Microcrédit contre macrocrédit

Article donné aux Echos, le 20 octobre 2008


Vendredi 10 octobre 2008, le monde arrivait au terme d’une semaine éprouvante : les spéculations les plus folles avaient circulé, et plus personne ne savait vraiment ce qui allait se passer. Vers 11 heures, cependant, on apprenait qu’après l’Islande, lundi, la surprise venait d’un autre pays nordique, la Finlande. Contre toute attente, le Finlandais Martti Ahtisaari recevait le prix Nobel de la paix. Ce vendredi-là, la Bourse perdait 9 % en Europe, et il était somme toute rassurant de se figurer que, dans un monde toujours plus tourné vers l’avenir, la finance n’était pas la seule expérience où l’homme fût contraint à affronter l’inattendu.

Et cependant, il était troublant, en cet automne de débâcle bancaire, de se souvenir qu’il y a deux ans le Nobel de la paix avait été décerné à un banquier. Qui, en 2008, aurait eu l’idée de trouver un nobélisable parmi les banquiers, comme par exemple Richard Fuld, l’inquiétant patron de feu Lehman Brothers ? Cependant en 2006, la distinction à un banquier était méritée. Muhammad Yunus, Nobel de la paix 2006, est en effet un financier très spécial et la Grameen Bank, créée dans les années 1980, est une institution spéciale si on la compare à celle de M. Fuld. Le Bangladais Muhammad Yunus a fondé la première banque du monde pour prêter de l’argent exclusivement à des gens pauvres. L’une des grandes difficultés de personnes déshéritées est justement l’accès au crédit.

Si l’on retourne aux années 1980, à Dacca comme à Washington, on se creusait alors la tête pour trouver des manières de prêter de l’argent à des gens à l’avenir très incertain : ménages modestes des villes d’Amérique, paysans miséreux des campagnes asiatiques. Au Bangladesh, on a eu l’idée de regrouper les emprunteurs dans des dettes solidaires : de cette manière, les membres des groupes d’emprunt se choisissaient eux-mêmes en tant qu’individus responsables, et chacun savait qu’il serait solidaire du destin des autres. On a appelé cette approche le microcrédit.

Pendant ce temps-là les courtiers en immobilier de Californie et les financiers de Wall Street ont eu l’idée inverse : puisque les prêts octroyés aux ménages modestes sont incertains, il fut imaginé de construire des modèles assez complexes, dans le but de regrouper toutes les incertitudes dans des énormes paquets d’incertitude, ensuite découpés en tous petits morceaux, si petits qu’ils devenaient comme d’invisibles morceaux d’incertitude, dont il serait possible de déposer des doses infimes dans des actifs réputés solides.

Vingt ans plus tard, où en sommes-nous ? Premier constat, Richard Fuld a gagné l’an dernier l’équivalent de trois cents prix Nobel de la paix. Et leurs banques ? Lehman Brothers a fait faillite et, pour que les autres banques de Wall Street ne connaissent pas le même sort, les citoyens américains ont dû consentir un plan de 700 milliards de dollars : à ce niveau, qui niera qu’on est fondé à parler de macrocrédit ? De l’autre côté, alors que craquent les centres financiers de la City et de Wall Street, les banques des pauvres se portent fort bien : aucune faillite bancaire enregistrée dans le sous-continent indien en cet automne, et en 2007 la Grameen affiche un taux de remboursement de 99 %.

Notre question : qu’y a-t-il dans le microcrédit qui vaut mieux que le macrocrédit ? Au départ, on a pourtant deux situations totalement analogues : un prêteur, un emprunteur et de l’incertitude. Le prêteur va-t-il rembourser ? Toute la question est là. A Wall Street, on s’est dit : puisqu’il n’est pas sûr qu’il rembourse, autant que quelqu’un d’autre que nous se pose la question : transférons le risque. A l’arrivée, plus personne ne se sent responsable du risque : ni l’emprunteur, qui ne sait pas vraiment, au final, à qui il doit, ni le créancier, possiblement situé à Stockholm, et qui n’a jamais mis les pieds à Cincinnati, où réside pourtant son débiteur.

Dans les campagnes du Bangladesh, à l’inverse, le banquier n’élude pas la question de l’incertitude. Plutôt que de la voiler en certitude, il s’efforce de réduire l’incertitude en annonçant aux emprunteurs qu’ils seront solidaires en cas de défaut. La valeur financière n’est pas la seule en jeu. Avant que d’être financier, le crédit est éthique : la relation de confiance, relation de crédit, précède la situation de crédit. Dans un cas, à Wall Street, on opte pour la diversification des risques en peinant à voir qu’elle mène à la déresponsabilisation de tous et, à terme, à la crise de confiance générale ; à Dacca, on opte pour la concentration des risques en calculant qu’elle favorise la responsabilisation de chacun.

Cette histoire des vingt dernières années mène à cette question que l’Occident ne pourra pas éluder : comment, de ce côté-ci du monde, les hommes ont-ils pu oublier que toute opération de crédit, avant que d’être une affaire de valeur économique, est une relation de valeur entre deux personnes ? Si on réfléchit bien, l’origine de la crise financière dans le crédit hypothécaire n’est pas mystérieuse : existe-t-il en effet un meilleur exemple d’un prêt où l’argent est prêté non pas en fonction de la valeur prêtée à un homme, mais de la valeur prêtée à une chose ?

Valeur, valeurs, nous voici à présent au coeur du problème ! Ce que révèle la crise actuelle est l’approfondissement d’une difficulté des hommes à entrer les uns avec les autres dans des relations de valeur autrement que par l’intermédiaire de la valeur économique. Il faut émettre l’hypothèse que la crise financière n’est qu’un signe parmi d’autres d’un trouble sur la valeur, dont on serait sans doute mal inspiré de croire qu’il ne concerne que Richard Fuld et ses amis modélisables.

Jérôme Batout

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