôt que dans l’ciboulot. Elle est le prolongement de lui-même, son attaché parlementaire. Alors tu t’y adresses directement. Cela à l’air con, dis comme ça. Mais ce n’est pas plus mal. Tu n’as pas envie d’avoir son regard inepte de fin soirée face à toi.

Au fond, il est malin et détourne l’attention. Tu n’avais pas remarqué son sourire qui le dessert, mais tu as vu sa mèche: le génie est là. Il est le mec à suivre. L’angoisse arrive le jour J : celui du coiffeur. Un rafraîchissement, et tout est à recommencer. Socialement « in », et pourtant, tellement « out ».

Il y a cette jeune femme que je croise dans les conférences à la mode : On y parle détoxification du corps et développement personnel. Sa mèche, elle la bouge et la rebouge ; raie à droite, raie à gauche. C’est sauvage, déstructuré, un joyeux bordel organisé. Bien aidée par sa main, elle s’emmêle les écailles, en même temps que la pensée. Elle s’ébouriffe le chignon, au point qu’il lui recouvre parfois les yeux, ne distinguant les gens que par un prisme déformant. Elle tente le « Tie and dye » (mets-y l’accent, elle y tient) et sa tête de Malabar bi-goût ne passe pas inaperçu au milieu de la norme. Mais toi, toi tu te rends bien compte de l’anomalie : la même aberration que le legging que tu croises dans la rue.

Elle aime le mouvement, le revendique et chante l’ode à l’instabilité. Elle nous en met plein le postiche avec son apparente indépendance. Cette assurance qui en découle, cela lui vaut de gravir les échelons rapidement. La mèche comme ascenseur social ? Oui. Alors elle continue de la nourrir: Jojoba, Aloe, Tilleul, romarin, ortie, genévrier et j’en passe. Elle n’en connait pas trop les effets. Elle le fait. C’est tout. Et elle continue de monter. Pas besoin d’aller chez mon herboriste, je n’ai qu’à sucer le sébum du bout de ses pointes. Monterai-je dans la hiérarchie ?

“Une mèche vaut mieux que deux tu l’auras.”

Comment parler de mèche sans aborder celui qui n’en n’a pas. Enfin je m’entends, s’il ne l’a pas, c’est qu’il ne l’a plu. Tu comprends ? Un soir trop arrosé dans une boîte à chagrin, il est rentré chez lui sans réfléchir. Réfléchir au fait qu’il avait consigné sa mèche à l’entrée des chiottes et qu’il avait paumé son ticket de retrait. Il était ce mécheux éméché, il sera le « sans mécheux ». Ça c’est la première hypothèse. Il y en a une autre : à force de se frictionner au Pétrole Hahn, il s’en est hydrocarburé le cuir chevelu. Un matin, plus rien, walou, nada, keutchi.

La cire, il l’utilisait pour relever ses tifs, dorénavant, elle lui servira à lustrer son dôme. Face à son miroir, les yeux dans les yeux, au pied du cheveu tombé, il a le choix: se terrer ou l’assumer. Il a pris la mèche par les cornes. Il bouffera la vie, sera dans l’administration et franchira les étapes comme ses prédécesseurs (De Gaulle, VGE, Mitterrand, Chirac, Bruce Willis). Aux yeux des autres, le chauve est le courageux, celui qui, dans son slip, a une grosse paire de bouclettes. Pour ceux qui ne passe pas au-dessus et qui ont suffisamment de foi, il reste la solution du Tibet ; là-bas ils sont vénérés. Surtout, qu’ils s’arrêtent, leur espérance de vie est réduite dans le Nord-Coréen, si cher à Kim Jong Un.

Battons la racine tant qu’elle est encore chaude, le prochain cas est un sacré morceau. Une sorte de tête de lit agrippée à l’os frontal. Je parle de cette dame qui vient de se faire brusher à grand coups de bigoudis. Tel un paon qui parade, elle déploie sa roue de toute son envergure. Cela déplume sévère chez les seniors !

Cette « PeCou », comme elle a tendance à la dénommer, elle lui donne un air de Dame. De grande Dame. De celle qui est dotée de qualités morales élévatrices. De celle qui a vu, qui a vaincu et qui a vieillu. On la respecte pour cela. Un brushing de plusieurs kg ne doit rien au hasard : jour après jour, année après année, elle s’active au labeur. C’est cette persévérance qui lui fait gonfler la coque comme on explose une poche de pop-corn dans son micro-onde. Un tel brushing est une récompense due. Qu’il tempête, qu’il averse ou qu’il floconise, il reste digne. Vénérable malgré les éléments qui s’acharnent. Signe distinctif d’une femme de caractère. De celle qui te mène une barque jusqu’à l’autre rive ; quel qu’en soit le prix de la laque. Et demain, lorsque tu gambaderas dans la rue d’en face, que tu la croiseras, tu sauras ; tu sauras que tu as encore pas mal de boulot.

Le prochain cas, je ne voulais pas le traiter, anticipant des remarques mettant en avant mon acharnement. Après coup, je m’en tamponne la touffe. Considérons qu’il s’agit d’un bonus. C’est ce qu’ils font dans l’industrie du Disque : ils te mettent la liste des chansons qui composent le CD, et rajoutent un onglet « bonus »… Bref, Il y a celui qui possède une belle tignasse ; sauf que ce n’est pas vraiment la sienne. Enfin, elle lui appartient, il l’a payée. C’est l’histoire du mec qui a perdu son statut et qui a voulu le retrouver dans les bras d’une moumoute. Mais depuis que les nains se font appeler « personnes de petite taille », on utilise le politiquement correcte « complément capillaire ». Il complète quoi ? Le néant capillacé. Vous comprenez, il ne faudrait pas les vexer, au risque de déplumer leur ultime duvet. Pourtant tu sais; lui ne sait pas que tu sais, que tu distingues la césure entre son cheveu pimpant et sa couronne de Laurier usager.

Cette perruque, c’est une mèche itinérante et modulable ; il peut la changer, en même temps que son statut, au gré des saisons, de son humeur, de sa couleur de pull « Desigual » préférée. Il est ce caméléon aux choix multiples: poils porcins, cheveux afro, laine de mouton, spaghettis. Il peut ressembler à ce qu’il veut. C’est comme l’humour, il faut juste savoir s’arrêter. C’est tout.

D’ailleurs, il est temps que je m’arrête.

Le statut de la mèche, il est celui qu’on veut bien lui conférer. Elle nous est tributaire, claquemurée à notre bon vouloir. C’est au travers de notre regard, celui des autres qu’il s’établit. Mais ne nous fourrons pas le cheveu dans l’œil, il est dangereux de faire reposer son destin sur un seul maillon de la chaîne. J’ose espérer que tu ne veux pas que ton follicule finisse sous Lexomil, pieds et poings liés dans les geôles du cuir chevelu suicidaire. On pourrait se dire qu’on change cela. Rendons son indépendance au bulbe. Donnons au crin la possibilité de s’assembler avec qui il veut, d’aller et venir comme bon lui semble ; de porter le message qui lui ressemble. D’être Lui. Libère ta mèche !

Ps : Au cours de ce voyage capillaire, j’ai pris conscience de certains détails. Je ne conseille pas aux Roux d’aller en Angola. Ils y sont précédés d’une forte réputation olfactive. Ailleurs aussi. En ce qui concerne la Blonde ? … La Blonde jouit d’un meilleur à priori olfactif en Angola.

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