Des paroles dans le vent

“Statistiquement parlant, c’est le paradis. Dans la réalité, c’est tout autre chose.”

Un moment important pour certains, un détail pour d’autres. Pour beaucoup d’autres. À Makthar, petite ville de la région de Siliana en Tunisie, les élections législatives n’ont pas secoué les foules. Ses habitants n’y croient pas, pas plus qu’ils n’ont cru aux bienfaits de la révolution survenue il y a plus de trois ans. Ici, on travaille dans l’agriculture ou dans un métier voisin. Les taxis connaissent les petites routes qui ne sont plus goudronnées par cœur, les cafés vivent au rythme des travailleurs et la richesse se calcule en hectares cultivés.

Située à deux heures de route de Tunis, Siliana est une région principalement agricole. Les cultures céréalières sont présentes au nord, tandis que le sud accueille les exploitations arboricoles. En Europe, nous retrouverons sur nos tables les olives récoltées dans cette région.

Makthar, dans la région de Siliana

La révolution n’est jamais très loin. Et les conclusions du “règne” de Ben Ali pour le monde agricole sont difficile à tirer. Les allusions des agriculteurs sont là pour nous le rappeler. En cette période électorale, nous sommes allés à la rencontre de ceux qui ne jurent que par la terre.

313 000 hectares de terres sont cultivables dans la région de Siliana sur un total de 5 000 000 d’hectares en Tunisie

Agriculture et engagement politique

Nacer

Nous attendons ensemble que sa voiture soit réparée, assis à une terrasse en sirotant un café. Puis Nacer décroche une énième fois son téléphone portable pour s’entendre dire qu’elle ne sera pas prête à l’heure prévu. Qu’a cela ne tienne, un de ses ouvriers vient de partir de sa ferme pour venir nous chercher. Il nous ramènera par la suite.

Ici, Nacer est un agriculteur extra-ordinaire. Tout le monde le connaît pour ses 300 hectares de terres, sa richesse et son engagement politique aux côtés de Nidaa Tunis. Avant la révolution il était membre du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD), mais ce n’est pas pour cette raison qu’il a réussi à créer son domaine. Selon son entourage, “il a été là au bon moment et au bon endroit. Mais il a surtout travaillé pour y parvenir. Il a pu bénéficier de la vente des terrains de jeunes qui sont partis en ville et qui ne voulaient plus ou ne pouvaient plus la cultiver”.

Nacer est le parfait ambassadeur de Nidaa Tunis. Économiquement libéral, “il ne l’est pas du tout au niveau des mœurs”, selon Chedli, le pharmacien de Makthar. Nous l’avons vérifié par nos propres yeux. Sa femme est restée retranchée chez lui et nous ne l’avons pas aperçue malgré l’invitation au café, puis à un couscous dans le salon.

Si les centaines de milliers de dinars qu’il a investi dans l’exploitation de nouvelles terres ont été amortis en seulement deux ans, c’est aussi grâce à la maigre paye qu’il verse à ses ouvriers. Il en emploie dix à temps plein et 110 en saison. Celles et ceux avec lesquelles nous avons pu discuter au moment de la pausé thé nous ont discrètement avoué, en dehors du champs de vision du propriétaire, que les salaires allaient de sept à huit dinars par jour pour les femmes et que l’ouvrier le plus ancien, avec dix années d’ancienneté, gagnait depuis six mois seulement dix dinars par jour. Pourtant les femmes travaillent autant que les hommes, si ce n’est plus. Au moment où nous les avons rencontré les hommes étaient en pause tandis que les femmes continuaient à travailler.

Anne-Laure Collard est sociologue et chercheur associé à l’Unité mixte de recherche G-eau et étudie les reconfigurations des modes organisationnels autour de l’eau en milieu rural de Tunisie Centrale. Jeanne Riaux est anthropologue à l’Institut de Recherches pour le Développement à Tunis et travaille sur les dynamiques sociales de la gestion de l’eau en Tunisie Centrale.

Selon elles, “on assiste à une féminisation du rôle agricole, mais elles sont pratiquement payées moitié moins que les hommes”.

Après l’interview, nous nous baladons à travers les champs. Entre deux coups de téléphone, Nacer nous cueille des grenades. En costard. Il est toujours habillé de cette manière. “Venez, mais faites attention, on va monter sur cette réserve d’eau”. Dans un français parfait, Nacer nous invite à contempler ses plantations du point culminant de son exploitation.

La propriété de Nacer

Au premier plan, les arbres fruitiers. Plus bas, les céréales et sur la gauche, les élevages de bovins. “Le plus coûteux a été d’installer le système d’irrigation”. Ce que les plus petits agriculteurs ne peuvent pas. Anne-Laure Collard et Jeanne Riaux ont identifié l’accès à l’eau comme un des problèmes majeurs.

Une partie des vergers bénéficient même d’une protection anti-grêle, un phénomène météorologique courant dans la région de Makthar. D’ailleurs, son fils Muatasser, en dernière année d’école d’ingénieur agricole en Tunisie, ferait d’un nouvel investissement dans cette protection une priorité lors de la reprise de la ferme.

Double emploi

Tareq

Trop peu d’agriculteurs peuvent se permettre de n’exercer que leur passion pour gagner leur vie. “Rares sont les ménages qui n’ont pas de deuxième ressource” explique Mohamed Elloumi, spécialiste des politiques agricoles et du développement rural.

Pour Tareq, ce second emploi, instituteur, est même le premier. Quand il n’enseigne pas à l’école primaire, il cultive la terre de son père. C’est avec fierté qu’il nous montre les machines qui étaient en service quand il était petit.

Tarek est bavard. Il nous raconte facilement son quotidien d’agriculteur-instituteur. Dans sa Nissan qui avale les kilomètres à 110 à l’heure sur les petites routes de campagne, il est à l’aise. Mais il nous avoue que c’est la première fois qu’il est interviewé. Petit moment de trac. La citation “statistiquement parlant, c’est le paradis. Dans la réalité, c’est tout autre”, c’est de lui. Tareq a le sens de la comparaison : “Pour acheter un tracteur ici avec un salaire d’instituteur, il faut économiser 70 mois. En France, en 11 mois vous pouvez vous en payer un !”

Tareq est responsable syndical local de l’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP). Il est entré dans l’organisation en 2009 et œuvre pour l’amélioration des conditions de travail et de vie. Avec des collègues, il a fondé une coopérative qui permet de se fournir en céréales, fourrages et semences à moindre prix. Son objectif ? Contribuer au développement de sa région. “Depuis la révolution, les discriminations régionales sont moindres. Mais l’exode rural existe bel et bien. Je considère les habitants d’ici comme des militants !”. Pour Tareq, c’est inimaginable de quitter ses terres et s’il devrait choisir entre l’enseignement et l’agriculture, il choisirait cette dernière sans hésiter. Comme beaucoup d’autres.

Deux syndicats pour défendre les agriculteurs : l’UTAP et Synagri

L’Union tunisienne de l’agriculture et de la pêche (UTAP) est fondée en 1950. C’est le syndicat historique des agriculteurs et des pêcheurs. Il se retrouve très rapidement sous la houlette du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) après que celui-ci accède au pouvoir. Ainsi, sa réputation se dégrade et aujourd’hui, il peine à regagner la confiance des citoyens. En 2012, l’Union se divise et Synagri est créé. Ce dernier bénéficie de son indépendance et gagne en popularité auprès des agriculteurs.

Pour Anne-Laure Collard et Jeanne Riaux, “il faut cependant savoir que ces deux syndicats ne sont pas vraiment tournés vers la petite paysannerie”.

Makthar est une petite ville de plus de 30 000 habitants située dans le sud de la région de Siliana. Le marché se tient tous les matins. Le lundi, c’est jour de souk puis couscous à 18 heures 30. Makthar est connue pour son site archéologique exceptionnel. Mais depuis trois ans, les cars de touristes n’affluent pas. En une semaine, nous en avons vu aucun. Si vous voulez rencontrer un agriculteur en cette saison, vous aurez une grande chance de le trouver au café, emmitouflé dans une Qashabiya, l’habit traditionnel d’hiver. Enfin, ne vous étonnez pas qu’aucun agriculteur n’habite sur ses propres terres. Selon Tareq, “c’est pour être raccordé au réseau d’eau potable. Et contre les vols aussi”.

L’agriculture depuis un bureau

Yosri

Enfant de Makthar, il n’a pas ce privilège, selon lui, de venir d’une famille d’agriculteurs. Son rêve, depuis toujours, c’est de travailler la terre. Les circonstances l’ont amené à la tête de l’Office des céréales de la commune. Son attachement à la nature se retrouve dans son bureau, décoré de papier peint vert et hébergeant ses deux petites perruches qui nous accueillent chaleureusement. Dehors, les bruits de camion viennent compléter l’œuvre et nous rappellent que nous sommes dans une petite ville de campagne. Malgré son côté sérieux et son costard, Yosri n’a pas oublié d’où il venait.

Lors de l’interview, nous nous attendions à un discours officiel d’un fonctionnaire d’État. Contre toutes attentes, il nous livre sa vision très critique de la situation agricole en Tunisie et nous fait part de ses désaccords avec la politique gouvernementale. Et lorsque nous lui demandons pourquoi l’État prend une marge sur le traitement des céréales, il esquisse un sourire gêné.

Femmes du monde rural

Les responsabilités dans l’agriculture ne sont-elles réservées qu’aux hommes ? Non, répondent Cherifa et Lamia.

Pourtant, aux premiers abords, les femmes sont peu présentes dans l’espace public. Elles vont au marché, emmènent leurs enfants à l’école mais ne s’attardent jamais dehors. Si certaines travaillent, elles filent rapidement à la maison après. Ce fut donc une surprise de rencontrer Lamia, une petite femme très dynamique, venue nous chercher au village au volant d’une vieille Citroën rafistolée.

Lamia

Lamia est issue d’une famille de notables. “Je vote Front Populaire, car c’est les seuls à parler des agriculteurs et agricultrices !”, s’exclame-t-elle. Lamia veut améliorer la situation des femmes dans le monde rural. Pour son engagement, elle a reçu deux prix présidentiels de la femme rurale en 1995 et en 2013. Une fierté dans la famille et dans la région.

Selon Lamia, le développement de Siliana passe par la prise d’initiative des femmes. Elle les aide à monter et lancer des micro-projets. Ces derniers les sortent de la solitude et leurs permettent de prendre des responsabilités. “Elles doivent gérer le portefeuille” et peuvent ainsi prendre de l’importance vis-à-vis de l’homme. Ses bébés, se sont ses petites lapines qu’elle élève depuis maintenant 20 ans. Alors elle n’hésite pas à installer d’autres élevages avec les femmes qu’elle aide.

Un cas unique dans la région ? Sans doute, même si la relève semble assurée. Sa fille Rawaned, 16 ans, veut devenir médecin. Un métier nécessaire dans ce désert médical.

Cherifa

À quelques kilomètres de là, de l’autre côté de Makthar, Cherifa est en train de tisser. À Siar, la pauvreté se lit sur les visages des enfants qui jouent entre les métiers. L’atelier est difficilement accessible, il faut connaître. Une fois trois portes passées, nous entrons dans une petite pièce très colorée dans laquelle travaillent neuf femmes. Une vient tout juste d’être mariée à vingt ans et les plus âgées ont plus de cinquante ans. Cherifa est ici depuis presque quarante ans, assise sur ce même banc rudimentaire.

Les discussions restent brèves. Lors de l’interview, Cherifa n’arrête pas le travail et répond simplement aux questions. Si Lamia et Cherifa sont toutes deux très actives, l’engagement et le dynamisme de l’une impressionnent devant la discrétion de l’autre.

La première fait tout de même partie de la classe supérieure de Makthar et peut jouir d’un vent de liberté permis par ses parents et son mari. La seconde domine seulement dans le petit atelier qu’elle gère, en surveillant toutes les femmes, et ce, même pendant l’interview.

“Ingénieurs”

Ils sont plus libéraux et moins pessimistes quant à l’intérêt de la révolution. Mais malheureusement, les jeunes sont les premières victimes de la discrimination envers les régions agricoles sous Ben Ali. Ici, le chômage des jeunes atteindrait les 60–70 %. La majorité rêve de partir en ville, en France ou tout simplement d’un travail. Avec leur diplôme d’”ingénieur” qui n’a aucune valeur, leur horizon n’est pas prêt de s’éclaircir.

Seyf n’est pas dans la même situation que Muatasser, le fils de Nacer. Certes, son père est agriculteur et fonctionnaire de la mairie, mais celui-ci n’a aucun poids politique et économique dans la ville. Seyf doit alors lutter contre vents et marées pour reprendre la petite parcelle familiale, alors que Muatasser, qui a fait les mêmes études, va éventuellement reprendre les terres de son père en plus des siennes. Si le couscous était le plat servi dans les deux familles, c’était avec simplicité dans la première et dans le salon des invités et une atmosphère plus froide dans la seconde.

À l’instar des autres protagonistes, Seyf nous emmène sur sa propriété. “En hiver, impossible d’y accéder en voiture” se désole-t-il. La route est en mauvais état, la voiture aussi. Les anciennes machines agricoles jonchent le sol et le tracteur qui hiberne n’est pas tout neuf. “On va faire un élevage de poussins ici. Les premiers arrivent jeudi. Là, on est en train de construire une extension, mais il nous manque de l’argent pour continuer.”

Pour Anne-Laure Collard, Jeanne Riaux et Mohamed Elloumi, “Bourguiba avait mis en place un plan de développement sur le long terme, contrairement à son successeur Ben Ali. Ainsi, beaucoup de pistes sont impraticables. Aujourd’hui, le budget accordé pour l’agriculture est en chute libre. Le rôle de l’État a changé et les paysans s’arrangent par eux-mêmes. Il faut également ajouter que les financements privés sont exceptionnels, avec seulement 7 à 8 % d’agriculteurs qui ont accès au crédit”.

Seyf nous fait une visite rapide de sa ferme. Nous le sentons fier mais aussi frustré de ne pas pouvoir nous en montrer davantage.

Seyf est comme son père. Il est ouvert et n’hésite pas à poser des questions politiques : “C’est pour quand, l’équité entre les grands et les petits exploitants ?”. S’ils ont la même profession, il n’ont pas accès aux mêmes aides et aux mêmes traitements administratifs. Lors des reprises familiales, les uns n’ont qu’à prendre les clés tandis que les autres n’ont qu’une seule solution : continuer de se battre.

En effet, “la vision centrale de la Tunisie est très moderne, l’agriculture n’a jamais été oubliée, mais la petite paysannerie est en difficulté. Il y a un grand fossé entre les petits et les grands agriculteurs, mais également une réalité entre les deux” concluent Anne-Laure Collard et Jeanne Riaux.


Les jeunes tunisiens croient-ils vraiment que le nouveau gouvernement ne puisse rien faire pour le monde rural ? Au fond, leurs espoirs sont immenses et l’ambition est là. Peut-être que, pour une fois, un politicien va s’intéresser à leur sort. Après 24 ans sans un regard dans les yeux et trois dans le noir total, Tunis pourrait se tourner vers l’arrière-pays. Que cet homme politique soit prudent, car la tradition locale qui se transmet de génération en génération veut qu’il reçoive fruits et légumes frais à son arrivée. Pour le lancer de tomates, la fille de Lamia, Rawaned, sera au premier rang.


Reportage réalisé du 22 au 28 octobre 2014 avec Hélène Aury.