Sur la tombe de la princesse

« Je suis ici à cause de quelqu’un. D’un homme. Je suis venu pour refaire le chemin qu’il avait fait. Peut-être pour voir s’il n’y avait pas un autre itinéraire possible. Ce qu’il y avait à chercher ici, ce n’était pas une chose matérielle. Les choses n’ont aucun sens indépendamment de leur histoire. Ce ne sont que des formes. D’une certaine taille et d’une certaine couleur. D’un certain poids. Dès que le sens en est perdu pour nous elles n’ont même plus de nom. D’un autre côté l’histoire ne peut jamais s’effacer de l’endroit du monde où elle s’est produite car elle est ce lieu. Et c’est cela qu’il y avait ici à découvrir. Le corrido. L’histoire. Et comme tous les corridos il ne racontait finalement qu’une seule histoire, car il n’y en n’a qu’une à raconter. » — Cormac McCarthy, Le Grand Passage

J’étais entré dans le métro de la porte Maillot avec une bonne humeur contagieuse. Après 50 semaines à souquer 80 heures du lundi au dimanche, à vendre ma salade aux clients, à gérer mon entreprise, à négocier avec des banquiers, des propriétaires, des employés, des vendeurs et toute une foule de requins, je débutais deux semaines d’exil doré.

J’avais laissé mon portable, mon téléphone, mes e-mails et mon agenda cinq mille kilomètres derrière. La veille, j’avais flambé une fortune chez Bofinger entre une énorme choucroute, une ambiance de fête et quelques bouteilles millésimées que j’avais sifflées avec une amie, une vraie, que je n’avais pas vue depuis deux ans. Une amazone blonde qui sautait d’un pays à l’autre, croisait les méridiens et jouait sa vie et son destin sur « la fortune carrée », comme disait Kessel.

Dans quelques jours, je serais en Espagne avant de finir en Suisse avec ma bande de fêtards millionnaires alcooliques préférés. Des heures de plaisir en vue.

Je profitais de mon escale à Paris pour fouiner un peu car je suis curieux. Quelques mois avant, j’avais lu un livre magnifique que j’avais découvert par hasard dans une bouquinerie du Plateau Mont-Royal et que j’avais acheté pour ma mère mais que j’avais fini par lire avant de lui donner. Une belle histoire comme je n’en avais pas lue depuis longtemps. Une histoire vraie! Celle de la princesse Selma, dernière héritière de l’empire Ottoman. De la part de la princesse morte, le livre de Kénizé Mourad, m’avait envoûté. Comme à chaque fois que cela m’arrive, je l’offrais en cadeaux à tous les gens que je connaissais.

L’histoire disait que la princesse Selma qui était morte à Paris au début de la 2e guerre mondiale avait été enterrée dans le cimetière musulman de Bobigny. J’étais donc en route vers ce quartier ouvrier de banlieue pour voir ce qu’il en était.

En attendant le métro, je lisais un autre livre grandiose : Kaputt, de ce génial cinglé de Curzio Malaparte comme l’appelait Cendrars. J’était, comme souvent, totalement absorbé par l’histoire. Surtout que cette partie du livre racontait des faits surréalistes quand les chevaux d’une unité de cavalerie décimée avaient tous gelés une nuit d’hiver sur les berges d’un lac de Suède et comment les soldats allaient jouer aux cartes en s’asseyant sur ces animaux immobilisés dans la mort qui figuraient une sorte de jeux d’échec glacé à la fois grandiose et dément. Une voix m’interpella et si je n’avais pas été contaminé par la bonne humeur, j’aurais eu un regard franchement antipathique pour la personne qui osait m’arracher à un aussi bon bouquin.

La vieille dame devant moi se tenait toute droite dans sa robe jaune et avait un sourire magnifique. Elle devait avoir été très belle. Avec sa classe et ses manières, elle détonnait dans la foule bigarrée qui nous entourait. Elle me demandait un renseignement par rapport au métro qu’elle n’était pas habituée à utiliser mais qu’elle devait aujourd’hui emprunter en raison d’un changement d’horaire de l’autobus qu’elle prenait normalement.

N’étant pas pressé, je proposais de l’accompagner jusqu’à sa station, ce qu’elle accepta avec plaisir. Chemin faisant, elle m’apprit qu’elle s’appelait Marguerite, qu’elle avait 88 ans et qu’elle avait survécue aux deux grandes guerres. Étonnant pensais-je, je pars à la recherche du passé et c’est lui qui vient à ma rencontre. Est-ce que ces beaux yeux pervenche s’étaient jadis posés sur la princesse Selma lors d’une soirée mondaine? Les deux femmes avaient elles ressenties les mêmes émotions en voyant défiler les chars de la Wermarch sur les Champs-Élysés?

Elle avait fini de parler. Je ne sais pas pourquoi je lui dis qu’un jour j’allais écrire un livre. Elle m’assura avec enthousiasme qu’il serait publié, que je serais un bon écrivain et qu’elle allait prier pour moi. Il y avait, dans cette rencontre, une sorte d’aura mystique qui fit que je la crus. Et si vous lisez aujourd’hui ces quelques lignes, c’est un peu grâce à elle. Merci Marguerite.

En sortant du métro, je fis un saut rue de Cambrai aux bureaux de Club Med pour saluer Philippe Bourguignon, le grand patron à l’époque et qui était le bon ami de ce grand rêveur de Brouillet que j’avais rencontré au bout de la route, sur la côte de Californie. Always go West, young man. Ce sacré Brouillet qui connaît tout le monde; je l’apprendrai plus tard, connaît également très bien les cousines Turques de ma princesse Selma. Il les a rencontrées quelque part entre le duc et la duchesse de Kent, Marlon Brando et les Beatles. On en rencontre du monde quand on habite à Tahiti… Je crois d’ailleurs que je finirai également là-bas. Si la majorité des aventuriers au long cours qui ont fait le tour du monde y finissent, il doit bien y avoir une raison…

Meetings, imprévus, obligations, empêchements; je ne rencontrai finalement pas le big boss mais fut très bien reçu par l’une de ses assistantes, une dame charmante que, tout compte fait, je lui préférai.

Je traversais ensuite les structures futuristes et asymétriques du jardin de la Villette qui avait été aménagé quelques années auparavant et, avec mon petit atlas des rues de Paris en main, entrepris de marcher jusqu’au fameux cimetière de Bobigny.

Cette charmante ballade loin des avenues touristiques m’entraîna dans un Paris que je ne connaissais pas du tout et qui aurait plu à Léon Paul Fargues. Longues rues sales entre les usines lugubres, les garages crasseux et les commerces délabrés. Détours par des terrains vagues sur lesquels des gitans ont posés leurs roulottes en ruine entre les amoncellements de déchets. Murets de fortune en parpaings hérissés de tessons de bouteilles, jardins secrets et vêtements bigarrés flottant au vent. Partout, l’ingéniosité de ceux qui n’ont pas le choix. Contenants de plastiques transformés en pots de fleurs, sièges de voiture en guise de meubles de jardin, jante de camion recyclée en B.B.Q.

On crevait sous un ciel lourd de juillet, j’avais fini ma bouteille d’eau dix kilomètres plus tôt et je n’étais pas exactement frais quand je suis finalement arrivé au petit cimetière musulman de Bobigny. Ça n’était pas l’idée que je m’en faisais. Franchement, côté décor, on était assez loin des grands arbres et des gazons impeccables du Père Lachaise ou les adolescents vont fumer un joint autour de la tombe de Jim Morrison.

J’avais devant moi un lopin de terre battue et quelques stèles misérables entre lesquelles poussaient des herbes folles. J’allais voir le gardien du lieu et lui demandait où était la tombe que je cherchais. Il me regarda d’un drôle d’air avant de me dire qu’il n’en avait pas la moindre idée. Princesse Selma? Jamais entendu parler.

Comme je n’abandonne pas facilement, je me mis à arpenter les lieux en partant d’un coin et en procédant par quadrillage, comme les archéologues et les chercheurs de trésor. À ce moment là, j’étais un peu des deux.

Conformément à la tradition musulmane, toutes les tombes étaient orientées vers la Mecque et ne présentaient aucun aspect luxueux. Là-dessus, je suis plutôt d’accord avec les musulmans; c’est un peu con de se faire enterrer dans une boite en chêne de plusieurs milliers de dollars avec dorure et satin. Pour faire quoi? Personnellement, j’aimerais être enterré sous un arbre, dans une boite de carton et sans pierre tombale. De toute façon, qui vient les lire?

J’en étais à ces réflexions quand je tombais finalement sur ma tombe; enfin, celle de ma princesse. Entre temps, j’avais fait la découverte de celles de deux autres morts dignes de mention : celle d’Ahmed Boughera El Ouafi, champion olympique du marathon d’Amsterdam de 1928, ainsi que celle du père d’Isabelle Adjani.

Le livre décrivait la tombe de la princesse comme une petite pierre blanche taillée en ogive sur laquelle l’inscription suivante avait était gravée en lettres maladroites par le vieil eunuque qui lui était fidèle : SELMA 13.4.1911–13.1.1941.

La pierre que j’avais devant moi était en marbre blanc, relativement imposante et beaucoup plus récente que la date indiquée. Je supposais que l’auteure du livre, qui est aussi la fille de Selma, avait rénové la tombe de la princesse. Jolie surprise : un médaillon sur la tombe présentait la photo de Selma. De grands yeux en amande avec des cils interminables, les traits fins et régulier dans une crinière de cheveux bruns frisés et un look d’avant guerre indémodable. Pas étonnant qu’elle ait fait tourner les têtes de son vivant.

Je me suis ensuite assis sur les bords de la tombe pour me reposer un peu. J’en ai profité pour sortir mon bloc notes et griffonner un poème comme ça m’arrive une fois ou deux par année. Je l’ai ensuite glissé dans un coin de la tombe. Si un jour quelqu’un le retrouve, il lira un texte qui ressemble à ceci :

Sur la tombe de la princesse morte — Pour Selma que je n’ai pas connue

Chère princesse,

À défaut de fleurs fragiles, 
Quelques lignes difficiles 
Et mes larmes sèches
Sur cette solitude en friche

Pilleur sur votre tombe 
De souvenirs inconnus

Parce que votre belle histoire 
Un jour me fut contée
Par une brèche dans l’éternité

Balafre incandescente 
Des rives du Bosphore 
Aux lacs du Grand Nord

Enlevant dans la même valse
Une héritière ottomane déchue
Et un aventurier des causes perdues 
Riches de leurs seuls vingt-neuf ans

Les vôtres éternels 
Les miens éphémères

Et qui sait si mes châteaux en Espagne 
Ne valent pas vos palais d’Istanbul 
Puisque ensembles nous voguons 
Dans cette galère sans nom

Exil d’un royaume 
Quête d’un autre 
Peut-être le même ?

***

Quand je me suis levé pour partir, le soleil se couchait et le gardien n’était plus là. Je lui ai laissé une note pour lui confirmer qu’il n’était pas n’importe quel gardien de cimetière, mais qu’il veillait sur le sommeil de la dernière princesse de l’empire Ottoman et qu’elle reposait à quelques pas de son bureau. Je lui ai même dessiné un petit plan au cas où d’autres viendraient après moi rendre visite au passé.

J’ai refermé la grille en sortant et me suis dirigé vers le centre de Paris d’où soufflait une légère brise qui dissipait les vapeurs de diesel des usines alentours et sur laquelle flottait une odeur de fête et — était-ce mon imagination? — un parfum de femme…

“Lorsque soleil couchant les rivières sont roses et qu’un tiède frisson court sur les champs de blé, un conseil d’être heureux semble sortir les choses et les monter vers le cœur troublé. Un conseil de goûter le charme d’être au monde cependant qu’on est jeune et que le soir est beau. Car nous nous en allons comme s’en va cette ombre, elle à la mer et nous au tombeau. » — Dans le film de Jeunet, Un samedi soir sur la terre