Donald Trump et moi, dans un couloir désert

Trump inaugurant son Taj Mahal en 1990

Dans cet article écrit en mai 2016, huit mois avant la victoire de Donald Trump à la Maison Blanche, je raconte ma rencontre fugace avec le milliardaire il y a plus d’un quart de siècle. Il n’a pas changé. Son style s’est même affirmé. Malheureusement…

Le clinquant, le pognon, la vulgarité : Donald Trump avait déjà tout étalé en inaugurant avec tapage son Taj Mahal en avril 1990. Ce casino gigantesque d’Atlantic City (sur la côté Est, dans le New Jersey), le magnat à la houppette le présentait alors comme la « huitième merveille du monde ». Et dans le genre, c’était une merveille de mauvais goût avec marbre en toc et colonnes en stuc.

Du magnifique palais indien, le vrai Taj Mahal à Agra, était sorti une réplique en forme de gros gâteau à la crème rempli de centaines de machines à sous et de tables de poker. On marchait sur des moquettes criardes au milieu de statues colossales. Des statues en plâtre. Tout le personnel portait des tenues indiennes chatoyantes, dignes d’une opérette. Donald s’était chargé de nous répéter que l’ensemble avait coûté plus d’un milliard de dollars.

Les cérémonies d’ouverture ont duré trois jours, le moment culminant étant la visite de Michael Jackson, convié par Trump, son « ami ». Le chanteur, coiffé d’un petit chapeau, n’a pas ouvert la bouche. Il s’est contenté de parcourir les lieux, sous la conduite du proprio, en écarquillant les yeux et en souriant béatement.

J’étais présent le premier jour (et la première nuit), parmi les 2000 journalistes invités. Trump n’avait pas lésiné sur la couverture médiatique : toute la presse était logée, nourrie au Taj Mahal ou dans les hôtels-casinos voisins appartenant à Trump. Les médias étrangers étaient largement représentés car Trump voulait donner un retentissement international à l’événement. Je me souviens d’une conférence de presse tonitruante du patron qui a multiplié les chiffres mirobolants, presque toujours en dollars et très souvent représentant (selon lui) un record du monde. La modestie et la retenue ne l’ont jamais étouffé.

Après une soirée de gala interminable et un dîner-buffet assez insipide, nous avons pu nous retirer dans nos chambres respectives. La mienne était bien située, face à l’océan. La décoration était dans le style général du lieu : tout en blanc, avec de fausses dorures partout. Sur le lit m’attendait une pochette contenant un porte-clés « Taj Mahal », un tee-shirt « Taj-Mahal », un mug « Taj-Mahal » et, en prime, une photo dédicacée de Donald Trump. Mais la dédicace était factice, comme le reste.

Le lendemain matin, je me suis levé très tôt, vers 5 heures du matin, sans doute encore abasourdi par le tourbillon de la veille. J’ai parcouru les lieux envahis quelques heures plus tôt par une foule au comble de l’excitation. Tout était presque vide, hormis quelques joueurs autour des salles du casino. Je me suis égaré dans ce dédale. Je me suis retrouvé dans un immense couloir très large. Nous étions deux dans ce couloir désert : moi à un bout et, à l’autre bout, un homme grand, aux cheveux blonds en désordre, portant un costume sombre et une grosse cravate rouge. Pas de doute, c’était bien Donald Trump, en personne. Il ne semblait pas avoir dormi. Il parcourait seul, en marchant lentement, les allées de son nouveau royaume. Il est arrivé à ma hauteur. Il m’a regardé furtivement et m’a dit : « good morning ». Je lui ai répondu de la même façon. Et nos chemins se sont séparés.

Je repense à cet épisode maintenant que Trump est amené à représenter le Parti Républicain à la prochaine élection présidentielle américaine. Trump est un aventurier solitaire, un joueur qui ne se décourage pas, même quand il perd. Son casino Taj Mahal est tombé en faillite un an après l’inauguration et Trump n’en est plus propriétaire. Aucune importance. Ce qui comptait pour lui en avril 1990 compte encore aujourd’hui : donner l’illusion, se rengorger, paraître. Il a tout entrepris : les hôtels, l’immobilier, les parcours de golf, la télé-réalité, les compagnies aériennes, le commerce des steaks. Trump est un acteur qui veut multiplier les rôles et les décors. Et comme un enfant, il se lasse vite. Il veut changer de jeu, surtout si le jouet est cassé.

S’il est élu en novembre, je l’imagine parcourant seul au petit matin les couloirs déserts de la Maison Blanche. Mais cette gratification suprême se prolongera-t-elle ? Un ami rencontré récemment aux Etats-Unis me confiait que Trump, quelques mois après une éventuelle victoire présidentielle, pourrait très bien démissionner, se rendant compte que l’exercice du pouvoir est moins distrayant que sa conquête.

Jérôme Godefroy (mai 2016)