Autopsie du homard qui rugit

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Je n’ai pas de sympathie particulière pour François de Rugy. Je n’ai jamais été invité à l’un de ses fameux dîners à l’hôtel de Lassay pendant les quelques mois où il y résidait en tant que président de l’Assemblée Nationale. Mais je me pose beaucoup de questions sur la curée déclenchée par Médiapart contre cet homme un peu terne dont le comportement n’a jamais été celui d’un flambeur.

On chercherait en vain dans les archives les traces d’un Gatsby, alias Rugy le magnifique. Mais c’est compter sans Médiapart qui dispose des archives des autres. De celles ou ceux qui possèdent une photo subrepticement prise au portable. Pendant l’Occupation, des Français courageux envoyaient anonymement à la Kommandantur des lettres composées de caractères découpés dans les journaux pour dénoncer le voisin de palier qui avait un nom pas vraiment gaulois.

Aujourd’hui, si l’on veut nuire, on fouille dans les profondeurs de son téléphone et on déniche un cliché qui accablera un adversaire ou un ancien ami. Ou plus exactement une ancienne amie. Il est établi que la photo des homards a été balancée à Médiapart par une ancienne amie de Mme de Rugy voulant assouvir une médiocre vengeance. Ceux que ça intéresse trouveraient sans peine derrière cette photo de homards le scénario d’un vaudeville courtelinesque incluant une romancière au tirage confidentiel et un hiérarque socialiste bien connu. Mais ceci est une autre histoire.

Regardons plutôt de près cette fameuse photo. C’est la pièce maîtresse de l’accusation. Elle réveille la colère des sans-culottes comme du temps de « la brioche » méprisante, attribuée de manière apocryphe à Marie-Antoinette.

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On voit sur la photo une nappe blanche, une vaisselle et des verres élégants et quelques modestes bougies blanches (venant de Ikéa ?). On voit aussi une bouteille entamée de Château Yquem. Premier objet du scandale. Ce vin liquoreux est coûteux. Sur les réseaux sociaux, les évaluations des experts d’un jour tournent autour de 500 ou 600 euros, pour cette bouteille en particulier. C’est fou comme les œnologues au service du peuple se révèlent spontanément pour présenter l’addition !

Pour faire bonne mesure, ajoutons que, selon les années, ce vin peut même dépasser les 10.000 euros la bouteille. On en trouve aussi à 200 euros. A supposer que cette photo ait été prise à l’hôtel de Lassay (ce que rien n’atteste formellement), on peut se demander depuis quand cette bouteille était entreposée dans la fameuse cave constituée au départ par le Bordelais Jacques Chaban-Delmas, ancien occupant légendaire des lieux dès les années 60 et amateur de grands crus. On peut légitimement supposer que la bouteille, motif du scandale, a pu prendre de la valeur en quelques décennies. Mais ne chipotons pas. C’est un vin cher.

Homards de compétition

Sur la photo, il y a surtout les homards. Cinq homards dodus, roses de contentement, malgré leur absence de pinces. Les homards, fixation principale de l’émoi des manants, sont tellement gros qu’on ne tardera pas à les voir décrits sur les réseaux sociaux comme des « homards géants ». Des crustacés mutants, presque monstrueux, dont la taille obscène aggrave considérablement le dossier à charge qui pèse sur le couple de Rugy. Comment des homards osent-ils être aussi volumineux, si ce n’est pour narguer les gueux ? Fabrice Arfi, enquêteur rayon fruits de mer chez Médiapart, a même écrit sur Twitter qu’il s’agissait de « homards de compétition ».

Ces cinq bestioles (dont la consommation se marie mal avec un Château Yqem, mais passons, il y a des néophytes) vont susciter dans la populace une jalousie intense. Le homard, nourriture ostentatoire, est plus flamboyant que le caviar pourtant beaucoup plus cher. Pour que les œufs d’esturgeons fassent scandale, il aurait fallu que Médiapart dispose d’une photo du couple de Rugy, alangui sur un sofa moelleux de velours chamarré, dévorant à la louche ledit caviar. L’idéal aurait été évidemment que la louche soit en or massif, comme le sèche-cheveux dont il a brièvement été question avant que cet accessoire ne disparaisse bizarrement des griefs.

Le homard, pour les gilets jaunes nourris tout l’hiver sur les ronds-points par des merguez congelées arrosées de vinasse, c’est l’insulte suprême. D’ailleurs, c’est bien simple : la vue d’un simple homard sur une table qui n’est pas la vôtre vous transforme illico en révolutionnaire. C’est en cela que la photo diffusée par Médiapart confine au coup de génie. Imaginons le cliché montrant cinq belles pièces de filet de bœuf. La photo aurait fait un flop. Le filet de bœuf est goûteux, il est deux fois plus cher que le homard, mais il n’est pas photogénique. Il n’évoque pas les bacchanales ou les orgies. Pour faire aristo décadent, rien ne remplace le homard.

Homard Thermidor

Mais, m’objectera-t-on vivement, tout cela est payé par de l’argent public ! Ils se goinfrent avec nos impôts ! Les cinq homards font ressurgir évidemment les relents égalitaristes qui traversent l’Histoire de France. Que les nouveaux Robespierre se méfient. On trouve toujours plus radical que soi. Le fougueux Maximilien se trouva raccourci sous la guillotine peu après son arrestation retentissante du 9 Thermidor. N’oublions jamais que la recette du homard Thermidor du grand chef Auguste Escoffier est inspirée par une pièce de théâtre retraçant, un siècle plus tard, la chute de Robespierre. CQFD.

On reproche à François de Rugy et à son épouse d’avoir régalé « des amis » avec les deniers publics au cours de ces neufs fameux dîners de l’hôtel de Lassay. J’imagine que les reproches cesseraient aussitôt si on apprenait que le couple n’avait reçu à sa table que des ennemis. Là, l’argent public aurait été dépensé justement, sans soupçons de connivence. Il faut nourrir ses adversaires. Les tribunaux populaires vous féliciteront.

La puissance émotionnelle que dégagent ces homards plantureux empêche de se poser d’autres questions. Au cours des neuf dîners incriminés, quels autres plats a-t-on servi aux convives ? Du homard, rien que du homard ? Même en hiver où il ne se pèche pas ? Surgelé ? Sacrilège. Les invités des dîners n’ont aucun souvenir particulier d’une présence massive de crustacés. Mais la fameuse photo, présentée sans contexte, laisse penser que les carapaces roses s’accumulaient en permanence dans les cuisines de l’hôtel de Lassay. C’est de l’insinuation. Homard et Château Yquem, menu unique ? C’est évidemment faux. Mais Médiapart laisse dire.

Homard en laisse

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Puisqu’une communication de crise s’impose d’urgence, je suggère à François de Rugy de mettre les rieurs de son côté en prenant modèle sur Gérard de Nerval. Le poète du XIXème siècle n’avait plus toute sa tête et multipliait les extravagances. On le vit un jour traverser les jardins du Palais Royal avec un curieux animal de compagnie : un homard vivant que Nerval tenait attaché au bout d’une laisse de satin bleu. « En quoi un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? »disait Nerval qui ajoutait : « J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas. »

Cet épisode inspira plus récemment un épisode des Simpson, épisode qui pourrait utilement dérider les esprits intransigeants de Médiapart.

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Jérôme Godefroy (juillet 2019)

Written by

Ancien speaker à la TSF. Né sous Vincent Auriol.

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