Pourquoi le Pape devrait sponsoriser la « sharing economy » ?
Le moins que l’on puisse dire c’est que l’économie collaborative est lentement en train d’infuser nos sociétés occidentales. Par « économie collaborative », je n’entends évidemment pas celle dont se réclament Uber et consorts lesquels se sont bornés à consciencieusement recopier les recettes prédatrices d’hier en surfant sur de nouvelles technologies. Même si cela fait bouger les lignes, cela revient au fond à « Tous pour un, caché sous un coin de ciel bleu californien ». Non, il s’agit plutôt de cette économie collaborative qui propose de repenser les liens sociaux distendus et déshumanisés par un siècle et demi d’argent roi. La mise en réseau du monde et des individus par l’Internet toujours plus fluide et toujours plus à portée de soi, permet finalement de retrouver de vieux réflexes de solidarité, d’attention à l’autre ou de frugalité qu’on croyait relégués dans les hameaux de haute-Ardèche ou dans les sociétés des pays dits émergents où la cohorte des maux occidentaux jouisseurs et égocentristes, n’a pas encore tout cassé.
Au cœur de nos villes pressées, voilà qu’on se met à prêter sa perceuse à un voisin, à apprendre à réparer son grille-pain, à imaginer des formes nouvelles de mobilité ou à venir travailler dans des espaces ouverts et communs, où on prend des thés verts ou une bonne bière avec de parfaits inconnus pour qui on se découvre, comme par magie, des affinités incroyables. Voilà que naît une forme de démocratie participative hors des vieux partis politiques éculés. Voilà qu’on met en commun des codes sources, des savoirs ou des idées sans autre ambition que de les rendre utiles à d’autres et de fertiliser ainsi la créativité universelle, parfois située à l’autre bout de la terre. Voilà qu’on crée des jardins sur les toits que tout un quartier entretient. Voilà qu’on développe les circuits courts et les magasins où l’on paye avec le temps qu’on y donne. Voilà qu’on se dit que la valeur ajoutée créée par l’activité des hommes doit profiter plus largement à ceux qui travaillent, non pas à travers un coûteux et complexe système de solidarité par répartition qui a fait son temps et créé des assistés apeurés, mais en utilisant ces nouvelles technologies prometteuses qui instillent enfin de la confiance dans cette ambiance qui décidément sent le sapin. Bref, après les usines et la révolution du grand-soir de grand-papa, les golden-boys et les start-ups de papa, voilà qu’émerge une génération qui semble chercher davantage le bien-être des individus et leur épanouissement plutôt qu’une quête insatiable de biens vide de sens. Un monde où l’idée semble être de créer des conditions pour la croissance et la réalisation de chacun parce qu’on a compris que tout était connecté. Connecté pas seulement sur les réseaux sociaux ou les smartphones mais aussi bien sûr au travers de ce lien spécial entre les hommes et les femmes qu’on appelle la fraternité.

Dans ce chaudron de vie et d’idéal, OuiShare par exemple a su être un faiseur de liens incroyablement efficace connectant projet et initiatives, chercheurs et penseurs, entrepreneurs et politiques, illuminés et idéalistes, grandes entreprises et start-ups, capitalistes en mal de vivre et marxistes sur le retour, disciples de Podemos et brigands en rupture de ban, … Une incroyable pelote de relations avec des ramifications sur plusieurs continents, sur plusieurs générations, à base de conférences, sommets, interviews, articles détonants, de contributions de toutes sortes, de tournées générales ou de câlins sur canapé. Une merveilleuse auberge espagnole où chacun vient avec son parcours et l’épaisseur de son humanité. Et pour aller plus loin, OuiShare vient de créer la OuiShare Foundation, premier fonds de dotation européen dédié à l’économie collaborative et ambitionne, dans un premier temps, de financer des plateformes « coop » ayant un fort impact social.
Alors et le Pape dans tout ça ?
L’Eglise et les papes n’ont commencé à s’exprimer sur les questions de société qu’assez tardivement puisque c’est seulement en 1891 que Léon XIII publie sa fameuse encyclique Rerum Novarum. Il s’agit véritablement d’un texte fondateur qui n’a cessé d’être commenté et enrichi par tous ses successeurs depuis. A l’époque, bousculée par les Lumières qui ont imaginé penser l’Homme hors de Dieu puis par l’irruption, dans le monde occidental, des deux frères siamois que sont le capitalisme et le socialisme, l’Eglise avait dû rappeler que le message évangélique n’était pas une simple abstraction mais qu’il avait bien des prolongements très concrets dans la société. Bref, l’Eglise prenait position et soulignait qu’une foi désincarnée du contexte social dans lequel elle évolue, n’avait juste pas de sens. Ces principes du pape Léon ont été actualisés par Pie XI qui était confronté aux totalitarismes dans les années 30 puis par les papes de Vatican II (Jean XXIII, Paul VI, Jean-Paul II notamment) confrontés à d’autres « ismes » nauséabonds tels que le matérialisme, le consumérisme ou encore l’individualisme.
Ces principes sont très simples. Ils procèdent à la fois de la culture profondément communautaire des chrétiens et de leur conception, reçue des juifs, d’un Homme qui reste « à l’image et à la ressemblance » de son Créateur. L’attachement à la communauté fait partie de l’ADN des chrétiens et il faut rappeler que pendant les trois premiers siècles, les églises, souvent clandestines, n’ont dû leur survie qu’à un système de solidarité très abouti au sein et entre communautés dispersées sur le pourtour méditerranéen, basé sur le partage équitable des moyens à disposition, à chacun selon ses besoins.
La « doctrine sociale » de l’Eglise puisque c’est son vilain nom, se fonde sur l’idée que les sociétés sont à l’image des individus qui les composent et des valeurs qu’ils véhiculent et qu’ils incarnent. Jusque-là, rien de surprenant. Or, la société que l’Eglise appelle de ses vœux est une société dans laquelle chaque personne se trouve dans les conditions les plus favorables pour croître, s’humaniser et aller à la rencontre du Créateur à la manière d’un retour aux sources puisque tout vient de Dieu et tout retourne à Dieu. Ce cadre social qui optimise et maximise à la fois les besoins de chaque individu, reconnu comme une Personne, et les besoins de la communauté, matrice de croissance de ces mêmes individus, s’appelle le « bien-commun ». On comprend donc pourquoi les papes se sont élevés à la fois contre les « ismes » qui nient les besoins différenciés de chaque personne et contre les « ismes » qui ne respectent pas la dynamique communautaire. Cette approche produit des principes d’action très concrets comme la charité, la destination universelle des biens, la dignité de la personne humaine, la justice, l’option préférentielle pour les pauvres, la solidarité et la subsidiarité.
Les cathos (mais aussi leurs frères orthodoxes et protestants) n’ont bien évidemment pas le monopole du cœur ni des principes de base de la société idéale. Il me semble néanmoins qu’ils devraient être extrêmement supportifs de ces nouvelles solidarités émergeantes, de ces nouvelles pratiques managériales, de ces nouvelles formes d’organisation du travail, de ces civic-tech qui promettent de renouveler une classe politique rarement préoccupée par le bien-commun justement, de ces plateformes et ces organisations qui partagent la richesse créée entre les salariés qui les font vivre. Bref, je pense qu’ils devraient, en masse, s’investir dans ce merveilleux élan de vie qu’est l’économie du partage.
A condition d’agir sans prosélytisme ni attitude moralisatrice, ils apporteraient cette perspective ou ce petit supplément d’âme à nos décisions et à nos prises de position qui permettraient plus sûrement de ne pas transformer les victimes ou les oubliés d’hier en bourreaux ou en dominants de demain. En étant simplement fidèles aux choix du cœur et de la raison dont ils se réclament, ils contribueraient, conjuguant leurs énergies et leur sensibilité aux innombrables initiatives qui bousculent déjà nos sociétés sclérosées et ultra-financiarisées, à rendre possible l’avènement de ce village planétaire véritablement solidaire, juste et fraternel que toutes celles et ceux qui s’impliquent dans l’économie du partage, travaillent à faire advenir.
