Qui est _Z_?

Rencontre avec le Tunisien anonyme cartooniste politique

Notre rendez-vous a lieu à Tunis dans un café qui a pris son nom de la date du plus symbolique jour de la révolution tunisienne. Je ne peux pas le reconnaître vu qu’il est connu comme “ le cartooniste inconnu” et cyberactiviste, signant avec le monogramme mystérieux _Z_. Lui, il me reconnaît, il s’assoit et commande une bière froide. “J’ai perdu l’habitude du soleil”, me lance-t-il tout d’abord.

Il vient d’arriver à son pays natal incognito de France où il vit depuis une dizaine d’années, à l’occasion du vernissage de son exposition. Quelle ironie le fait que ce “blasphémateur”_Ζ_est hébergé dans une vieille chapelle, quelques mètres loin de l`habitation de la cible favorite de sa plume, du Président de la Tunisie.

Architecte le matin et cartooniste politique le soir, cet homme de 36 ans, _Z_, a appris à dessiner en décalquant Astérix en tant qu’enfant pour devenir finalement le seul cartooniste qui lancerait une attaque contre Ben Ali. “Je lui tout doit”, m’avait-t-il écrit d’une manière sarcastique quelques heures plus tôt sur Facebook. Après le “Dégage” de 2011, les cartoonistes antisystème ont commencé à pousser partout incarnant en un grand degré la tant souhaitée “ liberté d’expression”. Notre grand écueil reste la religion, insiste _Z_.

Un peu plus tard je me ballade parmi son public qui est venu voir son exposition rétrospective. Malheureusement certains dessins sont restés dans le tiroir vu que censurés en tant que provocants contre la religion. Son exposition parallèle qui s’est produite en France n’a pas reçu de pareilles limitations quand même.

“Il n’a pas peur de toucher aucun sujet — femmes, religion, sexe — et c’est justement ce que dont nous avons besoin. Les tabous et le silence créent des hommes ‘cocotte-minute’ “, me dit Habib, 60 ans. Aurélien, un jeune touriste Français m’explique qu’il est venu en contact pour la première fois avec l’histoire tunisienne via le blog de _Z_. Nadia, une Tunisienne de 40 ans, découvre aujourd’hui pour la première fois son travail comme une amie l’a convaincue de visiter l’exposition. “Je me sens émue, car cette génération constitue le seul espoir qui est resté pour l’avenir de la Tunisie. Même dans la meilleure démocratie on a besoin des gens qui dévoilent la vérité et ne nous permettent pas d’oublier notre passé”, dit-elle, tandis que _Z_ lorgne d’un peu plus loin ses visiteurs.

Etant donné ton anonymat _Z_, que peut-on savoir sur ton background?

Je suis de la banlieue sud de Tunis où j’ai passé mon adolescence. Je me suis intéressé à des questions liées à l’urbanisme et c’est pour ça que j’ai commencé à faire mon blog. J’étais interpellé par le mégaprojet qui allait se faire sur le lac de Tunis et qui nous a été présenté comme une sorte d’Eldorado. Ma colère et mon indignation m’ont fait ouvrir mon blog en 2007 pour critiquer ce projet pour les riches. On soupçonnait que c’était une énorme opération immobilière de blanchiment d’argent, vendu comme une sorte de paradis sur terre.

Très vite j’ai commencé à pointer du doigt la source du problème, c’est à dire le régime, la dictature, le fait qu’il n’y avait aucun débat public. Mon personnage fictif, le Flamant Rose, c’est l’oiseau qui habite le lac, qui allait être exproprié et surtout qui était exclu du débat. C’est pour ça que mon blog s’appelle Débat Tunisie. Le Flamant Rose était finalement l’allégorie du citoyen tunisien.

As-tu grandi dans un environnement familial où vous parliez politique?

Non. Je ne suis pas issu d’une famille riche mais d’une bourgeoisie éduquée, francophone et francophile.

Y a-t-il eu un moment décisif dans ta vie qui t’a influencé?

Oui. Quand je suis parti au Venezuela en 2003, à l’époque de Chávez, où j’ai enseigné le dessin aux enfants des barrios. C’est là que je me suis politisé au cours d’une année passée à Caracas qui était politiquement assez tendue car un véritable divorce entre la classe populaire et les élites était en cours à cette époque. Et après, j’ai utilisé les mêmes instruments d’analyse pour la Tunisie.

Tu trouves que ton anonymat est toujours nécessaire ?

Mon anonymat? Mais en Tunisie on sait que si tu t’intéresses à la politique ça peut mal finir donc c’est presque un réflexe naturel pour se protéger. Mon site a été censuré en 2008 par le régime. Je me suis senti bizarre car dès lors je faisais partie des indésirables. Après, soit tu arrêtes, soit tu assumes pleinement ton activisme et ainsi, tu peux aller encore plus loin. C’est ce que j’ai fait. J’étais déjà à Paris et j’ai donc protégé ma connexion. Ensuite, après m’être fait censurer, je me suis dit qu’à partir de cet instant, il n’y avait plus de raison de m’arrêter. Avant la révolution, l’anonymat était nécessaire. Aujourd’hui j’ai envie d’aborder des sujets sensibles comme la religion et je pense que si je n’étais pas anonyme je ne pourrais pas le faire. Je crois que les gens préfèrent que je reste anonyme et indépendant.

Ça fait 10 ans déjà que tu vis à Paris mais tes dessins sont toujours focalisés sur la Tunisie.

Oui. J’ai tout suivi à distance mais c’est incroyable tu sais, j’ai toujours l’impression de n’avoir jamais quitté le pays. J’ai une bonne vie en France mais ça ne m’a jamais empêché d’être mentalement en Tunisie. Parfois je pense dessiner sur un autre pays mais je ne change pas. Je m’intéresse à des sujets plus larges mais je me dis qu’il y a tellement de dessinateurs qui s’intéressent à la crise européenne par exemple, et personne ne s’intéresse à la Tunisie. C’est un pays intéressant d’un point de vue politique et je suis content que mes dessins me permettent de raconter l’histoire d’un pays qui pourra servir comme témoignage.

As-tu été approché par des médias mainstream après la révolution?

Oui, tous les medias tunisiens, comme Nessma, Mosaïque. Et ces medias se foutent de ce que tu es. Ils veulent seulement t’utiliser et ils savent bien qu’ils peuvent te ramener vers leur logique, ils sont puissants. Ils me voulaient comme leur dessinateur exclusif mais j’ai refusé.

Comment vois-tu la Tunisie post-2011 ?

2011 c’était un moment d’euphorie qui n’a pas duré longtemps bien sûr.

Moi, je suis déçu mais je ne suis pas nostalgique car on est beaucoup mieux qu’avant, même si économiquement, ce n’est pas la joie. Tu vois très bien que la politique est redevenue un business, et qu’il y a surtout une contre-révolution. Beaucoup d’anciens qui voulaient reprendre leur business ont attendu que la tempête passe. Maintenant ils reviennent sur la scène et ils sont partout. Essebsi est l’incarnation de tout ça avec, en particulier, la loi de réconciliation nationale. Il n’a rien proposé sur le chômage, rien contre la pauvreté. On voit des scandales tous les jours, lui il continue à défendre tout ça.

Et ce n’est pas seulement les politiciens, regarde les medias. Ils ramènent en prime time des journalistes qui étaient des propagandistes de Ben Ali. Ce n’est pas une insulte à l’intelligence ça?

Mais qu’est-ce qui ne s’est pas bien passé?

C’est la nature même de cette révolution car elle a été faite sans leaders, sans projets politiques. C’était surtout contre quelque chose et non pas pour quelque chose. La révolution a créé un vide mais le vide, si on ne propose rien, ça ramène les anciens qui reproduisent la même mafia. Pourtant elle a apporté quelque chose, elle a créé un antécédent historique. Maintenant on sait qu’il y a la possibilité d’une révolution dans ce pays. Et ça suffit à équilibrer les choses. Aujourd’hui, même si on a ces anciens, ces gens-là ont peur parce qu’ils savent qu’il y a une ‘bête’ qui les observe.

Tes dessins sont parfois ‘prophétiques’. Vu la situation économique, prévois-tu une révolte dans un futur proche ?

Ce seront de petites révoltes comme à Kerkennah, à Kasserine et ailleurs. Moi, malheureusement je suis pessimiste quant à une grande révolution. Celle-ci risque par contre d’être sanglante si elle devait avoir lieu. Mais ça n’arrivera pas parce que les gens sont fatigués. En plus, elle pourrait être récupérée par l’Etat Islamique et compagnie et devenir vraiment sanguinaire, particulièrement avec ce qui se passe chez nos voisins en Libye, Syrie etc. Mais en Tunisie les gens se révoltent contre leurs patrons, par exemple. Ce sont donc des petites révolutions qui se font à petite échelle. Et ça c’est le seul espoir.

On dit souvent que la liberté d’expression est le fruit de la révolution. Pourtant, une journaliste a écrit que la censure était politique mais après 2011 elle est devenue morale et religieuse. A ton avis ?

Bien sûr. Et c’est ça la lutte aujourd’hui. A l’époque de Ben Ali, ce qui touchait la morale et le religieux était tout aussi censuré, il ne faut pas croire que l’on pouvait parler de sexe et tout ça. Mais au moins, on a gagné la liberté de s’exprimer politiquement. La dernière grande lutte reste celle de la religion. Pour moi, cette lutte est beaucoup plus noble, passionnante et compliquée parce qu’on rentre dans des questions de philosophie, de société et de civilisation ; on s’attaque à l’Histoire de générations qui pensent qu’Allah est au milieu de l’univers.

Comment changer ça ?

D’abord par l’art et ensuite par la politique. Par la provocation. Ça fait réfléchir, ça agresse et c’est nécessaire. Personnellement je suis plus dans mon élément dans cette lutte morale et culturelle que quand j’étais purement dans la lutte politique où j’avais aussi avec moi des gens qui voulaient prendre le pouvoir. Maintenant les politiciens sont dans leur business et il ne reste que nous les artistes pour faire le travail. La scène artistique en Tunisie est aujourd’hui active et riche mais n’oublions pas que les artistes se battent sur le long terme.

Que penses-tu des critiques contre toi quand tu t’attaques à la religion et aux religieux ?

Ma position sur les islamistes est : les islamistes sont beaucoup plus pragmatiques et honnêtes que les pseudo-progressistes parce que les islamistes savent que l’Islam sert à gérer les troupes. Les autres disent ‘non, non, l’Islam c’est bien mais les islamistes sont des mauvais musulmans’. Si vous défendez encore l’Islam, ne vous étonnez pas que les islamistes prennent le pouvoir parce qu’ils ont compris que la religion c’est de la connerie et ils en profitent. Vous prétendez que la religion c’est l’amour, mais c’est un instrument de pouvoir. C’est l’hypocrisie totale de défendre la religion modérée. Je me trouve presque à attaquer les progressistes plus que les islamistes. Les enfants croient au Père Noël et on va mettre Père Noël au pouvoir. On doit sortir de ce mythe. Merde!

Ne penses-tu pas que ça puisse nourrir les idées d’extrême-droite en Europe ?

Quand je suis en Europe, ce que je dis aux gens, c’est : “trouvez-vous vos propres arguments contre l’extrême-droite”. Mais en Tunisie, j’ai envie d’être islamophobe. Je suis comme un antisémite en Israël, je veux dire, ce n’est pas pareil qu’être antisémite en Europe.

Quelle est ta position en France ?

Je leur explique que leur lutte n’est pas la mienne et ce qu’ils font contre les musulmans c’est attaquer une population faible et fragile qui trouve dans l’Islam son unité et son refuge. C’est très différent de la lutte ici comparé à la lutte en Europe. J’ai bien connu Charlie Hebdo, Charb était un ami et j’étais très affecté par les événements Charlie Hebdo, mais je lui ai toujours dit que c’était une connerie de se focaliser sur une catégorie sociale qui n’a pas le pouvoir. La lutte est toujours contre le pouvoir, jamais contre la religion. Quand je m’attaque à la religion c’est parce que c’est un instrument de pouvoir. En Europe le fascisme vient du fait qu’il y a une crise politique. Je ne veux pas que mon message serve à conforter l’extrême-droite et l’islamophobie.

Pourtant ton travail a été partagé par des mouvements d’extrême-droite !

Oui. En France, en Allemagne. J’étais toujours repris par des sites d’extrême-droite: ‘regardez un musulman qui dit ça’. Ils prennent un dessin et le décontextualisent. Parfois ils ne savent pas que je suis un Arabe, ils pensent que c’est un dessinateur islamophobe de leur famille politique.

Comme l’extrême-droite existe en Europe, ici il y a des islamistes. Mais je ne pense pas que les islamistes doivent être exclus du débat. Si tu crois à la démocratie, tu es obligé d’intégrer les extrêmes qui sont contre la démocratie. Sinon, tout comme Ben Ali qui a essayé d’éliminer les islamistes du champ politique, ça leur a fait une grande publicité. Si tu les marginalises, ils te rattrapent. C’est ça la règle universelle de la démocratie.

Que réponds-tu quand des Européens te demandent pourquoi les jeunes Tunisiens rejoignent l’Etat Islamique ?

Tout simplement, nous avons été éduqués par des dogmes religieux. Moi aussi. Sauf que moi j’ai eu plus de chance que ces gens-là pour m’intégrer socialement. Eux, à un moment donné, ils se sont retrouvés exclus du pouvoir, de l’économie,et c’est normal de tomber dans ça quand tu es formaté religieusement. Dans une situation de crise, je pense que la religion est un cocktail explosif. Soit tu enlèves la religion et après tu résous la crise, soit tu enlèves la crise mais la religion va t’attendre au coin. Il est évident que si tu ne résous pas le problème économique, ça va être récupéré par des salopards qui vont utiliser ça pour leur révolution. Parce que l’Etat Islamique c’est aussi une révolution contre le pouvoir. La religion n’est qu’un maquillage. Mais ce maquillage ne marche que parce que les gens sont endoctrinés par la religion.

Et quand ils te demandent pourquoi les jeunes risquent leurs vies à la mer pour arriver en Europe?

Il y a ceux qui rejoignent l’Etat Islamique, ceux qui vont en Europe, ceux qui se suicident et ceux qui deviennent policiers. C’est simple, il n’y a pas de perspectives. La société t’exclut et toi aussi tu la rejettes. Qu’est-ce que tu vas faire? La nouvelle génération est abandonnée dans les bras de tous les extrêmes. L’ état catalyse cette violence contre le peuple lui-même. Tu es insatisfait, tu entres à la police et tu vas frapper ton frère. Comme ça tu ne tapes pas contre le pouvoir. C’est l’histoire de l’humanité. Les sociétés qui ne prospèrent pas, préparent le terrain aux barbaries. Et la barbarie a des couleurs différentes.

Il est grand temps de parler un peu de ton expo en Tunisie et en France à la fois, n’est-ce pas ?

Ah oui! J’ai mon expo. C’est une preuve qu’on peut s’exprimer, en s’exposant à côté du palais présidentiel. Malheureusement d’un autre côté, les responsables de l’université où j’expose ne m’ont pas laissé tout exposer.

Et pour moi en ce moment où peut-être la France se réveille (Nuit Debout), il est intéressant de croiser l’expérience tunisienne avec leur.

Tu as des dessins qui y ont été censurés ?

Oui, les dessins qui attaquent la religion. Mais, écoute, il y a cinq ans, j’étais incapable d’imaginer un jour pouvoir exposer dans ce pays alors je peux accepter certains compromis. C’est de l’autocensure peut-être, j’aurais pu faire un scandale et dire ‘J’expose tout sinon rien’ mais, bon, c’est déjà bien d’exposer et bizarrement, c’est dans une chapelle.

Ton dessin préféré ?

Celui qui était censuré parce qu’il résume toute l’hypocrisie. La religion fait tourner en rond le peuple alors qu’en fait c’est du business. Il y a le pèlerinage de l’argent. On trouve Hollande, Merkel qui sont même très copains avec l’Arabie Saoudite qui finance l’Etat Islamique. Mais mes dessins les plus polémiques sont les plus partagés en ligne.

Un autre pays sur lequel tu aimerais dessiner un jour ?

Peut-être repartir au Venezuela et travailler là-dessus. Je suis libre, je n’ai pas de famille mais je ne me vois pas changer de pays bientôt.

Comment vois-tu l’avenir ?

Je suis positif même si on traverse une crise politique internationale. J’espère qu’il n’y aura pas de guerre mondiale. De toute façon, on est dedans. Tu regardes les réfugiés en Europe et tu sens qu’on est dans une guerre.

Tu ne voudrais pas dessiner quelque chose sur tout ça ?

Je veux faire des dessins sur la crise des réfugiés, sur la France, mais je pense que je suis bon quand je travaille sur la Tunisie, un terrain vierge où je suis plus à l’aise.