Pas assez de Ch’tis dans «Dunkerque» ?

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Tellement prévisible, la critique cinématographique franchouillarde se pince le nez à propos de “Dunkerque”, le film de Christopher Nolan. C’est le cas notamment du “Monde” et de “Télérama”, toujours prompts à dézinguer un Anglo-Saxon trop entreprenant, surtout s’il vient jouer sur notre terrain. Une partie de la critique française n’a pas compris que Nolan n’a pas du tout voulu faire un film historique. C’est un film personnel. Est-ce interdit ?

“Dunkerque”, abouti, épuré, sans pathos hollywoodien, grand moment de cinéma, souffre d’un gros défaut pour certains plumitifs hexagonaux : “on ne voit presque pas les Français”. Effectivement, on aperçoit seulement furtivement ces Français qui ont héroïquement défendu la poche de Dunkerque cernée par les Allemands afin de permettre aux Anglais de déguerpir.

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Le tract lancé du ciel par les Allemands pour démorialiser les troupes françaises et britanniques (à gauche la version fictive vue dans le film, à droite le tract authentique)

C’est vrai que le courage français à cette occasion a été remarquable, probablement beaucoup plus que dans les autres épisodes de 1940 qui débouchèrent sur l’humiliation, l’Occupation et la Collaboration. On oublie d’ailleurs souvent de rappeler que les Français défenseurs de Dunkerque ont surtout été des hommes des “troupes coloniales” (Afrique du Nord et Afrique noire).

Christopher Nolan n’a pas souhaité montrer une vision exhaustive de cette terrible bataille. Nolan fait peu figurer les Français mais il ne montre jamais les Allemands, pourtant acteurs essentiels de cette histoire.

Nolan n’a pas choisi la narration linéaire adoptée par “Le jour le plus long” ou “Il faut sauver le soldat Ryan”. Il ne montre pas tout. Le cinéaste a choisi un “angle”, au demeurant le plus pertinent : le côté britannique. Il développe son film autour de trois groupes de personnages : des soldats sur la plage de Dunkerque, des aviateurs de la RAF et un bateau de plaisance à bord duquel des civils britanniques embarquent à la rescousse de leurs compatriotes.

Les personnages sont à peine évoqués, ils n’ont pas vraiment de nom. On ne sait rien de leur passé, contrairement aux codes classiques du film de guerre. Vous ne verrez aucun d’entre eux saisir la photo d’une fiancée. Pas d’identification possible, pas de sentimentalisme. Juste la guerre. Ces personnages sont des silhouettes, des incarnations symboliques.

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Plus subtile encore, la temporalité est triple : une semaine pour les soldats, une journée pour les civils en bateau, une heure pour les aviateurs. Les trois espaces-temps finissent par converger.

On comprend donc que l’ambition de Nolan n’est pas de faire un film historique. Il ne donne aucun contexte. Le fameux discours de Churchill après Dunkerque (“We shall fight on the beaches”) est tout juste évoqué à la fin du film. Nolan se contente de raconter (brillamment) un moment dramatique vu par quelques-uns des participants, pas tous. Un soldat ne voit jamais l’ensemble de la bataille. Souvenons-nous de Fabrice à Waterloo chez Stendhal.

Dans ces conditions, il est malvenu de reprocher à Nolan de ne pas avoir davantage mis en avant les combattants français. Si vous voulez voir beaucoup de Français à la bataille de Dunkerque et très peu d’Anglais, je vous signale (sans vraiment le conseiller) “Week-end à Zuydcoote”, adaptation en 1964 par Henri Verneuil du roman de Robert Merle. Vous y verrez Belmondo, Marielle, François Périer, Pierre Mondy, etc. Du français bien de chez nous.

Vouloir à tout prix inclure des Français dans ce film, c’est ne pas comprendre que Nolan est avant tout anglais, né à Londres. Dunkerque occupe une place considérable dans la mémoire britannique. C’est le vrai début de la guerre pour les Anglais. Ce qui donnera l’énergie d’affronter la suite. Pour les Français, Dunkerque est enfoui dans les souvenirs honteux : c’est la confirmation de la défaite. Pour les Anglais, un début. Pour les Français, une fin dans l’infamie.

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Kenneth Branagh (Le commandant Bolton)

Il est vrai que Nolan a délibérément choisi un prisme anglais pour raconter cet épisode. Mais il est faux de dire que les Français ont été oubliés. Alors que tous les soldats anglais sont évacués, l’officier britannique en chef (le commandant Bolton incarné par Kenneth Branagh) décide de rester à Dunkerque : «for the French», pour sauver les Français à leur tour.

Et c’est la vérité : les Anglais ont d’abord assuré leur fuite mais ils n’ont pas abandonné les soldats français. Ce volet français pourrait faire l’objet d’un autre film, comme Clint Eastwood a raconté dans deux films différents la bataille de Iwo Jima, du point de vue américain et du point de vue japonais.

Mais tout cela n’atténuera pas les réserves de la critique française qui estimera toujours que “Dunkerque” manque d’autochtones. Bref, la critique française aurait préféré un remake de “Bienvenue chez les Ch’tis”.

Jérôme Godefroy (juillet 2017)

Written by

Ancien speaker à la TSF. Né sous Vincent Auriol.

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