Hanouna, Heidegger et le langage

Cyril et Martin

Comment, en partant de Cyril Hanouna, peut-on arriver à Martin Heidegger (voir note en bas de page)? Je relève le défi.

Au siècle des Lumières, si quelque chose avait soulevé chez vous une simple indifférence, vous auriez dit comme Voltaire : «peu me chaut». Vous auriez alors utilisé élégamment le verbe défectif «chaloir». Au siècle de Cyril Hanouna dont les lumières sont plus tamisées, on dit : «je m’en bats les couilles». Cette expression virile fait partie du vocabulaire de base des jeunes Français de notre début de XXIème siècle. Même les jeunes Françaises, pourtant dépourvues des attributs nécessaires, l’utilisent à qui mieux mieux. Il suffit de tendre l’oreille à la sortie d’un lycée ou à l’entrée d’un fast-food pour s’en convaincre.

Il n’est pas question ici de jouer au vieux con et de déplorer la disparition de tournures désuètes. Les langues évoluent sans cesse. L’argot, les patois, les emprunts, les particularismes ont toujours forgé notre manière de communiquer avec des mots. Aucune langue n’est figée. C’est l’usage qui commande. Nous avons aussi toujours jonglé avec différents niveaux de langage : on ne s’adresse pas à son patron comme on parle à un vieil ami.

Une partie de la nouvelle génération risque malheureusement d’être condamnée à un seul registre de langage, le plus rudimentaire, celui qui ne permet pas les nuances et l’expression de la complexité. Bref, la langue Hanouna.

On évalue à environ 200.000 le nombre de mots de la langue françaises dans les encyclopédies les plus touffues. Le Petit Larousse contient 35.000 mots. Le français élémentaire compte environ 3000 mots. Combien Cyril Hanouna et son jeune public en utilisent-ils ? Je me suis posé la question à l’occasion d’un événement récent.

Le chanteur britannique George Michael est mort le jour de Noël 2016 à 53 ans, probablement d’une crise cardiaque. Cette triste nouvelle, compte tenu de l’âge du disparu, a suscité de nombreuses réactions. Parmi les commentaires, j’ai été interloqué par la nature du message publié sur Twitter par Hanouna, animateur de télévision adulé des jeunes Français (1 million de téléspectateurs sur C8 tous les soirs et plus de 4 millions d’abonnés sur Twitter).

On notera au passage que, pour rendre hommage à un défunt, Hanouna utilise cinq fois le pronom personnel «je», confirmant ainsi l’emprise de son égo.

Le tweet que ce personnage a rédigé à son réveil est un condensé du niveau d’expression verbale qui, comme une bouillie, se répand quotidiennement dans son émission. Le tweet en lui-même est sans importance. Ce qui est préoccupant, c’est que le programme très populaire de C8 propage chaque jour cet avilissement du langage.

J’y vois une menace pour notre vie en société. Sans les mots, sans la richesse du vocabulaire, sans la syntaxe, l’organisation de la pensée s’étiole. Jacques Lacan écrivait : “Le langage structure tout de la relation inter-humaine.”

Les bonimenteurs et les démagogues ont compris depuis longtemps qu’un langage abâtardi était la manière la plus efficace de convaincre. Pendant la dernière campagne électorale américaine, il était très intéressant de comparer les styles respectifs des deux candidats. Hillary Clinton utilisait la rhétorique classique maniée par les «speech-writers» : un argumentaire, des formules ciselées, une construction méthodique. A l’opposé, Donald Trump se plantait devant son pupitre et éructait des phrases très courtes, souvent sans rapport entre elles, truffées d’expressions familières pour ne pas dire grossières. Devinez qui a gagné ?

Cette trivialité n’est hélas pas l’apanage de notre temps. Au début du XXème siècle, un artiste marseillais connut un énorme succès grâce à la maîtrise exceptionnelle de ses muscles abdominaux. Il se produisait devant un public ravi. On l’appelait «Le Pétomane». Il était capable de jouer «Au clair de la lune» avec un flûtiau judicieusement placé.

Notre XXIème a engendré une nouvelle race de pétomanes qui disposent de l’amplificateur considérable des médias. Hanouna triomphe quotidiennement à la télévision et distille aussi en permanence ses flatulences sur Twitter.

Il serait commode de négliger le phénomène en disant que ce simple amuseur n’a pas une influence durable et profonde. Je pense au contraire qu’un homme de 42 ans qui utilise le vocabulaire simpliste d’un ado mal dégrossi pour plaire à sa large audience fait forcément des dégâts. Il accentue le nivellement par le bas, il l’encourage.

L’appauvrissement de la communication écrite ou verbale entre les individus débouche souvent sur la violence. On se bat parce qu’on n’a pas trouvé les mots pour régler un différend. C’est quand deux pays ne se parlent plus qu’ils se font la guerre. Le maniement d’une langue commune et riche par le plus grand nombre est un instrument de la démocratie. Un manque de maitrise de sa propre langue est en outre un handicap socialement discriminant. Ceux qui contribuent à assécher le lexique des individus fragiles jouent un rôle néfaste et dangereux.

«Tous les moyens de l’esprit sont enfermés dans le langage. Qui n’a point réfléchi sur le langage n’a point réfléchi du tout», écrivait le philosophe Alain. Son contemporain allemand Martin Heidegger (voir note en bas de page) renchérissait : «le langage est la maison de l’être.»

Je rêve du jour où Hanouna se plongera dans Heidegger.

Jérôme Godefroy (décembre 2016)

-note : on sait que, pour employer un euphémisme, Heidegger n’a pas été le plus farouche opposant au nazisme. Le sachant, il n’est pas interdit d’extraire une courte citation de la centaine de volumes qui composent son oeuvre. Après tout, Sartre, Derrida, Merleau-Ponty et même Michel Foucault ont été fortement influencés par Heidegger. Prononcer son nom, ce n’est pas vouloir ressusciter Hitler. Qu’on se le dise.