De Pékin à Wall Street, la subprime c’est comme la mélamine

Article donné à Libération, le 03 Octobre 2008


Résumons la situation : un ingrédient, injecté dans un produit dans le but d’accroître sa rentabilité, a finalement révélé sa toxicité et suscité une telle crainte que désormais plus personne n’a confiance dans aucune liquidité. A présent, le marché n’a d’autre solution que de se tourner vers les pouvoirs publics pour régler la crise. Fait dérangeant, on apprend que des individus liés à l’autorité publique sont également proches des sociétés qui paraissent à première vue responsables de la crise.

A présent posons la question : le petit résumé ci-dessus correspond-il à la crise financière cristallisée à partir de Manhattan autour de la toxicité des subprimes ou à la crise alimentaire révélée à Shijiazhuang, capitale de la province du Hebei, par la toxicité de la mélamine dans le lait des enfants uniques chinois ? Réponse : à l’une et l’autre crise qui se déroulent selon une troublante analogie.

Dans un cas, on met un ingrédient en très petite quantité (de la titrisation hypothécaire) dans toutes sortes de produits financiers, même monétaires, afin d’en augmenter le rendement sans en modifier grandement le risque. Dans l’autre cas, on injecte quelques traces d’une molécule (la mélamine) dans du lait, afin d’en accroître la rentabilité pour le vendeur : plus de protéine, moins de coûts. Dans les deux cas, à l’arrivée, plus personne n’a confiance dans aucune liquidité (ici financière, là laitière), craignant que toute liquidité contienne l’agent toxique largement indétectable à l’œil nu, tant les produits sont devenus des dérivés de leur version originale, l’actif financier et, d’un autre côté, le lait.

On appelle les pouvoirs publics à la rescousse dans le but de mettre fin à ce grand désordre provoqué, veut-on croire dans les deux cas, par les excès du capitalisme. Les Etats font des plans, en espérant qu’ils donneront des résultats, et cependant on apprend parallèlement que certains agents des autorités ont partie liée avec l’agent toxique : Alan Greenspan, ancien responsable de la Fed, plus gros producteur mondial de liquidité financière, conseille le hedge fund Paulson & Co, quatrième fonds mondial, qui a joué sur l’effondrement des subprimes (600 % de rentabilité depuis 2006) ; les avocats aux pieds nus, en pleine crise laitière, révèlent que le gouvernement local du Hebei a une participation dans le principal producteur de lait toxique.

La bonne nouvelle, que tout le monde attendait depuis dix-neuf ans, est que la mondialisation est une réalité. La mauvaise nouvelle, c’est que cela ne se passe pas du tout comme prévu. Ce que révèle l’analogie de l’origine, du déroulement, et probablement espérons-le, du dénouement des crises financière et alimentaire, c’est le modèle de crise propre à un monde mondialisé, et avec lequel il va falloir apprendre à se confronter, au-delà de la conjoncture de ces deux crises.

Dans la mondialisation, le problème classique de la confiance change d’échelle et, ce faisant, il change de nature : les acteurs sont tous pris dans la même histoire, et ils sont si éloignés (culturellement, techniquement, financièrement) les uns des autres que, lorsque la méfiance survient, elle n’est plus simplement l’inverse de la confiance, mais le sauve-qui-peut. On dira : rien de nouveau sous le soleil car, depuis Thomas Gresham (financier anglais du XVIe siècle), on sait qu’en circonstances de crise la confiance des agents dans certains actifs disparaît, cependant que la confiance trouve à se concentrer dans d’autres actifs ; la mauvaise monnaie chasse la bonne (lorsque deux monnaies sont en circulation, les agents économiques thésaurisent la «bonne» monnaie et donc n’utilisent plus que la «mauvaise»). Or, à bien y regarder, il n’en va pas du tout de même dans le moment actuel ; crise financière ou laitière ont pour conséquence, à l’arrivée, la rupture de la confiance dans tous les actifs : en Chine, tout le monde se méfie du lait, et à Wall Street, depuis que des fonds monétaires réputés sans risque ont failli, plus personne ne sait quoi faire de l’argent.

Le nouveau modèle de crise fait donc, d’entrée de jeu, une victime collatérale de choix : la valeur refuge est morte. Dans la pénombre de la mondialisation, tous les chats sont gris, et le flight to quality (importants mouvements de capitaux des actifs de mauvaise qualité vers des actifs réputés solides) devient une impossibilité. La géographie des actifs n’étant d’aucun secours, les acteurs se tournent vers les solutions qu’ils trouvent dans le passé de leur histoire : il y a flight to authority vers l’Etat.

Ainsi dans le nouveau type de crise, quel que soit ce par quoi arrive le scandale (présentement : finance, aliments), la loi de Gresham n’est d’aucune utilité pour rendre compte de la situation : ce n’est plus que la mauvaise monnaie chasse la bonne, c’est que la mauvaise monnaie contamine la bonne. A la fin, tout se passe comme si plus personne ne croyait à une quelconque bonne monnaie.

Telle est, au Hebei comme à Manhattan, la version mondialisée de la loi de Gresham : la loi de Greenspan.

Jérôme Batout

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