Salle de presse de l’Elysée : les journalistes sont-ils des concierges ?

Le corps journalistique français est chatouilleux et déteste être dérangé dans ses habitudes. Le service de presse du président Macron en fait actuellement l’expérience. Objet des ruades journalistiques : le projet de déménagement de la salle de presse de l’Elysée dans une annexe adjacente. Un nouveau communiqué indigné de l’Association de la presse présidentielle (voir ci-dessous), publié en ce mois d’octobre 2018, réitère ces griefs.

Au début de l’année 2018, l’Elysée annonce (probablement avec une brutale maladresse) le transfert de la « salle de presse » vers un local plus vaste, dans une dépendance toute proche du palais présidentiel. L’idée est d’offrir des conditions de travail plus confortables à un nombre accru de journalistes. La présidence de la République souhaite en effet augmenter le nombre de journalistes accrédités de manière permanente auprès du chef de l’exécutif et de ses collaborateurs.

L’actuelle salle de presse existe à cet endroit, dans la cour d’honneur, depuis François Mitterrand (avant cela, depuis Valéry Giscard d’Estaing, elle était ailleurs). Elle est au rez-de-chaussée et donne directement sur la cour. Elle est destinée essentiellement aux journalistes de quatre agences de presse : AFP, Reuters, AP et Bloomberg qui ont quelques journalistes présents dans les lieux de manière quotidienne. Elle permet accessoirement aux autres journalistes d’avoir un endroit abrité et chauffé pour transmettre leurs reportages quand ils viennent ponctuellement couvrir un événement au palais, comme le conseil des ministres.

La salle de presse actuelle, un jour d’affluence.

Il serait hasardeux de comparer la salle de presse parisienne à la salle de presse de la Maison Blanche qui a une fonction et une organisation toute différentes. La salle de presse de la Maison Blanche, que je connais bien, est une ruche. Tous les grands médias (radio, télévision, presse écrite, photo) ont un ou plusieurs journalistes attachés à ce lieu de manière quasi permanente. Il y a une salle de briefing que l’on voit souvent à la télévision et, derrière et en sous-sol, des petits bureaux, des alvéoles minuscules où s’entassent les représentants des médias. Quelques-uns ont une vue sur une petite partie du jardin de la Maison Blanche mais beaucoup sont à la cave.

Les locaux (en partie en sous-sol) réservés aux journalistes à la Maison Blanche

Cela détruit l’argument principal de l’Association de la presse présidentielle française qui estime que les précieuses fenêtres de « sa » salle de presse donnant sur la cour de l’Elysée est un gage de transparence. Comme si le travail de journaliste politique consistait à regarder par la fenêtre pour voir qui passe et qui monte ou descend les marches du perron. Les journalistes seraient-ils comme les concierges qui écartent le rideau de leur loge pour voir qui entre et sort de l’immeuble ? Allez dire ça aux journalistes américains qui travaillent au sous-sol de la Maison Blanche…

De plus, on sait que les visiteurs discrets du président de la République évitent de passer par la cour et donc devant les fenêtres de la salle de presse. Depuis que la marquise de Pompadour, l’une des premières résidentes du palais, s’y était installée en 1753, les gens qui ne veulent pas se faire remarquer arrivent par des portes latérales et dérobées donnant sur l’avenue de Marigny ou sur la rue de l’Elysée, ce qui leur permet de ne pas passer par la cour qui donne sur la rue du Faubourg-Saint-Honoré.

Posons la question autrement : on parle de « transparence » et d’accès à l’information. Combien d’informations cruciales et capitales, combien de « scoops » ont-ils été sortis depuis des décennies par les journalistes assis devant les fenêtres donnant sur la cour de l’Elysée ?

La presse présidentielle française, habituée à une coupable connivence du temps de Français Hollande et surtout de Jacques Chirac (je pourrais développer ici des exemples accablants dont j’ai été témoin), est rebutée par la froideur et la distance placées par Emmanuel Macron et ses collaborateurs entre les médias et eux. L’éloignement de quelques dizaines de mètres de la salle de presse en est peut-être l’illustration.

La presse présidentielle sous le charme d’un président en 2006 (document Paris-Match)

Cette prise de recul doit sans doute être saluée comme une chance. Aux Etats-Unis, Donald Trump déteste la plupart des médias. Il les insulte en permanence, il les menace à chaque occasion. Et pourtant, jamais les journalistes américains sérieux (New York Times, Washington Post, etc.) n’ont été aussi percutants et pertinents dans la recherche des informations concernant le pouvoir exécutif, dévoilant ses dérives, ses travers et parfois ses crimes.

J’ai l’impression que ce travail journalistique implacable, malgré un pouvoir ouvertement hostile, ne doit rien à la possibilité de regarder ou non par une fenêtre donnant sur une cour.

Jérôme Godefroy (Octobre 2018)