Gilets jaunes : le journalisme en perdition

Jérôme Godefroy
May 2 · 6 min read

Contemplez un instant cette tache jaune, échappée des ronds-points. Elle est tenace et poisseuse. Elle finit par déteindre et imprégner le journalisme, laissant des auréoles peu ragoûtantes.

L’épisode dit des “gilets jaunes” nous précipite, semaine après semaine, dans une dérive alarmante : celle de la manière fallacieuse dont nous sommes informés. Ou, plus exactement, dans la manière dont nous acceptons de l’être, selon la “loi du moindre effort” qui régit toute activité humaine.

Cette “loi du moindre effort” a été clairement identifiée depuis longtemps en linguistique pour décrire l’évolution des langues et des idiomes. Elle s’applique aussi largement à la façon dont nous nous informons. La tendance naturelle est d’aller vers la facilité, jamais vers la complexité.

Combien serez-vous à lire ce texte jusqu’à sa conclusion ? Le titre vous aura suffi et la lecture des premiers paragraphes contentera sûrement les plus persévérants. Votre zapping désinvolte ne serait pas choquant, il est humain.

Tout se ligue pour nous égarer.

Le modèle économique des médias traditionnels est en bout de course. Avec quelques défauts connus (pressions politiques, contingences commerciales, par exemple), ces médias étaient ceux qui offraient le plus grand nombre de garanties, grâce aux moyens disponibles(temps, argent) pour collecter et diffuser l’information. Ces moyens se raréfient. La presse écrite est exsangue, à quelques exceptions près. Les radios nationales privées, jadis très puissantes en France, se recroquevillent sur un public vieillissant et déclinant. Europe 1 se noie, RTL s’encroûte. Seule la radio publique surnage auprès d’un public éduqué, avec un parti-pris parfois sidérant. Les grandes chaînes de télévision voient leurs programmes d’information délaissés par la plupart des moins de 60 ans. Les ressources publicitaires se tarissent. Le paysage médiatique français est chamboulé, comme celui de tous les pays occidentaux développés. Ce n’est pas une catastrophe. Un nouveau modèle se construit, parfois dans la douleur. Gutenberg avait aussi changé la vie des moines copistes…

Internet et les réseaux sociaux occupent le terrain perdu par les “vieux médias”, les “mass médias” tels que les décrivait Marshall McLuhan dans les années 50. Facebook devient pour beaucoup de citoyens la source quasi-unique d’information, source viciée par un algorithme pervers. Twitter génère un bourdonnement continuel et superficiel. Le grand public est de moins en moins informé de manière collective. On assiste à un émiettement des audiences et des supports. Chacun peut s’informer avec frénésie, par goût personnel, sur quelques domaines de prédilection et ignore le reste, la “big picture”. Le tronc commun de l’information disparaît. On peut tout savoir, par exemple, sur le surf et le Tibet de manière instantanée. Mais on délaissera la situation en Syrie et les règles de base de la fiscalité ou du droit du travail, sujets sur lesquels on gobera tous les bobards. Les fake-news prospèrent toujours sur l’ignorance. La croyance supplante la connaissance. Plus la masse d’information disponible est considérable, plus le tri efficace et pertinent exige des outils intellectuels puissants et une formation adéquate. Ces compétences sont rares. Les crédules, facilement manipulables, sont devenus plus que jamais majoritaires.

La technologie permet à chacun de devenir un média à lui tout seul. Les réseaux sociaux donnent l’illusion qu’on peut s’improviser “journaliste” en brandissant un smartphone ou une caméra GoPro. Le cas du vidéaste militant Gaspard Glanz est symptomatique de ce grave malentendu. Le jeune homme, plein d’énergie et en toute bonne foi, véhicule la propagande de l’ultra-gauche et des émeutiers depuis plusieurs années, de Notre-Dame des Landes aux “gilets jaunes” en passant par Sivens. Il n’a aucun recul sur les événements qu’il se contente de reproduire au travers d’un prisme idéologique. C’est un squatteur de l’info, entré par effraction. Il a suffi qu’il se fasse interpeller à cause d’un délit dans une manifestation récente pour que des pétitions s’accumulent en sa faveur, pétitions signées avec ardeur par des personnalités ou des organisations journalistiques peu scrupuleuses. Ces syndicats professionnels de presse, ces journalistes, s’avilissent en légitimant un militant, complice et propagandiste des mouvements factieux, qui bafoue les règles élémentaires du journalisme : confrontation des sources, diversité des points de vue, mise en perspective critique, contextualisation.

— Ajoutons à cela la responsabilité écrasante des chaînes de télévision d’information en continu. Elles existent sur un marché très encombré : quatre chaînes sur le même créneau en France ! Elles se disputent une audience très réduite et sont condamnées à la surenchère. La crise dite des “gilets jaunes” offre à ces chaînes une matière première idéale : périodicité hebdomadaire garantie, faible coût de production (c’est au coin de la rue), dramaturgie simpliste, casting de grandes gueules toujours disponibles pour vociférer, panel inépuisable de politiciens de seconde zone fournissant un buzz permanent. Pourquoi se priver d’une telle manne ? A l’exception notable de la chaîne “France-Info télé” (la moins suivie), ces stations (BFMTV, LCI et CNEWS) se sont vautrées avec une infinie complaisance dans une couverture sans limite ni discernement de cet épisode lancinant. Tous les critères de base du journalisme ont été balayés. Plus aucune hiérarchisation des faits. Chaque attroupement jaune bénéficie d’un effet de loupe. Tout ce qui brûle, même une poubelle, au milieu d’une escouade de gilets fluorescents, “ça fait de l’image, coco !”. Tant que la concurrence diffuse “live” ce feuilleton sans fin, aucune des chaînes d’info en continu ne se hasardera à passer à autre chose, c’est-à-dire accorder enfin la place qui devrait revenir aux autres aspects plus pertinents de l’actualité nationale et internationale.

— Dernier facteur de brouillage de l’information : les officines de propagande pure. Il y a les petites boutiques franco-françaises comme l’inénarrable “Le Média”, gourbi foutraque né dans la mouvance de la “France Insoumise”, traversé périodiquement par des purges et spécialisé dans la désinformation, sauce gauche radicale. Audience minuscule mais influence néfaste sur quelques esprits avides de conforter leurs certitudes. Il y a aussi, et c’est plus grave, les organes financés intégralement par des puissances étrangères comme les deux web-télés russes : “Sputnik” et “Russia Today en français” (RT France). Ces deux entités sont d’autant plus malfaisantes qu’elles produisent de la matière habilement confectionnée. Cela ressemble à de l’information avec toutes les apparences formelles de sérieux mais c’est de la marchandise frelatée. Beaucoup de “gilets jaunes” se sont reconnus dans le miroir complaisant tendu par les petites mains de Poutine en France.

C’est une sale période pour le journalisme et pour les journalistes, corporation détestée. Ce moment d’hystérie s’éternise depuis presque 6 mois en France. Des phénomènes semblables sont observés ailleurs et, partout, le populisme se nourrit de ce vaste dérèglement de l’information (Brexit, élections de Trump et Bolsonaro, arrivée au pouvoir de l’extrême-droite en Italie, etc). Il est devenu difficile, même pour les plus avisés, de comprendre une situation politique et sociale autour de laquelle le brouillard des mensonges s’épaissit. Nous y perdons tous beaucoup. Et notre démocratie s’abîme dangereusement.

Jérôme Godefroy (mai 2019)

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Jérôme Godefroy

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Ancien speaker à la TSF. Né sous Vincent Auriol.