Et pourtant … je ne peux pas voter F.N. (4/6)

Les CSP+, les riches, les arabes, les pauvres, etc.

« Osons affirmer que les gens sur lesquels tombe, comme une pluie régulière, un salaire mensuel ou annuel, situation des plus agréables, il va sans dire, que ces gens, donc, ne peuvent que malaisément se faire une idée de l’existence risquée de l’artiste indépendant. L’indépendance et la liberté supposent un combat âpre et conti­nuel ». (Robert Walser, Une vie de peintre)

On s’épargnera ici les positions dogmatiques et les analyses historiques, sociologiques ou poli­tiques… En agitant la muleta de la « fracture » sociale, du racisme, de l’origine étrangère parfois lointaine ou encore de la religion, on (s’)empêche de réfléchir à partir de son expérience de vie, de travailler l’écart entre ce que l’on ressent et ce que l’on pense, le seul à mon sens qui nous per­mette d’agir et de changer. D’autres, essayistes, experts, philosophes, que sais-je encore, ont dé­monté les rouages rhétoriques, les cadres idéologiques, et leur fonctionnement. Je m’en tiendrais à ce que je vois et vis, et à tenter d’éclaircir l’articulation entre les affects et la rai­son. Pour ce qui est des affects, je pense être autant inquiet que chacun sur l’avenir et la pré­carité de mon économie quotidienne, autant agacé par les incivilités des uns et la grossièreté des autres… Mais si je crois que la réponse aux enjeux économiques relève en effet d’une pro­position politique, je ne peux pas fonder de désir de déléguer la réponse aux violences sociales à une politique sécuritaire, comme on dit au­jourd’hui. Et ce n’est pas par angélisme.

Les Pauvres, les Arabes, les Noirs, les Migrants, l’autre, en résumé… ne me paraissent pas très différents de moi, et plus généralement de nous. On y rencontrera autant de gens ouverts que de purs cons, autant de généreux que de profi­teurs, autant de donneurs de leçons que d’amoureux du dialogue que dans n’importe quelle soirée bourgeoise.

La plupart des pauvres ont les mêmes rêves que les CSP+ (et vice-versa), la brutalité en plus et le contrôle des représentations en moins. Les uns se contentent de plaqué or, les autres savourent tel rare whisky… Les uns se délectent des faux potins des nouveaux riches grâce aux journaux de ragots, les autres s’adonnent aux fausses le­çons de bonne conduite, d’indépendance et de bon goût grâce aux magazines féminins et mas­culins, de philosophie et sociologie pour salonnards, qui leurs masquent l’origine des choses et l’exploitation du travail. Chacun tient à ce qu’il a — toujours trop peu — et se persuade qu’il l’a bien mérité ou ne l’a pas volé, c’est selon.

Quant aux vraiment riches et aux SDF, je les tiens pour les deux faces de la même pièce, et la plus pathétique : ils sont tout autant privés de la possibilité d’accomplir quoi que ce soit, de désir, et donc de contribuer à faire société.

Le « ventre mou » des classes moyennes — dont je fais partie — voudrait, à l’occasion des tragé­dies récentes, s’amalgamer temporairement pour faire « peuple » et faire front. Pour ma part, je ne sais pas ce que cela veut dire : je suis français parce que je me reconnais plutôt bien dans les valeurs de la démocratie et dans une certaine filiation intellectuelle, encore que je me dise que cette dernière soit plus largement eu­ropéenne. Quant au reste ?

Les pauvres n’attendent pas que la société change sur le fond : cela ruinerait leur attente ; ils trouvent juste que devenir beauf est de plus en plus long et compliqué, et parfois ça les énerve. S’il me semble qu’il y a par moment plus de finesse intellectuelle et de sens du dialogue, de sentiment que l’on peut agir dans les classes moyennes, je ne les vois pas pour autant trans­former les choses ; et plutôt espérer que les autres changent, s’alignent sur leur soumission plus ou moins lubrifiée par les primes, la surface sociale et les avantages en nature.

Car il faut bien l’admettre : nécessairement, un nombre significatif de membres de cette « classe moyenne » a voté F.N., dont sans doute certains de nos journalistes, commentateurs, universi­taires, experts… Il faudrait être naïf et oublier l’histoire pour croire que le bagage intellectuel nous protègerait du désir d’un pouvoir viril et brutal, et que seules les « victimes » de la vie ma­térielle ne pourraient guère faire barrage à leurs pulsions : c’est encore tenir commodément à l’écart, lorsqu’on est en société, ses fantasmes. On ne pète pas la gueule de son voisin, mais on peut en avoir sacrément envie et espérer que d’autres s’en chargent : oui, parfois, cette colère me vient ! Si je ne lui donne aucune suite poli­tique, c’est parce que ma colère ne dure pas très longtemps, et surtout que je crois qu’il y a déjà largement de quoi sanctionner les déborde­ments et, s’il le fallait, me défendre. Je respecte la loi et l’institution judiciaire parce que je pense essentiel qu’il y ait des règles qui mettent à dis­tance de nos affects : sinon, comment pourrions-nous devenir intelligents ?

Mais là où le ver me paraît être dans le fruit, c’est dans l’obsession récente à parler — et à vouloir transcrire — en droit à exercer les poten­tialités de l’existence la plus individuelle, voire intime. Le droit n’est plus ce qui régule la coerci­tion, la violence, l’injustice de la société vis-à-vis des individus : ce qui déborde du bon sens, en somme. Sous couvert d’égalité, il devient ce qui normalise la vie et le corps de chacun et non plus les relations aux autres : droit au mariage pour tous, à l’enfant pour chacun, aux vacances pour tous, à tel soin pour tous, et pourquoi pas au lifting et à un rein de rechange pour chacun… À l’excès, ceci devient détestable, une prison do­rée où ces droits que l’on n’exercera peut-être jamais remplacent l’interprétation, la discussion et l’histoire que chacun porte, dans laquelle il agit, et transmet. Et sans doute l’injustice sub­siste dans certains cas, mais je la préfère presque à l’abolition de toute différence qui ne serait pas simplement cosmétique : oui, que la communauté humaine accompagne les diffé­rences plutôt que de chercher à les gommer par la technique et l’administration. Et qu’on me laisse aussi acteur de ma vie, responsable de mes actes et de mes choix, digérant aussi des frus­trations : je ne suis pas tout-puissant.

Cette tendance insidieuse à une égalité « sur le papier » (plutôt que de fait) nous dépossède de l’impulsion et du frottement parfois violent de la vie sociale, il est inévitable qu’elle multiplie les normes. Je la vois transformer nos existences en l’accomplissement d’une image, et nous empê­cher d’être des acteurs agissant dans le temps historique de notre vie. Cette dépossession, c’est considérer que la vie n’est qu’une gestion de sa condition matérielle, et qu’une manière de tuer le temps ; c’est nous laisser pieds et poings liés aux mains de ceux qui, mieux que nous bien évi­demment — médecins, statisticiens, économistes, nutritionnistes, assureurs, politiciens…— savent ce qu’il nous faut, de quoi il faut nous protéger, et nous l’imposent. Il y a un siècle, j’aurais sans doute crains le clergé, aujourd’hui je crains tous ceux qui s’annoncent comme voulant me sauver malgré moi, car ils ont le pouvoir matériel de m’y contraindre !

On aura beaucoup entendu parler ces derniers temps de l’école « de la république » (plutôt que de l’école « publique »). Imaginer qu’elle pourrait faire barrage aux « idées nauséabondes », c’est à mon avis se payer de bons mots. Tout de même : faut-il des morts tragiques pour que l’institution se rappelle que les élèves ont une parole et leur octroie une heure pour qu’ils parlent du monde dans lequel ils sont ? Tous ceux qui ont un en­fant au collège ou au lycée auront constaté que la sanction, les notes et le programme en for­ment la sainte et intouchable Trinité, avec l’assentiment de bien des parents. Espérer que l’absence de temps de débat et de discussion sur la micro société qu’est la classe va former des personnes sachant prendre position relève de la pensée magique. La rationalité attendue de l’enseignement scientifique n’est pas la raison qui tient à distance l’émotion, et tout le monde sait que ces matières sont là pour faire le tri des élèves. Et je ne crois pas que l’instruction mo­rale et civique passe essentiellement par des leçons : elle se transmet dans les actes, l’atten­tion aux autres et les pratiques du débat.

« Quand vient la famine, les riches maigrissent, les pauvres meurent ». Dans toutes les périodes éphémères de « reprise économique » de ces dernières décennies, ce n’est allé mieux que pour ceux pour qui ça allait déjà bien. Étant encore dans la moyenne, qu’aurais-je donc peur de perdre qui mériterait que j’envisage de voter F.N. ? Il y a un glissement commode entre la peur de perdre et le fait que ce qui serait perdu soit récupéré par un autre : que la perte soit une spoliation, une recomposition des rapports de force. Voilà ce sur quoi les dirigeants jouent pour me faire croire que je pourrais garder ce que j’ai, ou plutôt ce à quoi « j’aurai droit ». Que l’on puisse perdre ce que l’on possède en propre, certes, mais est-ce le cas des rêves qui ne s’accomplissent pas et se révèlent des illusions, ou des droits qu’on n’exerce pas ?

Ceux qui nous dirigent, autant que nos esprits, aiment à utiliser les mêmes images : de la famille, du logement, de la campagne ou de la ville, de l’homme, de la femme ou du couple… Dans notre vie incarnée, nous savons que ça ne coïncide pas, et pourtant on ne nous aide pas à faire quelque chose de l’écart, à y trouver une puissance de vie plutôt que de tristesse. Il nous faut aussi de nouveaux mots qui nous permet­tent de vivre pleinement dans ce qui change. Je ne veux pas entendre de « beau-père » ou « belle-mère » dans une famille recomposée, pour ma compagne ou mon compagnon qui est là depuis des années et assure une vraie présence auprès des enfants, de « papa » ou « maman » dans un couple homosexuel… Si nous ne nous battons pas pour un vocabulaire qui accompagne le monde, plutôt que pour des droits qui figent parfois des représentations anciennes, nous nous laissons entraver. Voilà aussi ce qui me re­bute dans les discours de l’extrême-droite.

( à suivre )