SIMULTANÉÏTÉS, SYNCHRONICITÉS ET CORRESPONDANCES ENTRE LES POÈMES HAÏKUS JAPONAIS ET MES PEINTURES (2015)

Ces petites réflexions me sont venues à posteriori, bien longtemps après avoir réalisé mes peintures avec un mode de travail qui m’est propre et que j’ai développé à New York pendant de nombreuses années ; en lisant ce livre : Haïku, Anthologie du poème court japonais. Dès les premières lignes d’introduction, ainsi qu’en parcourant joyeusement quelques poèmes qui m’ont subjugué, il m’est apparu que mes peintures étaient semblablement organisées et que j’avais depuis plus de vingt ans construit mes peintures à la manière de ces petits poèmes Haïku japonais, toujours constitués de trois vers.

Technique : 
En effet de la même façon, les images dans mes peintures sont sérigraphiées en deux ou trois couches superposées au dos des panneaux de Plexiglas. Sans règles strictes, mais en général, ce sont trois couches et chaque image est d’une tonalité de couleur précise et particulière. Successivement sérigraphiées elles sont superposées et la peinture est terminée avec un fond peint à l’acrylique de couleur monochrome qui donne ainsi une tonalité finale à l’œuvre (comme pour les saisons dans les Haïkus). Les thématiques se ressemblent aussi étrangement : le rapport au monde réel, à la Nature, aux moments présents et révélés, à la fugacité de la vie, à la transe, aux esprits, au cosmos.
En voici un exemple :

Le monde
est devenu
un cerisier en fleurs

Par Ryôkan (Japon 1758–1731), in Anthologie du poème court japonais, Corine Atlan et Zéno Bianu, p. 57

Les sujets de ce poème peuvent largement faire penser à cette œuvre de la série des Suites entropiques de 2010 :

Suite Entropique n06, peinture acrylique sur Plexiglas, 2011, 1.40 x 1.40 m

Cette peinture pourrait en effet être déchiffrée dans le langage “Haïku” de la façon suivante :

Océans de fleurs
ceintes de la mer turquoise
la nuit érotisée

Et cette peinture suivante, toujours de la même série :

Suite Entropique n04, peinture acrylique sur Plexiglas, 2011, 1.40 x 1.40 m

Oiseaux virevoltant, 64
la pure conscience -
cosmique, la nuit bleue

Ainsi que cette autre :

Suite Entropique n04, peinture acrylique sur Plexiglas, 2014, 1.40 x 1.40 m

Enceinte rouge sacrée
Chac*, la pluie, les éclairs
jaune primevère

* Chac, est le Dieu maya de la Pluie et des Éclairs

Thémes, mode de penser et de regarder les poésies-peintures :
Bien sûr, l’art n’est qu’émotion pure, donnée et reçue. Encore faut-il avoir l’intelligence et la capacité de donner et de recevoir ! En cela, il est à penser que toutes les sociétés archaïques ayant développé une conscience de soi et de la finitude de la vie en aient été capables. Ceci me semble particulièrement vrai pour la culture japonaise qui grâce à son écriture en Logogrammes ou idéogrammes (mélangeant à la fois l’image et le texte), a semble-t-il pu éviter le piège dans lequel est tombé l’occident, qui oublia l’émotion au cours des siècles ; ceci en grande partie à cause de l’écriture alphabétique, plus ou moins abstraite, donc coupée d’une certaine réalité, de la fange, des vers de terre, du tigre, de la nature, qui ne circulent plus dans la pensée des individus autrement que comme concepts. Cet état de fait crée une sorte de pensée rationnelle analytique dissociant les différentes parties de l’individu et du monde dans lequel il vit. Il faut lire ici, pour mieux comprendre la pensée japonaise animiste et englobante, ce petit passage écrit par Claude Levi-Strauss dans son livre, L’autre face de la Lune :

Il est encore plus frappant qu’un pays novateur, à l’avant-garde du progrès scientifique et technique, conserve de la révérence envers une pensée animiste qui plonge ses racines dans un passé archaïque. On s’en étonnera moins si l’on note que les croyances et les rites du Shintô procèdent eux-mêmes d’une vision du monde qui refuse toute exclusive. En reconnaissant une essence spirituelle à tous les êtres de l’univers, elle unit nature et surnature, le monde des hommes et celui des animaux et des plantes, et même la matière et la vie.”
In L’autre face de la Lune, page 35

Cette pensée archaïque animiste qui englobe et intègre donc, sans les dissocier, l’ensemble de nos expériences humaines, quelles soient sexuelles, spirituelles, profanes etc… et donnant un intérêt à tout, sans hiérarchisation, provoque de facto, comme au regards de mes peintures, une ouverture sur le monde et vers le spirituel donc !

Si le Haïku est un exercice spirituel, c’est au sens où il approfondit le spritus, c’est à dire le souffle, du monde en nous. Il ne célèbre rien d’autre que le charivari du vivant, sans jamais s’interdire ni l’impertinence ni l’espièglerie.”
In Corinne Atlan et Zéno Bianu, op. cit. p. 13

“Le sens d’un haïku se révèle, pour la plupart des cas, dans sa proximité avec d’autres haïkus”
Cette phrase est importante car elle montre bien que même si le poème existe de manière individuelle, il résonne aussi avec d’autres poèmes qui l’accompagnent. Il en est également ainsi pour mes grandes installations murales où les peintures sont présentées assemblées côte à côte et dont les couleurs se répondent de l’une à l’autre, comme dans un opéra ou une symphonie. En voici un exemple :

Suites entropiques 18, installation murale dans l’atelier de 18 peintures sur Plexiglas, mars 2015, 3.15 x 6.30 m

Ce grand mélange, ce grand mic-mac de la Vie, ce grand agitateur cosmique et démiurge présent dans mes œuvres est vraiment l’essence même, la raison et le cœur intransigeant et vital de ma démarche artistique. Car je mélange de façon presque alchimique, physique et incantatoire (comme lors d’un rituel maya, hindou ou shintô) des images à l’outrageante vitalité, aux couleurs vives, aux contenus explicitement sexuels et symboliques, incluant gaillardement à la façon de Rabelais, cet autre poète invincible, des textes obscènes qui jaillissent vers le spectateur. Ces iconographies sont mises en situation, entremêlées de patterns, ou de structures géométriques qui s’interpénètrent biologiquement et qui fusionnent ensemble dans un orgasme vital, une véritable Ode à la Vie…!

C’est mon lac intérieur -
dans l’ombre rôde
un tigre noir

Par Kaneko Tota (Japon 1919), in op. cit. p. 202

Jean-Pierre Sergent, Besançon, le 3 avril 2015